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Full text of "OEuvres completes de Marivaux"

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£.C. 



OEUVRES 



COMPLÈTES 



DE MARIVAUX. 



TOME V. 






V 



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OEUVRES 

COMPLÈTES 



DE MARITAUX, 

DB l'académie FBinçiisc ; 

NOUVELLE ÉDITION, 

ivic US! nOTici iiaTOiioti in la >■■ n- li ctiiciii* tu laLini 



n juamiBi iintikiau ii tu no»!, : 

PAR M. DUVIQUET. 
TOME CINQUIÈUE. 




PARIS, 

DAUTHEREIU, LIBRAIKE 

RUE MCHELIEU, N* 17. 



r 



I 



LA MÉPRISE, 

COMÉDIE EN UN ACTE ET EN PKOSE , 

Représentée pour U première fois par lei comédiens italiciu , 

le6 toèt 1734» 



5. 



i- v> 



JUGEMENT 



8U& 



LA MÉPRISE. 



Ergaste y marquis et o£Bcier , se rendant du Dauphîné 
à Paris , s*est arrêté à Lyon chez un ami , qui l*a mené à 
une campagne voisine de cette dernière ville. Là , dans 
une promenade publique, il a vu une jeune et belle 
personne, à laquelle il n'a adressé encore que deux 
mots , en lui ramassant son gant tombé à terre. Il en est 
amoureux , il cherche à la revoir , et a même quelque 
raison d'espérer qu'il la reverra. Toilà où en sont les 
choses f lorsque la scène commence. Mais Glarice ( c'est 
le nom de l'aimable inconnue) a une sœur nommée 
Hortense, qui lui ressemble beaucoup, qui s'habille 
comma elle ; et toutes deux portant des masques pour se 
préserver du hâle et de la chaleur, il est difficile, sur- 
tout pour un amant si subitement improvisé, de les dis- 
tinguer l'une de l'autre. C'est sur cette ressemblance , on 
le devine , que roulera la méprise, dont Marivaux va 
nous retracer les divers accidens. 



4 JUGEMENT 

MalheureuseinenC , ii faut en convenir , les pièces 
dont l'intrigue est établie sur cette donnée, sont plus 
amusantes à la lecture qu'elles ne produisent d'effet et 
d'illusion au théâtre. On ne saurait trouver deux ac- 
teurs ou deux actrices assex parfaitement appareillés 
( pardon de l'expression cavalière ) , pour tromper le re- 
gard attentif du spectateur. Aussi avons-nous quelques 
pièces y où , dans le but d'éluder cette difficulté , l'on a 
ménagé les entrées et les sorties des deux personnages 
supposés semblables , de manière à pouvoir con6er leurs 
deux rôles à un seul et même acteur. Ainsi a fait Pa- 
lissot dans ses Nouveaux Ménechmes, Ce procédé, qui 
peut-être remplace un inconvénient par un autre, est 
du moins une nouvelle preuve de la rq[>ugnance du pu- 
blic à accepter les méprises de visage. 

Un autre tort de ces sortes de comédies est d^étre bien 
usées, et sans doute par cela seul qu'elles sont trop invrai- 
semblables; elles ont, pour cette raison, dû vieillir 
plus vite, et je crois que Marivaux aurait pu s'écrier 
franchement, dès 1784 : Encore {les Ménechmes ! et 
donner ee titre à sa l^ère esquisse , comme l'a fait de 
nos jours notre Picard, avec sa bonhomie spirituelle, 
pour un de ses gais imbroglios. Quoi qu'il en soit, 
voyons si l'auteur du Jeu de l'Amour et du Hasard aura 
su dissimuler et faire excuser,' à force d'art , l'invraisem- 



SUR LA MÉPRISE. 5 

blance qui était comme le péché originel du sujet de sa 
pièce. 

Ergaste attend Clarice au rende^voos tacite qu'il lui 
a indiqué assez adroitement la veille. Il voit arriver 
Hortense , la prend pour celle qu'il aime, et lui déclare 
ses sentimens. Bortense, d'abord étonnée, se radoucit 
bientôt, et finit par lui donner quelque espoir; elle 
l'avait remarqué la veille à cette promenade , où elle 
se trouvait avec sa sœur. Celle-ci arrive à son tour , 
mais un peu tard ; elle ne trouve qu'Hortense , dont elle 
se débarrasse par une ruse innocente. Survient alojçs 
une seconde fois Ergaste , qui parle de sop ainoi^r avec 
plus de confiance , obtient de Clariçe un demi-aveu très-, 
encourageant, se jette à ses pieds et lui baise la maiq. 
Hortense , qui épiait le montent de se rencontrer de nou* 
veau avec celui qu'elle croit son amant , l'a vu de loin 
en contera sa soeur; elle est furieuse, et, pour rompre 
avec lui, elle lui envoie un billet injurieux , auquel il 
ne comprend rien , sans doute parce qu'il faut que la 
comédie continue. En effet, ces mots qu'elle lui écrit : 
Je viens de vous apercevoir aux genoux de ma sœur^^ 
devraient luv expliquer toute l'énigme. Ajputez à celu 
que la veille, lorsqu'il s'est mis à adorer Clarice, ell^ 
était en compagnie d'Hortense , et que d'ailleurs , daus 
une des scènes de l'exposition, la suivante Lisette a^ 



6 JUGEMENT 

parle mi valet d*Ergaste , aa trop spirituel Frontin , de 
sa ma! tresse et d'Hortense comme de deuxJiUes vivant 
ensemble dans tût accord qui va Jusqu'à sTiabiUer Tune 
comme t autre, ajrant toutes deux presque, le même son 
de voix , toutes deux blondes et charmantes. Tous les 
personnages s*obstinent, quoi qu'ils en aient, à ignorer 
jusqu'au bout le secret de la comédie. Pardonnons-leur 
toutefois cet aveuglement peu croyable , qui nous vau- 
dra deux ou trois scènes fort plaisantes; sacbons gré 
aussi à Marivaux de n'avoir pas trop prolongé l'embar- 
ras comique d'Ergaste, et d'avoir jugé lui-même que 
la posiUon assez fausse où il l'avait jeté , ne pouvait 
durer long-temps. Le dénouement ne se fait pas at- 
tendre ; il est amené tout naturellement par l'appari- 
tioh simultanée des deux sœurs sur la scène. Le mar- 
quis reconnaît cette qu'il aime , et s'excuse auprès de 
Tautre, pour qui des complimens paraissent être une 
faible consolation. 

Nous avons cherché vainement quel fut le sort de 
la Méprise dans sa nouveauté. VBistoire du Théâtre- 
Italien n^en dit pas un mot. On peut croire , et nous 
avons dit pour quel motif , que son succès ne fui pas 
très-brillant. C'est toutefois l'une des pièces dé Mari- 
vaux où il a prodigué le plus d'esprit. Peut-être même 
doit -on lui reprocher d'en avoir trop donné à sou 



SUR LA MÉPRISE. 7 

Frontin. C'était bien, il est vrai, ane chose à peu 
près convenae dans la poéli<{ae de l'ancien théâtre, 
qu'un valet doit avoir plus d'esprit que son maître ; 
mais cette supériorité étrange est ici par trop marquée , 
et rend moins plausible encore la méprise qui abusé- 
Frontin aussi bien qu'Ergaste. 



i*"^ 



PERSONNAGES. 



CLARICB. 

ilORTEHSE, M»ur dcChric». 

i:rgaste. 

LISETTE, saiviDlc d« ChiUx. 
ARLEQOIH, valet d'HorteoM. 
FRONTIN, valet d'Ergute. 



n scèpe tel atu enviroai de Ljoa. L« tbéltre reprëMote u 
jai-din , qui lert de promenade publique. 



LA MÉPRISE. 



SCÈNE I. 

FRONTIN, ERGASTE. 

FROlfTIll. 

Je vous dis , monsieur, que je Tattends ici^ je voua 
dis qu elle s'y rendra , que j'en suis sûr , et que j'y 
compte , comme si elle y était déjà. 

ERGASTB. 

Et moi , je n'en crois rien. 

FROSTIV. 

C'est que vous ne savez pas ce que je vaux ; mais 
une fille ne s'y trompera pas. J'ai vu la friponne jeter 
sur moi de certains regards , qui n'en demeureront 
pas là , qui auront des suites-, vous le verrez. 

ERGÀSTE. 

Nous n'avons vu la maîtresse et la suivante qu'une 
fois-, encore, ce fut par un coup du hasard que nous 
les rencontrâmes hier dans cette promenade-ci. Elles 
ne furent avec nous qu'un instant. Nous ne les con- 
naissons point. De ton propre aveu , la suivante ne te 
répondit rien quand tu lui parlas. Quelle apparence 
y a-t-il qu'elle ait fait la moindre attention à ce quq 
tu lui dis ? 



LA MEPRISE, 



FBOSTIM. 



Mais, monsieur, faat-il eocore vous répéter qae ses 
yciix me répondirent? N'est-ce rien que des yeux qui 
parlent? Ce qu'ils disent est eucore plus sûr que des 
paroles. Mon maître en lient pour votre maltresse, lui 
dis-je tout bas en me rapprochant d'elle ; son cœur 
est pris, c'est autant de perda. Celui de votre mai- 
tresse me parait bien aventuré; j'en crois la moitié 
partie, et l'autre en Tair. Du mien, vous n'en avez 
pas fait à deux fois; vous me l'avez expédié d'un coup 
d'ceil. En un mot, ma charmanle, je t'adore. Nous 
rt;vlendrons demain ici, mon maître et moi, à pareille 
iiL-ure. Ne manque point d'y mener ta maîtresse, afin 
i[u'on donne la dernière main k cet amour-ci, qui n'a 
pt'ut-étrc pas toutes ses fkçons. Moi, je m'y rendrai 
une heure avant mon maître ; et tu comprends bien 
que c'est t'inviter d'en faire autant; car il sera bon 
de nous entendre sur tout ceci, n'est-ce pas? Nos 
cœurs ne seront pas fSchés de se connaître un peu 
plus k fond; qu'en peuset-tu, ma poule? Y vien- 
.lr:is-tu ? 

BKGASTE. 

A cela nulle réponse? 



rtORTIB. 



Àli! vous m'excuserez. 

«EOAITE. 

Onoi! elle parfa donc? 



SCÈNE L 11 

BAGISTE. 

Qae veax«tu donc dire? 

Comme il faut du temps pour prononcer des pa- 
roles , et que nous étions très-pressés , elle mit, ainsi 
que je ^^s Tai dit , des regards à la place des mots, 
pour aller plus vite, et se tournant de mon côté avec 
une doncenr infinie : Oui , mon fik, me dit-elle, sans 
ouvrir la bouche , je m'y rendrai , je te le promets ; tu 
peux compter là-dessus; viens^y en pleine confiance, 
et tu m'y trouveras. Voilà ce qu'elle me dit ; -et je vous 
le rends mot pour mtft, comme je Tai traduit d'après 
ses yeux. 

ERGASTE. 

Va , tu Téves. 

FROUTIN. 

Enfin je l'attends. Mais vous, monsieur, pensez- 
vous que la maîtresse veuille revenir? 

EKGAYTE. 

Je n'ose m'en flatter, et cependant je l'espère un 
peu. Tu sais bien que notre conversation fut courte. 
Je lui rendis le gant qu'elle avait laissé tomber; elle 
me remercia d'une manière très-obligeante de la vi- 
tesse avec laquelle j'avais couru pour le ramasser, et 
se démasqua en me remerciant. Que je la trouvai 
charmante! Je croyais, lui dis-je, partir demain, et 
voici la première fois que je me promène ici ; mais le 
plaisir d'y rencontrer ce qu'il y a de plus beau dans 
le monde, m'y ramènera plus d'une fois. 



13 LA MÉPRISE, 

rHOUTID. 

Le plaisir d'y reacontrer! Poarquoi ne pas dire 
'é l'espërance? C'aurait été indiquer adroitement un 

♦ rendez-vous pour le lendemain. 

I ERSASTB. 

' Oui; mais ce rendez-TOOS indiqué l'aurait peut- 

être empêchée d'y venir par raison de fierté. A\x lieu 
qu'en ne parlant qoe du plaisir de la revoir, c'était 
simplement supposer qu'elle vient ici tous les jours , 
- et lui dire que j'en profiterais, sans rien m' attribuer 

p de ]a démarche qu'elle ferait en y venant. 

FkOnTlR, rtfirdiBl l'rt la «dIîim. 

Tenez, tenez , monsieur, suis-je un bon traducteur 
du langage des œillades? Eh ! dire2-vous que je rêve? 
Voyez-vous cette figure tendre et solitaire , qui se pro- 
I mène là-bas en attendant la mienne ? 

EROASTE. 

Je crois que tu as raison , et que c'est la suivante. 

riOHTIR. 

Je l'aurais défiée d'y manquer; je m'y connais. Re- 
tirez-vous, monsieur; ne gênez point les intentions 

* _ de ma belle. Promenez-vous d'un autre côté; je vais 
f Qi'instruire de tout, et j'irai vous rejoindre. 



I 



% 



SCENE ÏL i3 

SCÈNE IL 

LISETTE, FRONTIN. 

FR0ZITIN> rUnt. 

Eh I eh ! bonjour, chère enfaût. Reconnaissez-^moi ; 
me voilà; c'est le véritable. 

LISETTE. 

Que voulez-vous, monsieur le véritable? Je ne 
cherche personne id, moi. 

FRONTIZfk 

Oh ! que si; vous me cherchiez, je vous cherchais; 
vous me trouvez, je vous trouve; et je défie que nous 
trouvions mieux. Comment vous portez-vous? 

LISETTE, faisant la rtf rtf reneft* . 

Fort bien; et vous, monsieur? 

^ROKTIir. 

 merveille. Voilà des appas dans la compagnie 
desquels il serait difficile de se porter mal. 

LiSfeTTB. 

Vous êtes aussi galant que familier. 

Et vous , aussi ravissante qu'hypocrite. Mettons bas 
les façons, vivons à notre aise. Tiens , je t^aime, je te 
Tai déjà dit , et je le répète. Tu m'aimes , tu ne me 
Tas pas dit; mais je n'en doute pas. Donne-toi donc 
le plaisir de me le dire; tu me le répéteras après ^ et 



■ 4 LA MEPRISE. 

nous serons tous denx aussi avances l'un que l'autre. 

LKBTTB. 

Tu ne doutes pas que je ne t'aime, dis-tu ? 

FBONTIM. 

Ejitre nous, ai-jctort d'enétresâr?l]ne fille comme 
loi manquerait-elle de goût? Là, voyons-, regarde- 
moi pour vérifier la chose; tourne encore sur moi 
cette prunelle fiiande que lu avais hier, et qui m'a 
laisst- pour toi Iti plus tendre appétit du monde. Tu 
n'oses, tu rougisl* Allons, m'amour, pointde quar- 
tier; finissons i!et article-U. 

LISSTTB, !■•■ lir iHil». 

Laisse-moi, 

FKOMTm. 

^'on ; ta iicTié s^meurt-, je ne la qnitte pas que je 
ue Taie achevf-iî. 

LISETTS' * 

Dès que tu as'deviné que tu me plais , n'est-ce pas 
■.z? Je ne t'en apprendrai pas davantage. 

FKONTIH. 

Il est vrai , lu ne feras rien pour mon instruction ; 
mais il manque à ma gloire le ragoût de te l'entendre 



Tu veux donc que je la r^ale aux dépens de la 
mienne i* 

FKODTIB. 

La tienne! ElilpaUambleu, je t'aime; qpe lui faut- 
il de plus? 



SCENE II. i5 

LISETTE. 

Mais. . . je ne te haii pas. 

FRONTIN. 

Allons, allons, tu me voles; il n'y a pas là ce qui 
m'est dû ; fais-moi mon compte. 

LISETTE. 

Tu me plais. 

TROHTIlf. 

Tu me retiens encore quelque chose , il n*y a pas 
}h ma somme. 

LISETTE. 

Eh bien I donc... je t'aime. 

FAOHTIV. 

Un bis, et me voilà payé. 

LISETTE. 

Le bis viendra dans le cours de la conversation \ 
fais-m'en crédit, pour à présent; ce serait trop de 
dépense à la fois. 

FKONTIK. 

Oh! ne crains pas la dépense ; je mettrai ton cœur 
en fonds ; va , ne t^embarrasse pas. 

LISETTE. 

Parlons de nos maîtres. Premièrement, qui âlcs- 
vous, vous autres^ 

FKONTIH. 

Nous sommes des geps de condition qui retour- 
nons à Paris , et de là à la cour , qui nous trouve à 



i6 LA MEPRISE, 

redire. Nous revenons d'une terre que nous avons 
dans le Dauphinë. En passant , un de nos amis nous 
a arrêtés à Lyon , puis il nous a menés à cette cam- 
pagne-ci , où deux paires de beaux yeux nous raccro- 
chèrent hier pour autant de temps quMI leur plaira. 

LISETTE. 

Où sont-ils ces beaux yeux ? 

FaOSTIJI. 

En voilà deux ici ; ta maîtresse a les deux autres. 

LISETTE. 

Que fait ton maître ? 

FaOVTIlf. 

La guerre, quand les ennemis du roi nous raison- 
nent. 

LISETTE. 

Cest-à-dire qu*il est officier. Et son nom ? 

FEOHTIll. 

Le marquis Ergaste ; et moi , le chevalier Frontin , 
comme cadet de deux frères que nous sommes. 

LISETTE. 

Ergaste ? ce nom^à est connu ; et tout ce que tu me 
dis là nous convient assez. 

FROVTIir. 

Quand les minois se conviennent, le reste s'ajuste. 
Mais, voyons, mes enfans, qui êtes -vous à votre 
tour ? 

LISETTE^ 

En premier lieu, nous sommes belles» 



SCÈNE IL 17 

FRONTIZI. 

On le sent encore mieux qu'on ne le voit. 

LISETTE. 

Âh ! le compliment vaut une rëvërence* 

FROKTllr. 

Passons , passons ; ne te pique point de payer mes 
complimens ce qu'ils valent; je te ruinerais en révé- 
rences. Je te cajole gratis. Continuons. Vous êtes 
belles. Après ? 

LISETTE. 

Nous sommes orphelines. 

F.KOITTIlf. 

Orphelines? Expliquons - nous ; Famour en ùât 
quelquefois, des orphelins ; êtes -vous de sa façon? 
Vous êtes assez aimables pour cela. 

LISETTE. 

Non, impertinent! Il n y a que deux ans que nos 
parens sont morts ; gens de condition aussi , qui nous 
ont laissées très-riches. 

FEOUTIir. 

Voilà de fort bons procédés. 

LISETTE, 

Ils ont eu pour héritières deux filles. Elles vivent 
ensemble dans un accord qui va jusqu'à s'habiller 
Tune comme l'autre \ elles ont toutes deux presque le 
même son de voix, sont toutes deux blondes et char- 
mantes, et se trouvent si bien de leur état, qu'elles 
5. 2 



i8 LA MEPRISE, 

ont fait serment de ne point se marier, et de rester 
filles. 

FHONTIll. 

Ne point se marier fait un article; rester filles , en 
feit un autre* 

LI9BTTB- 

C*est la même chose. 

FBOltTIll. 

Oh que non ! Quoi quMl en soit, nous protestons 
x:ontre l'un ou l'autre de ces deux sermens; celle que 
nous aimons n'a qu'à choisir, et voir lequel des deux 
elle veut rompre. Comment s'appelle-t-elle? 

LlSETTB. 

Clarice; c'est l'atnëe , et cette à qui je suis. 

ttovtiv. 

Que dit-elle de mon maître? Depuis qu'elle V^ vu, 
t:omment va son vœu de rester fille? 

LISETTE. 

Si ton maître s'y preiid bien , je ne crois pas qu'il 
se soutienne ] le goût du mariage remportera. 

FEOlfTIH. 

Voyez le grand malheur ! G)mbien y a-t-il de ces 
vœux-là qui se rompent à meilleur marche! Eh ! dis- 
moi, mon maître l'attend ici ; va*t-elle venir? 

LISETTte. 

Je n'en doute pas. 

FROITTIir. 

fierart-elle encore masquée ? 



i 



SCENE m. 19 

JLIflBVTB. 

Oui; en ce p^s-ci c'est Tasage en été, qtlând On 
est à la campagne , à cause du hâle et de la chaleiih 
Mais n^est-ce pas Ergaste que je vois là-bas ? 

PBOsrTxir, 
Cest lui-même. 

le te quitte donc« Informe-le de tout; encourage 
son amour. Si ma maltresse devient sa femme , je me 
charge de t'en fournir une. 

i^Aoffirizf» 
Eh 1 me la fonrniras-tu en Muscienoe? 

LtSETtÈ. 

Impertinent ! je te conseille d'en douter ! 

FKOlTTIir. 

Oh ! le doute est de bon sens ; tu es si jolm ! 

(Lisette Mrt« 

SCÈNE IIL 

FRONTIN, ERGASTE. 

Eh bien ! que dit la suivante ? 

rEOHTizr. 

Ce qu'elle dit ? €e que fti toujours prévu ; que nous 
triomphons, qu'on est rendu, ttt{ûëy quaiïd il nous 
plaira , le notaire nous dira le reste 



ao LA MÉPRISE, 

BBG1.8TE. 

Cominent? Çsl-xe que sa maîtresse lai a parlé de 

moi? 

froktin. 

Si elle en a parlé ! On ne tarit point ^ tous les échos 
du pays nous connaissent. On Istnguit , on soupire , on 
demande quand nous finirons ; peut-être qu'à la fin 
du jour on nous sommera d'épouser; c'est ce que 
j'ai pu juger d'après le discours de Lisette. Et la 
chose vaut la peine qu^on y pense. Clarice , fille de 
qualité, d'un coté; Lisette, fille de condition, de 
l'autre; cela est bon. La race'des Frontins et desEr- 
gastes ne rougira point de leur devoir son entrée 
dans le monde, et de leur donner la préférence. 

EKGASTE. 

• t 

Il faut que l'amour t'ait tourné la télé ; explique-toi 
donc mieux. Âurais-je le bonheur de ne pas déplaire 
à Clarice ? 

FROZITIir. 

Eh ! monsieur, comment vous expliquez-vous vous- 
même? Vous parlez du ton d'an suppliant; et c'est à 
nous que l'on présente requête. Je vous félicite , au 
reste ; vous avez dans votre victoire un accident glo- 
rieux que je n'ai pas dans la mienne. On avait juré de 
garder le célibat; vous triomphez du serment. Je n'ai 
point cet honneur-là , moi ; je ne triomphe que d'une 
fille qui n'avait juré de rien. 

BEOASTE. 

Eh! dis-mei naturellement si l'on a du penchant 
pour moi. • . . ! 



SCÈNE IV. ai 

FROHTIV. 

Oui, monsieur^ la vérité toute pure est que je 
suis adoré , parce qu^avec. moi cela va un .peu vite | 
et quant à vous , vous êtes à la veille de Fétre. Et je 
vous le prouve , car voilà votre future idolâtre qui 
vjous chercbe. 

ERGASTE. 



Écarte-toi. 



SCÈNE IV. 



ERGÂSTE, HORTENSE, FRONTIN. 

t 

( Hortense , ea entrant en scène, tient ion inasr(ue A la main pour te faire 
connaître du apectatewr;- biais ell« I» remet sur son vuàfo. dès que Froalio 
loarne la léle. ) ■ ' 

HORTENSE, trarersant le th^lrre. 

N* EST-CE pas là le cavalier que je vis hier ramasser 
le gant de ma sœur? Je n^en ai guère vu de si bien 
fait. Il me regarde. J'étais hier démasquée avec ce 
.même habit \ il me reconnaît , sans doute. 

( Elle Ta poar se retirer. ) 
ERG A STB , qui la prend pour Glarice , Faborde et la salue. 

Puisque le hasard vous offre encore à mes yeux, 
madame, permettez que je ne perde pas le bonheur 
qu'il me procure. Que mon action ne vous irrite 
point; ne la regardez pas comme un manque de res- 
pect pour vous -, le mien est infini , j'en suis pénétré. 
Jamais on ne craignit tant de déplaire v mais jamais 
cœur, en même temps, ne fut forcé de céder à une 
passion ni si soumise, ni si tendre. 



99 LA MÉPRISE, 

Mc^Dsieor, je ne m^atteodjHs pas a aa tàk abord; el 
quoique vous ai'aycs vue hier id » comae en effet j* j 
tftâia , et démasqaëe, cette façon de se ^oir n^étaUit 
entre noat aucune conaaissance ; tel n^est point Tn* 
sage avec les personnes de mon sexe. Ainsi , toos 
Toulez bien qne Tentretien finisse. 

Ah ! madame, a|rr|tet, de gr|pe , et ne me laisses 
point en proie à la douleur de croire que je vous aï 
offeneéo. La joie de vous retrouver ici m*a ëgarë, 
j*en conviens \ je dois vous paraître coupable d*une 
hardiesse que je n*ai pourtant point ; car je n'ai su ce 
que je faisais , et je tremble devant vous an moment 
où je vous parle. 

flOaXBHSB. 

le ne pins vous fScouter. 

BBGASTE. 

Voulez-vous ma vie en réparation de Faudace dont 
vous m*accusez? Je vous Tapporte, elle est à. vous ; 
mon sort est entre vos mains \ je ne saurais pins vivre , 
si vous me rebutez. 

BOBTB9SB. 

Vpus, monsieur? 

•••fil , 

BfGASTE. 

J'explique ee que je $ens, madame. Je me donnai 
hier' à vous \ je vous consacrai sMm coeur , je cpnçus 
k dessein d'obtenir gr✠du vôtre , et je mourrai , &'il 






SCÈNE lY. 23 

me la refuse. Jugez si un oianque de respect est com- 
patible avec de pareils sentimens. 

BOATBSSB. 

Vos expressions sont vires et pressantes , assnrë^ 
ment \ il est difficile de rien dire de plus fort. Mais 
enfin , plus j'y pense, et plus je vois qu*il faut que je 
me retire , monsieur \ il a*y a pas m<yf en de se prêter 
plus long- temps à une conversation coftime celle-ci , 
01 je commence à avoir plus de tort que vous. 

ERGA8TB. 

Eh! de grâce, madame , encore un mot qui décide 
de ma destinée, et je finis. Me haïssez- vous ? 

BOBTSIISB. 

Je ne dis pas cela \ je ne pousse point les choses 
jusque-là ^ elles ne le lâéritent pas. Sur quoi voudriez- 
vous que fût fondée ma haine ? Vous m'êtes inconnu , 
monsieur^ attendez donc que je vous connaisse. 

Me serait -il permis de chercher à vous être pré- 
senté , madame ? 

HORtlSllSB. 

Vous n*aviez qu'un mot h me dire tout à Theure. 
Vous me Favez dit , et vous continuez , monsieur. 
Achevez donc, ou je m'en vais , car il n'est pas dans 
l'ordre que je reste. 

BRGASTB. 

Âh ! je suis^ au désespoir ( Je vous entends *, vous ne 
voulez pas que je vous voie davantage. 



LA MEPRISE, 

Mais en vëritë, monsieur, après m'avoir appris que 
vous m*aimez, me conseilleries-vous de voas dire qoe 
je veax bien que vous me voyiez ? Je ne pense pas 
que cela m'arrive. Vous m'avez demandé si je vous 
haïssais y je vous ai répondu. que non ; en voilà bien 
assez, ce me semble ; n'imaginer pas que j*aiUe plus 
loin. Quant aux mesures que vous pouvez prendre 
pour vous mettre en état de me voir avec un peu plus 
de décence qu ici , ce sont vos affaires» Je ne m^op- 
poserai point à vos desseins ; car vous trouverez bon 
que je les ignore , et il faut même que cela soit ainsi. 
Un homme comme vous a des amis , sans doute , et 
n'aura pas besoin d'être aidé pour se produire. 

BftGASTB. 

Hélas ! madame, je m'appelle Ergaste ; je n'ai d'a- 
mis ici que le comte de Belfort, qui m'arrêta hier 
comme j'arrivais du Dauphiné , et qui me mena sur- 
le-champ dans cette campagne -ci. 

HOITBIISE. 

Le comte de Belfort , dites - vous ? Je ne savais pas 
qu'il fut ici. Nos maisons sont voisines; apparemment 
qu'il nous viendra voir. Et c'est donc chez lui que 
vous êtes actuellement , monsieur ? 

BEGASTE. 

Oui , madame. Je le laissai hier donner quelques 
ordres après dîner , et je vins me promener dans les 
allées de ce petit bois où j'apercevais du monde. Je 



SCÈNE IV. 25 

TOUS y vis ; tous tous y dëinasquâtes un instant, et 
dans cet instant vous devîntes l'arbitre de mon sort» 
J'oubliai que je retournais à Paris ; j'oubliai jusqu*à 
un mariage avantageux qu'on m'y ménageait , et au- 
quel je renonce. Quant à la personne avec qui j'allais 
le conclure, rien ne me lie avec elle qu'un simple 
rapport de condition et de fortune. 



BORTENSB. 

Dès que ce mariage vous est avantageux , la partie 
se renouera. La dame est aimable , sans doute , et 
vous ferez vos réflexions. 

• • • 

BAOA8TB. 

Non , madame ; mes réflexions sont faiftes , et je le 
répète encore, je ne vivrai que pour vous ; ou je ne 
vivrai pour personne. Trouver grâce à vos yeux, 
voilà à quoi j'ai mis toute ma fortune ; ,et je ne veux 
plus rien dans le monde, si vous me défendez d'y 
aspirer. 

BORrrBHSB. 

« 

Moi , monsieur ! je ne vous défends rien , je n'ai 
pas ce droit-là { on est le maître de ses sentimens ^ et 
si le comte de Belfort, dont vous parlez , allait vous 
mener chez moi , je le suppose , parce que cela peut 
arriver, je serais même obb'gée de vous y bien rece- 
voir. 

EEGASTE. 

Obligée , madame ! Vous ne m'y sbufihrez donc 
que par politesse ? 



a8 LA MEPRISE, 

▲ ALBQUtir. 

Cest ce monsiear Damîs , qui est si amoureux de 
vous. 

HO&TEIfSS* 

Je n*ai (fue faire de lui ni de son amour, E^t*ce 
qu'il me cherche? De quel côté vient-il ? 

Il ne vient par aucun côté, car il ne bouge; et c'est 
moi qui viens pour lui , afin de savoir où vous êtes. 
Lui dirai-je que vous êtes ici , ou bien ailleurs ? 

BOETEUSE. 

Non; nulle part. 

^ AftLEQIJlR. 

Cela ne se peut pas ; il faut bien que vous soyez en 
quelque endroit. Vous n'avez qu'à dire où vous vou- 
lez être. 

HORTEZfSB. 

Quel imbécile! Ra'pporte^lni que tu ne me trou- 
ves pas. 

ARLEQUIR. 

Je vous ai pourtant trouvée ; comment ferons-uous ? 

HOETElf SE. 

Je t'ordonne de lui dire que je n'y suis pas -, car je 

• • • 1 . 

m en vais. (EIU sVlotgn* un p«a. ) 

ARLEQUIK. 

Eh bien ! vous avez raison \ quand on s'en va , on 
n'y est pas; cela est dair. (Kton.) 



SCÈNE VI. ag 

SCÈNE VI. 

HORTENSE, CLARICE vêtue absolument 

comme Hortense. 

BOKTEZfSE, à pftH. 

Ne vollà-t-il pas encore ma sœur! 

CLARICE y d« ménv* 

J'ai tourné mal à propos de ce côté-ci. M'a-t-elle 
vue? 

^DRTENSB, d« mémo. 

Je la trouve embarrassée *, qu'est-ce que cela signi- 
fie? Ergaste y aurait-il part ? 

GLAAIGE , de même. ; 

U faut lui parler -, je sais le moyen de la congé- 
dier. (Hattt.) Ah ! vous voilà , ma sœur? 

H011TE98E. 

Oui , je me promenais ; et vous , ma sœur? 

CLARICE. 

Moi j de même. Le plaisir de rêver m'a insensible- 
ment amenée ici. 

HORTENSE. 

Et poursuive&-vous votre promenade? 

CLARICE. 

Encore une heure ou deux. 



UORTEiraB. 

Une heure ou deux ! 



3a LA MEPRISE, 

de Tair dont il voas lorgna hier, je vais gager qu^il 
voos voit encore. Ainsi prenons par là. 

CLAaiCB. 

Non ; je suis trop lasse ; il y a long-temps que je me 
promène. 

LISBTTB. 

Oni-dà^ un bon quart d'heure à peu près. 

Mais pourquoi me fatignerais-je à fuir un homme 
qui, j'en suis sûre, ne songe pas plus à moi que je ne 
songe à lui ? 

LISBTTB. 

Eh ! mais , c'est bien assez qu'il y songe autant. 

CLABICB. 

Que veux-tu dire? 

LISETTE. 

Vous ne m'avez encore parlé de lui que trois on 
quatre fois. 

CLAIICB. 

Ne te figurerais-tu pas que je suis venue seule ici 
pour lui donner occasion de m'aborder? 

LISETTE. 

Oh ! il n'y a point de plaisir avec vous \ vous devi- 
nez mot à mot ce qu'on pense. 

CLABICE. 

Que tu es folle! 



SCÈNE Vil. 33 

LI8ETTË, riaûl. 

Si VOUS n'y étiez pas yenae de vous-même, je de^ 
vais vous y mener, moi. 

CLÀEICË. 

M y mener! Mais vous êtes bien hardie.de me lé 
dire. 

LISETTE. 

Bon! je suis encore bien plus hardie que cela \ c'est 
que je crois que vous y seriez venue. 

CLAEICE^ 

Moi? 

LISETTE. 

Sans doute : et vous auriez eu raison \ car il est fort 

aimable, nesl-il pais vrai? 

• » 

GLARICE. ' 

J'en conviens. 

LISETTE. 

Et ce n'est pas lï tout; c^est qu'il vous aime; 

GLARICE. 

Autre idëe ! 

LISETTE. 

Oui'-dà \ pe\it4tTe que je me trompe* 

GLARICE. 

Safls doute, à moins qu'on ne te l'ait dit 5 et je suiâ 
persuadée que non. Qui est-ce qui t'en a parlé? 

LISETTE. 

Son valet m'en a touché quelque chose. 
5. 3 



34 LA MEPRISE, 

CLARIGB. 

Son valet ? 

LI8ETTE. 

Oui. 

GLÀAIGB| a*oa ton dHnpatiencc , aprèt aroir aU«^a ▼«îaaaeBt 

d« pieu longQM •splicttioBS. 

Et ce valet t'a demande le secret, apparemment ? 

LISETTE. 

Non. 

CLAEICE. 

Gela revient pourtant au même ; car je renonce à 
savoir ce qu'il vous a dit, s'il faut vous interrogf&r 
pour l'apprendre. 

LISETTE. 

Tavoue qu'il y a un peu de malice daps mon fait \ 
mais ne vous fichez pas. Ergaste vous adore , ma- 
dame. 

GLAEIGB. 

Tu vois bien qu'il ne sera pa^ nécessaire que je 
l'évite; car il ne parait pas. 

» 

LISETTE. 

Non \ mais voici son valet qui me fait signe d'aller 
lui parler. Irai-je $2^^911: ce. qu'il me vaHl? . . 

■ 

SCÈNE y III. 

FRONTIN, LISETTE, CLARICE>. 

GLAEICE. 

Oh ! tu le peux -, je ne t'en empêche pas. 



SCÈNE VIII. 35 

LISETTE. 

Si VOUS ne vous en souciez guère, ni moi non plus. 

CLAllIGE. 

Ne vous embarrassez pas que je m'en soucie, et 
allez toujours voir ce qu'on vous veut. 

LISETTE. 

Eh! parlez donc. (s*appr«chaatd«Froniin.) Ton madtre 
est-il ]k ? 

FROHTIir. 

Oui ; il demande s'il peut reparaître, puisqu'elle 
est seule. 

LISETTE.' 

Madame, c'est monsieur le marquis Ergaste qui 
aurait grande envie de vous faire encore la rëvërence, 
et qui , comme vous voyez , vous en sollicite par le 
plus révérencieux de tous les valets. 

GLARICE. 

Si je l'avais prévu , je me serais retirée. 

LISETTE. 

Lui dirai-je que vous n'êtes pas de cet avis-là ? 

CLARICE. 

Mais je ne suis d'avis de rien ; réponds ce que tu 
voudras. Qu'il vienne. 

LISETTE, AFrootin. 

On n'est d'avis de rien ; mais qu'il vienne. 

FRONTin. 

Le voili tout venu. 



36 LA MÉPRISE, 

LISETTE. 

Toi , avertis - nous si quelqu'un approche, 

(Froolin lorU) 

SCÈNE IX. 
CLARICE, LISETTE, ERGÂSTE. 

EEGÀ5TE. 

Que ce jour - ci est heureux pour moi , madame ! 
Avec quelle impatience n'attendais-je pas le moment 
de vous revoir encore ! Tai observé celui où vous 
étiez seule. 

GLAEIGB, se d^matqaant un momeal. 

Vous avez fort bien fait d'avoir cette attention-là ; 
car nous ne nous connaissons guière. Quoi qu'il en 
soit, vous avez souhaité me parler, monsieur*, j'ai cru 
pouvoir y consentir; auriez-vous quelque chose à me 
dire? 

EEGASTE. 

Ce que mes yeux vous ont dit avant mes discours, 
ce que mon cœur sent mille fo^s mieux qu'ils ne le 
disent, ce que je voudrais vous répéter toujours ^ que 
je vous aime , que je vous adore , que je ne vous ver- 
rai jamais qu'avec transport. 

LISETTE, bafàCUrice. 

Mon rapport est-il fidèle ? 

CLAEICE. 

é 

Vous m'avouerez, monsieur, que vous ne mettez 



SCENE IX. 37 

guère d'intervalle entre me connaître, m'aimer et me 
le dire -, nn pareil entretien aurait pu être précédé de 
certaines formalités de bienséance qui sont ordinaire- 
ment nécessaires. 

BRGASTE. 

Je crois vous Favoir déjà dit, madame ; je n'ai su 
ce que je faisais. Oubliez une faute échappée à la vio- 
lence d'une passion qui m'a troublé , et qui me trou- 
ble encore toutes les fois que je vous parle. 

LISETTE, UsàClarice. 

Qu'il a le débit tendre ! 

CLAEICE. 

Avec tout cela , monsieur, convenez pourtant qu'il 
en faudra revenir à quelqu'une de ces formalités dont 
il s'agit, si vous avez dessein de me revoir. 

ERGJkSTE. 

Si j'en ai dessein ! Je ne respire que pour cela , 
madame. Le comte de Belfort doit vous rendre visite 
ce soir. 

CLARIGE. 

Est-ce qu'il est de vos amis ? 

ERGASTE. 

Cest lui, madame, chez qui il me semble vous 
avoir dit que j'étais. 

CLARICE. 

Je ne me le rappelais pas. 

/ 

ERGASTE. 

Je l'accompagnerai chez vous, madame; il me l'a 



^T 



38 LA MÉPRISE, 

promis. S'engage- 1- il à quelque chose qui vous dé- 
plaise ? Conseillez - vous que je lui aie cette obliga- 
tion ? 

GLÀRICB. 

Votre question m'embarrasse ^ dispensez - moi d'y 
répoindre '. 

BBGA8TE. 

)E^-ce qje votre rëpopse mp Sjerait ppntraire ? 

GLAmCE. 

Point du tout. 

LISETTE. 

Et c'est ce qui fait qu'on n'y répond pas. 

( ErgasU M j elle ans fMons de GiArtce , et loi baue U main.) 
CLARIGp, remettant «m masqoe. 

Adieu , monsieur^ j'attendrai le comte de Belfort. 
Quelqu'un approche *, laissez-moi seule continuer ma 
promenade *, nous pourrons nous y rencontrer encore . 

SCÈNE X. 

ERGASTE, CLARICE, LISETTE, FRONTIN. 

FEOZrTIV, àLuelte. 

Je viens vous dire que je vois de loin une espèce 
de petit nègre qui accourt. 

* Dispefuezr-moi d'y répondre, Hortonae a déjà rëpooda poar eUe 
M une semblable question, et d'une manière un peu plus décidée. 
A cet embarras de sa nouvelie interlocutrice , Er^ste deyraii être 
tant soit peu surpris , et deyiner qu'il parle k une autre personne. 
Ce n'est pas d'ailleurs la seule fois , comme nous l'aTons dit et comme 
on le Terra , qu'il faut le supposer aTeugle. 



SCÈNE XL 39 

LISETTS. 

Retirons - nous vite-, madame \ c'est Arlequin qui 

vient. (CUricesortaTécLiMUe.) 

SCÈNE il. 
ERGÂSTE, FRONTON. 

EKGA8TB. 

Je suis enchanté, Frbntitl ; J6 sais transporte! 
Voilà deux fois que je lui parle aujourd'hui. Qu'eUe 
est aimable ! Que de grâces ! Et qu'il est doux d'es- 
pérer de lui plaire ! 

FRONTIIf. 

Bon ! espérer ! Si la belle vous donne cela pour de 
l'espérance, elle ne vous trompe pas. 

CRGASTK. 

Belfort m'y mènera ce soir. 

FROUTIUr. 

Cela fera une petite journée de tendresse assez 
complète. Au reste, j'avais oublié de vous dire le 
meilleur. Votre maîtresse a bien des grâces ; mais le 
plus beau de ses traits , vous ne le voyez point ; il 
n'est point sur son visage , il est dans sa cassette. Sa- 
vez-vous bien que le cœur deClarice est une emplette 
de cent miUe écus , monsieur ? 

ergAste. 

« 

C'est bien à cela que je pense ! Mais, que nous veut 
ce garçon-ci ? 



1 



4o LA MEPRISE, 

FEOHTIV. 

C'est le beaa bnpi qae f ai vu Tenir. 

SCÈNE XII. 

ARLEQUIN, ERGASTE, FRONTIN. 

ÂELKQUIN, à BifMU. 

Vous êtes mon homme *, c'est tous que je dierche. 
Parle. Que me yeux-tu? 

FKOHTIll. 

Ou est ton diapeaa ? 

ÀELBQUlir. 

Sur ma tête. 

FaOVTIlf , U lui 6UBl. 

U n*y est plus. 

ÂaLEQUXH. 

Il y était quand je Fai dit ; (l« nactiut. > et il y re- 
tourne. 

BaOÀSTB. 

De quoi est-il question ? 

▲BLBQVIll. 

D'un discours malhonnête que j'ai ordre de tous, 
tenir, et qui ne demande pas la cérëmonie du chapeau. 

BBGASTE. 

Un discours malhonnête! A moi! Et de quelle 
pîi|t? 



SCÈNE XII. il 

ARLEQUIN. 

De la part d*une personne qni s'est moquée de vous. 

ERGASTE. 

Insolent! t'expliqueras-tu? 

ARLEQUIN. 

Dites Yos injures à ma commission -, c'est elle qui 
est insolente, et non pas moi. 

FRONTIN. 

Voulez -vous que j'estropie le commissionnaire, 
monsieur? 

ARLEQUIN. 

Cela n'est pas de l'ambassade; je n*ai point ordre 
de revenir estropié. 

ERGASTE. 

» 

Qujl est-ce qui t'envoie? 

ARLEQUIN. 

Une dame qui ne fait point de cas de vous. 

ERGASTE. 

Quelle est-elle ? 

ARLEQUIN. 

* Ma maltresse. 

ERGASTE. 

Est-ce que je la connais ? 

ARLEQUIN. 

Vous lui avez parlé ici. 

ERGASTE. 

Quoi! c'est cette dame*là qui t'envoie dire qu'elle 
s'est moquée de moi ? 



1 



44 l'A MEPRISE, 

regarde maintenant comme une farce qui n'amuse 

plus* Adieu. ( Il fait q[n«lqaM pu coma* poar tortir. ) 

SRGÂSTB. 

Je m*y perds. 

AELE Q,U IV y iwTeoaoL 

Attendez.... Il y a encore un petit reliquat^ je ne 
vous ai donné que la moitié de votre affaire. J'ai ordre 
de vous dire... J'ai oublié mon ordre... La moquerie ; 
un^ la farce, deux; il y a un troisième article. 

FKOUTIir. 

S'il ressemble au reste , nous ne perdrons rien de 
curieux. 

ÂALEQUIir, tirant d« UblettM. 

Pardi ! il est tout de son long dans ces tablettes-ci. 

BKGASTE. 

Eh ! montre donc. 

ÀRLBQUIir. 

Non pas , s'il vous plaît ; je ne dois pas vous les 
montrer. Cela m'est défendu, parce qu'on s'est re- 
penti d'y avoir écrit , à cause de la bienséance cl de 
votre peu de mérite \ et on m'a crié de loin de les sup- 
primer, et de vous expliquer le tout dans la conver- 
sation. Mais laissez-moi voir ce que j'oublie... A pro- 
pos, je ne sais pas lire ; lisez donc vous-même. 

( Il donne let tablettes i Ergaste. ) 
FRONTIN. 

Eh! morbleu, monsieur, laissez là ces tablettes, et 
n'y répondez que sur Le dos du porteur. 



SCENE xn. 45 

ARLEQUIN. 

Je n'ai jamais été le pupitre de personne. 

ERGÀSTE, lisant. 

a Je viens de vous apercevoir aux genoux de ma 

sœur. » (S'interrorapant. ) Moi ! ( Il cunlinne. ) (( VoUS jOUCZ 

<c fort bien la comédie ; vous me Tavez donnée tan- 
ce tôt; mais je n'en veux plus. Je vous avais permis 
« de m'aborder encore, et je vous le défends; j'ou- 
« blie même que je vous ai vu. » 

ARLEQUIN. 

Tout juste ; voilà l'article qui nous manquait. Plus 
de fréquentation ; c'est l'intention de la tablette. Bon- 

soir. (Ergatte raste comae iaimobtle. ) 

FRONTIN. •• • / 

J'avoue que voilà le vertigo le mieux conditionné 
qui soit jamais sorti d'aucun cerveau femelle. 

ERGASTE, courant aprii Arlequin . ^ 

Arrête. Oit est-elle ? 

ARLEQUIN. 

Je suis sourd. 

EAGASfE. 

Attends que j'aie fait, du moins, un mot de réponse. 
Il m'est aisé de me justifier; elle m'accuse d'avoir tu 
sa sœur , et je ne la connais pas. 

ABLICQUIN. 

Chanson! 

ERGASTE, lai donnant de Targent» 

Tiens, prends et arrête. » .. .. 



48 LA MÉPRISE, 

FRONTIV. 

Doucement! je n'ai pas le sou, mon garçon. 

▲RLEQUIV. 

Ce misérable ! et du crédit? 

Ayec cette mine-là, où veux -tu que j'en trouve? 
Mets- toi à la place du marchand de vin. 

ÀELEQUIH. 

Tu as raison ; je te rends justice ^ on ne saurait rien 
emprunter sur cette grimace-là. 

FROUTin. 

Il n'y a pas moyen,. elfe est trpp sincère. Mais il y 
a un rejinède à toat^ paie, et je te le rendrai. 

ÀRLEQUIIf. 

Tu me le rendras? Mets -toi à ma place aussi ^ le 
croirais-tu? 

FtOlf^tH. 

Non^ tu répoods juste; mais paie «n fmr don, par 
galanterie ] sois généreux.. . ^ 

▲ RLEQXTIN. 

Je ne saurais , car je suis vilain \ je n'ai jamais bu à 
mes dépens. 

FROFTIN. 

' Morbleu! que ne sommes -nous à Paris? j'aurais 
crédit. 

ARLEQUIN. 

Eh ! que fait-on à Paris? Parlons de cela, faute de 
mieux. Est-ce une grande ville? 



SCENE XIV, 49 

FROHTIH. 

Qu'appelles -tu une ville? Paris, c'est le inonde ^ 
le reste de la terre n'en est que les faubourgs. 

ÀRLEQUIH, 

Si je n*aimais pas Lisette , j'irais voir le monde. 

TRONTIH. ' 

Lisette , dis-tu ? 

▲RLEQUIM. 

Oui y c'est ma maîtresse. 

FROHTIN. 

Dis donc que ce l'était ; car je te l'ai soufflée hier. 

ARLEQUIN. 

Ah! maudit souffleur! Ah! scélérat! Ah! chenapan! 

SCÈNE XÏV. 

ERGASTE, FRONTIN, ARLEQUIN. 

ERGÀSTE. 

Tiens , mon ami -, cours porter cette lettre à la dame 
qui t'envoie. 

ÀRLBQtTIlf. 

J'aimerais mieux être le postillon du diable. Qu'il 
vous emporte tous deux , vous et ce coquin , qui est 
la copie d'un fripon \ ce maraud , qui n'a ni argent, ni 
crédit, ni le mot pour rire^ un sorcier qui souille les 
filles; un escroc qui veut m'emprunter du vin; un 
gredin qui dit que je ne suis pas dans le monde , et 
5. 4 



5o * LA MÉPRISE, 

que mon pays ii*est qu^un faubourg. Cet insolent! un 
faubourg! va, va, je t'apprendrai à connaître les villes. 

(Iliort.) 
BEGÀSTS, k Fronlin. 

Qu*est-ce que cela signifie ? 

PROUTIH. 

C'est une bagatelle, une affaire de jalousie. C'est 
que nous nous trouvons rivaux, et il en sent la consé- 
quence. 

ERGA8TB. 

De quoi aussi t'avises^tu de parler de Lisette? * 

FRONTIH. 

Mais, monsieur, vous avez vu des amans-, devine- 
riez -vous que cet homme -là en est un? Dites, en 
conscience. 

ERGÀSTE. 

Va donc toi-même chercher cette dame, et lui re- 
mets mon billet le plus tôt que tu pourras. 

FRONTIM. 

Soyez tranquille*, je vous rendrai bon compte de 
tout ceci par le moyen de Lisette. 

ERGÀ8TE. 

Hûte-toi, car je souffre. (Frontin «on.) 

SCÈNE XV. 

ERGASTE, seul. 

Yrr-ON jamais rien de plus étonnant qae ce qui 
«n'arrive? Il faut absolument qu'elle se soit méprise. 



SCÈNE XVI. Si 

* SCÈNE XVI. 

LISETTE, ERGASTE. 

LISETTE. 

« 

N' AYEZ-VOUS pas VQ la sœur de madame , monsieur ? 

ÎBRGASTÉ. 

« 

Ëh ! non, Lisette; de igui me parles- tu? Je n'ai va 
que ta maîtresse , je ne me suis entretenu qu'avec elle *, 
sa sœur m'est totalement ineohttue^ et je n'ehtends 
rien à ce qu'on me dit là. 

LISETTE. 

Pourquoi vous fôcher? Je ne vous dis pas que vous 
lui ayez parlé; je vods demande si vous ne l'avel pas 
aperçue ? 

ERGAStfek 

£h! non, te dis -je; non, encore une fois, non; je 
n'ai vu de femme que ta maîtresse; et quiconque lui 
a rapporte autre chose a fait une imposture ; et si elle 
croit avoir vu le contraire , elle s'est trompécv 

LISETTE. 

Ma foi, monsieur, si vous n'entendez rien à ce que 
je vous dis , je ne vois pas plus clair dans ce que vous 
me dites. Vous voilà dans un mouvement épouvan- 
table , à cause de la question du monde la plus sim- 
ple que je vous fais. A qui en avez-vous? Est-ce dis- 
traction, méchante humeur, ou fantaisie? 

ERGASTE. 

D'où vient qu'on me parle de cette sœur? D'où 



5a LA MEPRISE, 

vient qu on m*accuse de m'être entretenu avec elle? 

LISETTE. t 

Eh ! qui est-ce qui vous en accuse? Oà ayez- vous 
pris qu'il s'agisse de cela? En ai-je ouvert la bouche? 

EEGA8TE, 

Frontin est allé porter un billet à ta maltresse , où 
je lui jure que je ne sais ce que c'est. 

LISETTE. 

Le billet était fort inutile -, et je ne vous parle ici 
de cette sœur, que parce que nous l'avons vue se pro- 
mener ici près. 

ERGASTE. 

Qu'elle s*y promène ou non , ce n*est pas ma faute, 
Lisette^ et si (Quelqu'un s'est jeté à ses genoux, je te 
garantis que ce n'est pas moi. 

LISETTE. 

Oh! monsieur, vous me fôchez aussi, et vous ne 
me ferez pas accroire qu'il me soit rien échappé sur 
cet article-là. Il faut écouter ce qu'on vous dit, et ré- 
pondre raisonnablement aux gens, et non pas aux 
visions que vous avez dans la tête. Dites - moi seule- 
ment si vous n'avez pas vu la sœur de madame; et 
puis c'est tout ? 

ERGÀSTE, 

Non, Lisette, non; tu me désespères. 

LISETTE. 

Oh! ma foi, vous êtes sujet à des vapeurs; ou bien 



SCÈNE XVII. 53 

auriez- vouf, par hasard, de l'antipathie pour le mot 
de sœur? » • - * 

Fort bien. • • . ^ • 

LISETTE. 

Fort mal. Écoutez-moi , si Vous le pouvez. Ma mai- 
tresse a \in mot à vous dire sur le comte de Belfort ; 
elle n'osait revenir à cause de cette soeur dont je vous 
parle, et qu'elle a aperçue se promener dans ces can- 
tODStci. Qty TOUS m^assûrea ne l'avoiv ipoînt vue. 



EEGA8TE. 



J'en ferai tous les sermens imaginables. . 

Qh! je iwus croisv«{A ^n.) Le pi^isant-écart! Quoi 
qu'il en soit, ma maîtresse vaf revehlp^ «tt^ndez-la. 

Bttâl^TÉ.* 

Elle va revenir , dis-tu ? '/♦«•; ►n ; 

Odi, Glârice : elle-mêiné ^ et j'arrive^ éxprèd pour 
vous en avertir, (a part..«PM.<on<i^ivii le froot.) C'est là qu'il 
en tient ^ quel dommage ! (Eiie lori.) 



• » > • 



SOENE 

EIIGASTE, seuL 

PuisQtB Clarice revie&t, apparemment qu'elle s'est 
désabusée et qu'elle a reconnu son erreur. 



'^. 



54 LA BfÉPRISE. 

SCÈNE XVIH. 

FRONTIN, ERGÂSTE. 

ERGÀSTE. 

Eh bien ! Froritin , on n*est plus fâché \ et, le billet 
H été bien reçu , n*est-ce pas? 

Qui es^oe qn» vous fonrail ¥08 DooTeHèt , mon^ 
•ienr ? . . ^ . 

EEGA8TB. 

Pourquoi? 

C'çst que aïoi, q*î aots de 1» m/ttëe> je Y0m. en ap- 
porte d' on pen dîffiérani«b • 

Qu*est-il donc arriyë ? . 

Tifez 8pr ma figure Itborofmi^ 40 notr^ fortune^ 
Et mon billet? 

FaOVTIH. 

Hélas! c'est le ptu9i9alti:aîléN Ko voyez -tous pas 
}>ien que j'en porte le deuil d'ayanpe ? 

EAGA8TB. 

Qu*est-ce que c'est que d'aTance?Ou est-il? 

FEONTIir. 

Dans ma poche, en fort mauvais état, (uuiire.) 
Tenez y pxgez vous-même s'il peut en revenir. 



SCÈNE XVIII. 55 

é ERGÀSTE. 

Il est dëchirë ! 

FKOHTIH. 

Oh! cruellement; et bien m'en a pris d'élre d'une 
étoffe d'un peu plus de résistance que lui; car je ne 
reviendrais pas en meilleur état. Je ne dis rien des 
ignominies qui ont accompagné notre disgrâce, et 
dont f ai risqué de vous rapporter un certificat sur 
ma joue. 

Em.GA8TB. 

Lisette, qui sort d'ici , m'a donc joué? 

FBOWTIIÏ. 

Eh! que vous a-t-dle dit, cette double soubrette? 

Que j'attendisse sa maitreçse ici, qu'elle allait y 
venir pour me parler, et qu'elle ne songeait à rien. 

FRONTIN. 

Ce que vous me dites là ne vaut pas le diable. Ne 
vous fiez point à ce calme-là , vous en serez la dupe, 
monsieur. Nous revenons houspillés, votre billet et 
moi; allez-vous^n, sauvez le corps de réserve. 

ERGASTE. 

Dis-moi donc ce qui s'est passé. 

FROnTIN. 

En voici la courte et lamentable histoire. J'ai trouvé 
l'inhumaine à trente ou quarante pas d'ici. Je vole à 
elle, et je l'aborde en courrier suppliant : C'est de la 
part du marquis Ergaste, lui dis-je d'un ton de voix 



j 



56 LA MÉPRISE, 

qui demandait la paix. — Qu est-ce, mon anii?Qiii 
étes-vous, et que voulez-vous ? Qu^est-K^e que c'est que 
cet Ergaste? Allez, vous vous méprenez. Retirez-vous^ 
je ne connais point cela. — Madame, que votre beauté 
ait pour agréable de m'entendre. Je parle pour un 
bomme à demi mort, et peut-être actuellement dé* 
funt, qu un petit nègre est venu de votre part assas- 
siner dans des tablettes ; et voici les mourantes lignes 
que vous adresse dans ce papier son douloureux 
amour. Je pleurais moi-même en lui tenant ces pro- 
pos lugubres ^ on eût dit que vous étiez enterré , et 
que c'était votre testament que j'apportais. 

BRGASTB. 

Achève. Que t'a-t-dle répondu? 

FEONTIlf, lui montnnt J« billet. 

Sa réponse? la voilà mot pour mot*, il ne faut pas 
grande mémoire pour en retenir les paroles. 

BRGÀSTB. 

L'ingrate ! 

FRONTIK. 

. Quand j'ai vu cette action barbare, et le papier 
couché sur la poussière, je l'ai ramassé. Ensuite, re^ 
doublant de zèle, j'ai penséque mon esprit devait sup- 
pléer au vôtre-, et vous n^avez rien perdu au change. 
Ou n'écrit pas mieux que j'ai parlé, et j'espérais déjà 

beaucoup de ma pièce d'éloquence, quand le vent 
d'un revers de main qui m'a frisé la moustache , a 
forcé le harangueur de s'arrêter aux deux tiers de sa 
baningue. 



SCÈNE XIX. 57 

t 

ERGA.STE. 

Non , je ne reviens point de Tëtonnement où tout 
cela me jette , et je ne conçois rien aux motifs d'une 
aussi sanglante raillerie. 

FBOlfTIIf) se frottant les yeax. 

Monsieur, je la vois; la voilà qui arrive, et je me 
sauve. Cest peut-être le souifiet qui a manqué tan- 
tôt, qu'elle vient essayer de faire rëiissir. 

( 11 sa relire è Tëcart sans sortir. ) 

il' 

SCÈNE XIX. 

ERGASTE, CLARICE, LISETTE, FRONTIN. 

CLARICE , Unant d'abord k la main son mastfae, qnVUe replace 
' sur son nsage, après s'être montrée au speclatenr. 

Je prends Finstant où ma sœur, qui se promène là- 
bas, est un pea éloignée, pour vous dire un mot, 
monsieur. Vous devez., dites --vous, accompagner ce 
soir au log^s le comte dé Belfort. Silence, ;s'il vous 
plaît , sur 119s entretien^ dans ce Kçu-d.» Vous sentes 
bien qu'il faut que ma sœur et lui les ignorent. Adieu. 

ER6ASTE. 

Quel étrange procédé que le vôtre , madame ! Vous 
reste- t-il encore quelque nouvelle injure à fiiire à ma 
tendresse ? 

CLÀRIGE. 

Qu'est-ce que cela signifie, monsieur? Vous m'é-» 
tonnez ! 



58 LA MEPRISE, 

LISETTE. 

Ne vous Tai-je pas dit ? c'est que vons lui parlez de 
votre soeur; il ne saurait entendre prononcer ce mot- 
là , sans en être furieux. Je n'en ai pas tiré plus' de 
raison tantôt. 

FRONTIir. 

La bonne âme! Tous verrez que nous aurons en- 
core tort. N'approchez pas, monsieur; plaidez de 
loin; madame a la main légère. Elle me doit un souf- 
flet, vous dis -je, et elle vous le paierait peut-être. 
En tout cas , je vous le donne. 

CLAHICE. 

Un soufflet! Que veut-il dire? 

LISETTE. • 

< 

Ma foi , madame, je n'en sais rien.. H y a des fous 
qu on appelle visionnaires ; n'en ser^jit-ce pas. là? 

CL<Att£CE. 

Expliquez' donc cette ënrgme, mûhsieor. Quelle 
injîire vous a-t-dn^aite ? De quoi se p1ain(-il? 



■ « 

eugàste. 



Eh! madame, qu'appelez -vous énigme? A quoi 
pms^je attribuer cette contradictvM dans v6s mamè- 
rea, qu'an dessein forniei de vous moquer de-moi?Où 
ai-je vu cette sœur, à qui vous voulez que j'aie parle 
ici? 

LISETTE. 

Toujours cette sœur! ce mot-là lui tourne la tête. 



SCENE XIX. 5^ 

FRONTIK. 

El ces^ agréables 1-ableCtes où no» soupirs sont tfâi* 
tés (Je farcQ y et qui sont charges d*un congé .à notre 
adresse. 

« 
CLARICE. 

Lisette, sais-tu ce que c*est? 

LISETTE. 

Bon! ne voyez -vous pa& bien que le mal est au 
tÎBiiir^? 

EUGASTE. 

Comneat avez-vous reçu mon billet, madame ? 

FRONTIN, lo moDirant. 
- f ' -, ' 

Dans Tétat où vous Pavez mis, je vous demande à 
présent ce qu^)!! en peiit fair4.' . / / . . .^ 

ERGASTE. 

* • • • 

Porter le mépris jusqu'à refuser de le lire ! 

.) . * . . ' • • "•'• . .^ j, . ' ■ . 

Violer le droit des ge&s çq m^ personne , attaquer 
la joue d*un orateur, le forcer, d'esquiver, une impo- 
litesse! Où en serait-éllé , si elle avait étq maladroite?, 

erïoas9b; 
Méritais-je que ce papier fût déchiré? 

FRONTI». 

Ce soufflet était-il à sa place ? 

LISETTE* 

Madame, sommes-nous en sûreté avec eux? Ils ont 
les yeux bien égarés. 



6o Là MF.PRISE, 

CLA&ICB. 

Ergaste, je ne vous crois pas un insensé ; mais tout 
ce que vous me dites là ne peut être que FeiFet d'un 
i^éve ou de quelque erreur dont je ne sais pas la cause*. 
Voyons. . . . 

LISETTE. 

Je VOUS avertis qu'Hortense approche, madame. 

CLÀaiCB. 

Je ne m'écarte que pour un moment, Ergasle^ 
car je veux éclaircir cette aventure-là. 

(Gterke H LinUt «ttMt. ) 

SCÈNE XX. 

ERGASTE, FRONTIN. 

ERGASTE. 

«, , . " " ■ ' . ' * 

Mais en effet, Frontin, te serais-tu trompé ?N'au* 
rais-tu pas porté mon btllef à une autre ? 

' FKONTIB. 

Bon! oubliez -TOUS les tablettes? Sont- elles tom- 
bées des nues? 

EMOASTE. 

Cela est vrai. 



' L'effet (tun ré%^e ou de queUfue erreur dont je ne tais pas la 
cause, Cest qaVlle ne Teut pas U savoir. Lisette la met bien sur la 
▼oie de deriner toute IVnigme, quand elle rinterronpt pour lai 
dire : Je vous avertis qu'Uortense approche ^ madame. 



SCENE XXII. 6i 

SCÈNE XXI. 

* 

HORTENSE, ERGASTE, FRONTIN. 

BORTENSE) *ma«qaéa. 

Vous venez de m*envoyer un billet, monsieur, qui 
me fait craindre que vous ne tentiez de me parler , 
ou qu'il ne m'arrive encore quelque nouveau mes» 
sage de votre part; et je viens vous prier moi -même 
qu il ne soit plus question de rien ; que vous ne vous 
ressouveniez pas de m*avoir vue; surtout que vous le 
cachiez à ma sœur , comme je vous promets de le lui 
cacher à mon tour. C*est tout ce que j*avais à vous 
dire , et je passe. 

ERGASTE, tflonne. 

Entends-tu , Frontin ? 

FKOIfTIll. 

Mais où diable est donc cette sœur? 

SCÈNE XXII. 

HORTENSE, CLARICE, LISETTE, ERGASTE, 

FRONTIN, ARLEQUIN. 

CLARICE, à Brgwtt et à Horlcnm. 

Quoi! ensemble! vous vous connaissez donc? 

FRONTIH, voyaot Clarice. 

Monsieur, voilà une friponne, sur ma parole. 

HORTENSE, k ErgatU. 

Êtes-vous confondu ? 



6i LA MEPRISE, SCÈNE XXIL 

Et toi, Taimes-tu? Comment Ta le cœur? 

LISETTE) BMWinat Froalin. 

Bemande-loi-en des nouTelles ; c'est lai qui me le 
garde. 



Fin DE LA MÉPaiSE. 



LA 



MÈRE CONFIDENTE, 



COMEDIE EN TROIS ACTES ET EN PROSE, 



Reprûentce pour U première fois pur les coné 

le 9 mai 1735. 



5. 5 



>r*.^i 



JUGEMENT 

sum 

LA MÈRE CONFIDENTE. 



Mabiyaux a été jusqu'ici peu connu; qu*on nous 
permette de constater encore une fois ce. fait par une 
éclatante et dernière preuve. Entendron citer souvent là 
Mère confidente ? Non : et pourtant nous oserons mettre 
cette pièce à peu près au même rang que les cinq co^ 
me'dies charmantes auxquelles parait être bornée toute 
la richesse dramatique de leur auteur, si Ton consulte 
même les amateurs les plus instruits et les lecteurs les 
plus consciencieux de notre ancien répertoire ; et pour- 
tant une idée de morale sévère y est développée de la 
manière la plus insinuante et la plus adroite ; et la si- 
tuation principale en est très-neuve et très-hardie , sans 
être pour cela moins vraie ; et l'on y trouve un heureux 
mélange de beaucoup de scènes touchantes et de queU 
ques détails simplement et naturellement comiques. Hâ* 
tons-nous de justifier par quelques mots d'analyse ces 
éloges, que tout le monde d'ailleurs serait disposé à 
con6rmer, si nous pouvions engager tout le monde à 
lire ce que nous louons. 

On serait tenté de croire, si Tonï Jones et Fellamar 
n'était postérieur à la Mère confidente^ que Marivaux 
s'est inspiré de ces vers, si justes au fond, quoique 



I peu ni^lig^ (laiu la forme, qu'adresse au Iwd Fel- 
niar iiindiuie Sumuicr , la itiùre <le Sophie. 



Le raiwct eit le Trait du don de l'ciiiteDce : 

Knlr'cui [ocm cnfaiu] rt doiu, njlon], il net trop de diitince j 

Il ferme tout «ccc> à U •iaceriltf. 

(JulIIï GUei tam^aditlaTcrit^? 



I.e 



Un ri:<loul« 



ir de noa eofiDi D'citi nout qu'l demi : 



Que faire donc , quand on est mire, qu'on a une fdie 
à surveiller, et qu'on n'a pas un auii généreux et loyal 
comme le lord Fellaniar? 11 faut se faire soi-^nème , sll 
est pnsMt)le, l'amie, ta confidente de sa fille. On obtien- 
dra d'elle quelques aveuK dans les petites choses; puis , 
lor>qiie lirs révélations deviendront plus sérieuses, on 
la VL'iia liesiler, mentir même, tout en ayant l'air de 
tenir sus prome&ses de franchise. Qu'on lui fasse alors 
sentir combien une fille est en danger, si elle se met 
une fois k avoir des Secrets pour u mère, et poar une 
mère ili^vcnue son amie .- elle s'attendrira , elle placera 
»a ili'sùiiéii entre les mains de celle qui ne s'alarme et 
lie l'inquiite que pour la rendre heureuse. Une fille peut 
avoir l'ait un dioix excellent, quoique en cachette ; mais si 
elle roiiiinue d'agir dans l'ombre, elle a tout à craindi-e, 
niciuL- avec le plus honnête homme ; car le plus boimète 
lioiiimi^ n'est pas toujours scrupuleux sur les moyens de 
léuïsii . ai une mère sage et sans prévention intervient i 
propos , elle se fera juge impartial de ce choix , l'ap- 
prouvera s'il est raisonnable, et baiera le mariage, qui, 
sans elle, pourrait tarder trop, devenir, pour de bonnes 
uisoiis , iuutite aux yeux de l'amant, et, par suite, 



SUR LA MERE CONFIDENTE. 69 

n'arriver jamais. Nous veuons d'indiquer le sujet». ou du 
in oins le but de la Mère confidente. 

Dorante , jeune gentilhomme sans fortune , a rencon-- 

tré Angélique dans une promenade , .a lié conversation 

, avec elle et en a déjà obtenu plusieurs rendez -vous» 
Madame Argante est informée de cette imprudence de sa 
fille par l'indiscrétion d'un paysan , qui se fait l'espion de 
la mère aussi bien que des amans , pour recevoir de 
toutes mains. Madame Argante propose à Angélique un 
mari très^^riche, mais sombre , mais sérieux, qui n'est 
point agréé. La mère , soit sagesse , soit bouté y ne se 
fâche pas de ce refus ; elle promet à sa QUe de ne jamais 
violenter son inclination; elle lui, demande, en retour^ 
une con&ance entière à l'av«nir ; elle consent, pour l'en- 
hardir , à déposer le titre, vénérable et sacré qu'elle tient; 
de la nature. Angélique conclut en riant ce marché, dont 
elle ne prévoit pas toutes les obligations ; et bientôt la 
voilà amenée à avouer son penchant pour un inconnu*. 
Eclairée , ou plutôt effrayée par les remontrances ami- 
cales de sa nouvelle confidente , elle se décide à con- 
gédier Dorante, dont, pour, commencer, elle refuse d'ou- 
vrir un billet. 

Au second acte , elle querelle son amant et sa sai- 
vante : on voit qu'elle s!en veut d'aimer, et qu'elle ne 
sait à qui s'en prendre. A peine Dorante est-il parti, dés* 
espéré,, qu'elle, a regret de l'avoir traité si duremept« 

. Pressée par sa suivante., elle le rappelle ; et c'est pour 
s'entendre faire la proposition d'un enlèvement, propo- 
sition qu'elle repousse d'abord avec colère , et dont elle 
finit par avoir moins d'effroi. Toute cette scène est filée 
on ne peut plus habilement, et l'idée en est prise tout-à- 
fait dans la nature. A quelque temps de là , arrive ma7 



70 JUGEMENT 

clame Afgante. Angélique , désormais résolue à être moins 
franche, déclare, arec Une indifférence affectée , qa'elle 
a rompu arec Dorante. La mère, aussi adroite que 
bonn^ , feint de donner dans le piège et accable sa fille 
de louanges et d'amitiés. Celle-ci n'y tient plus; elle 
pleure , elle avoue son mensonge , elle le répare aussitôt 
par les confidences les pins étendues, mais en même temps 
les plus passionnées. Madame Argante a pitié d'elle et lui 
annonce qu'elle veut avoir un entretien avec Dorante, aux 
yeux duquel elle passera pour la tante , non pour la mère 
de sa maîtresse. Cette dernière scène est admirable. 

Au troisième acte , nouvelles instanceis de Dorante au 
sujet de l'enlèvement : refus et désespoir d'Angélique , 
dont cette lutte est sur le point d'épuiser toute la force 
4e résistance. L'arrivée de madame Argante fait fuir Do- 
rante , qui, n'ayant pu la voir , est rappelé bientôt après, 
pour avoir à s'expliqua avec la prétendue tante d'An- 
gélique. Il s'entend alors reprocher avec énergie d'avoir 
Touluy par un enlèvement, rendre méprisable une fille 
vertueuse ; il rougit de son dessein et en témoigne un 
véritable repentir. Madame Argante reconnaît en lui un 
honnête homme , et heureuse de ne pouvoir blâmer' le 
choix d'Angélique , ^lle lui dit : Ma fille , je vous per- 
mets d'aimer Dorante. Cette scène , conduite avec un art 
infini , est toute palpitante d'intérêt. Pour mettre le com- 
ble au bonheur des deux amans , Ergaste , ce prétendu 
^ju'Angélique a rebuté , et qui n'est autre que l'oncle de 
Dorante , vient retirer sa parole et proposer à sa place 
son neveu, auquel il assure tout son bien. 

Ce n'est pas ici le lieu de relever quelques taches qu'un 
ceil exercé apercevra dans cette pièce , ni de signaler 
les beautés de détail dont elle fourmille. Quelques notes 



SUR LA MERE CONFIDENXE. 71, 

rempliront cet office. Qu'il nou§ joit permis toutefois de 
rendre dès ce moment un juste hommage au mérite de 
deux rôles secondaires t celui de Lisette , espèce de dé- 
mon tentateur , qui tient dans sa main et dirige à son gré^ 
l'âme passionnée d'Angélique ; et celui de Lubin , sorte 
de Mercure Yillageois, pour qui sa niaiserie, vraie ou 
supposée, est un sûr moyen de prendte effrontément 
l'argent des deux partis qu'il s'est engagé à servir* 

La Mère confidente, nou^ l'apprenons par V Histoire 
du Thédtre^Italien. fut très-bien accueillie dans sa nou- 
veauté« On la verrait encore aujourd'hui avec plaisir re- 
paraître sur la scène où brillent de tant d'éclat quel- 
ques-unes des comédies du même auteur. Mais prenons 
patience : le sujet traité dans cette pièce est trop heureux 
et trop neuf encore, pour ne pas tenter un jour ou 
l'autre nos littérateurs vivant d'emprunt; et nous en pou- 
vons espérer une reproduction sous nouvelle forme , ou 
peut-être même avec un simple changement de costu- 
mes. Cette supposition est-elle invraisemblable , par le 
temps qui court , et lorsque M. Scribe , si riche de son 
propre fond , a eu la fautaisie de refaire , dans ses //i- 
consolables, et, il faut le dire , sans beaucoup de suc- 
cès , la pièce de la Surprise de l'Amour , faite deux fois, 
déjà par Marivaux lui-même ? 



PERSONNAGES. 



MADAME ARGANTE. 

ANGÉUQUE» sa fille. 

DORANTE, •mant d*Angéliqae. 

ERGASTE, oncle de Dorante. 

LUBINy pajsan au service de madame Argante. 

LISETTE, suivante d'Angélique. 



La scène se passe & la campagne, chez madame Arganie. 



LA 



MÈRE CONFIDENTE 



ACTE I. 



SCÈNE 1. 

DORANTE, LISETTE. 

OX>BA2VTE. 

Quoi! vous venez sans Angélique, Lisette ^ 

LISETTE.' 

♦ ... 

Elle arrivera bientôt ; elle est avec sa mère : je lui 
ai dit que j'allais toujours devant, et je ne me suis 
hâtée que pour avoir avec vous un moment d*entre- 
tien, sans qu'elle le sache. 

DORANTE. 

Que me veux-tu, Lisette? 

LISETTE. 

Ah çà r nous ne vous connaissons , Angélique et 
moi , que par une aventure de promenade dans cette 
campagne. ^ 

DORANTE. 

Il est vrai. 

LISETTE. 

Vou&éles tous deux aimables^ Tasiour sfest mis de 



76 LA MERE CONFIDBtfTE, 

commence à m'intéresser; je me pei^uade qa Angéli* 
que serait bien avec vous. 

DOAAKTK. 

Je n'aimevai jamais qu'elle. 

LI8BTTS. 

Vous lui ferez donc sa fortune aussi bien qu'à moi ? 
Mais, monsieur, vous n'avez rien, dites- vous. Cela 
est dur. N'béritez-vous de personne? tous vosparens 
sont*iis ruinés? 

DOBAirTE. 

Je suis le neveu d'un homme qui a de très -grands 
biens , qui m'aime beaucoup , et qui me traite comme 
un fils. 

Eh ! que ne parlez-vous donc P d'ofa vient me faire 
peur avec vos tiistes récits , pendant qme vous en avez 
de si consobns à faire ? Un oncle riébe , voilà qui est 
excellent : et il est vieux, sans doute ; car ces mes* 
sieurt-là ont coutume de l'être. 

Oui *, mais le mien ne suit pas la coutume , il est 
jeune. ^., . 

LISETTE. 

Jeune ! de quelle jeunesse encore ? 

DORÂITTE. 

Il n'a que trente-cinq ans. 

I.I8ETTE. 

Miséricorde ! trente-cinq ans ! Cet homme - là n'est 
bon qu'à être le neveu d'un autr.e. 



ACTE I, SCENE I. 77 

I 

DORANTE. 

Il est vrai. g 

LISETTE. 

Mais cUi moins, est-il un peu infirme? 

DORAKTE. 

Point du tout y il se porte à merveille; il est, grâce 
au ciel, de la meilleure santë du monde; car il m'est 
cher. 

LISETTE. 

Trenle-cinq ans et de la santé, avec un degré de 
parenté comme celui-là! Le joli parent! £t quelle est 
Thumeur de ce galant homme? 

DOnANTE. 

Il est froid, sérieux et philosophe. 

LISETTE. 

t 

Encore passe, voilà une humeur qui peut nous 
dédommager de la vieillesse et des infirmités qu'il n'a 
pas : il n^a qu'à nous assurer son bien. 

DOAAHTE. 

Il ne faut pas s'y. attendre; on parle de quelque 
mariage en campagne pour lui. 

LISETTE, «Vcriant. 

Pour ce philosophe ! Il veut donc avoir des héri- 
tiers en propre personne? 

doraute. 
Le bruit en (iourt. 

LISETTE. 

Oh ! monsieur , vous m'impatientez avec votre si- 



78 LA MÈRE CONFIDENTE, 

tuatiou -, en vëritë , vous êtes insupportable \ tout esl 
désolai)^ avec vous, de quelque côté qu'on se tourne. 

DORÀIfTE. . 

Te voilà donc dégoûtée de me servir ? 

LISETTE, ▼ÎTcment. 

Non 3 VOUS avez un malheur qui me pique, et que 
je veux vaincre. Mais retirez-vous, voici Angélique 
qui arrive : je ne lui ai pas dit que vous viendriez ici , 
5î quoiqu'elle s'attende bien à vous y voir. Vous pa- 

raîtrez dans un instant , et ferez comme si vous arri- 
viez. Donnez-moi le temps de l'instruire de tout-, j'ai 
à lui rendre compte de votre personne , elle m'a char-*- 
gée de savoir un peu de vos nouvelles. Laissez-moi 

faire. (Dorante sort.) 

SCÈNE II. 

ANGÉLIQUE, LISETTE. 

LISETTE. 

Jfe désespérais que vous vinssiez, madame^ 

ANGÉLIQUE. 

C'est qu'il est arrivé du monde à qui j'ai tenu com- 
pagnie. Eh bien, Lisette, as -tu quelque chose à me 
dire de Dorante ? as-tu parlé de lui à la concierge du 
château où il est ? 

LISETTE. 

Oui , je suis parfaitement informée. Dorant^ est un 
homme charmant, un homme aimé, estimé de tout 



V 




ACTE I, SCÈNE IL 79 

le monde; en un mot, le plus honnête homme qu'on 
paisse connaîtra. 

▲ ifGÉLIQUE. 

Hëlas ! Lisette y je a'en doutais pas ; cela ne m*ap- 
prend rien, je Favais deviné. 

i 

LISETTE. 

Oui *, il n'y a qu'à le voir pour avoir bonne opinion 
de lui. U faut pourtant le quitter, car il ne vous con* 
vient pas. 

▲ HGÉLIQUE. 

Lie quitter ! Quoi ! après cet éloge ! 

LISETTE. 

Oui, madame; il nest pas votre fait. 

ANGÉLIQUE, 

Ou vous plaisantez, ou la tête vous tourne. 

LISETTE. 

Ni Tun ni Fautre. Il a un défaut terrible. 

ANGÉLIQUE. 

Tu m'effraies. 

LISETTE. 

Il est sans bien. 

ANGÉLIQUE. 

Ah ! je respire. N'est -^ ce que cela ? Explique - toi 
donc mieui^ , Lisette ^ ce n'est point un défaut, c'est 
un pialhepr; je le regarde coqime ujoe bagatelle, moi. 

LISETTE. 

Vous parlez juste^ mais nous avons une mère; allez 
la consulter sur cette bagatelle-^ là, pour voir un peu 



So LA MERE CONFIDENTE, 

ce qu*elle vous répondra. Demandez -kii si die sera 
d'avis de vous donner à Dorante. 

▲ HGÉLIQUE. 

Et quel est le tien là-dessus , Lisette ? 

LISETTE. 

Oh ! le mien, c'est une autre affaire. Sans vanité, je 
penserais un peu plus noblement que cela^ ce serait 
une fort belle action que d'épouser Dorante. 

ANGÉLIQUE. 

Va y va , ne ménage point mon cœur ; il n'est pas 
au - dessous du tien ; conseille - moi hardiment une 
belle action. 

LISETTE. 

Non pas, s'il vous plaît. Dorante est un cadet, et 
Tusage veut qu'on le laisse là. 

▲ 9GÉLIQUE. 

Je Fenrichirais donc ? Quel plaisir ! 

LISETTE. 

Oh ! vous en direz tant que vous me tenterez. 

ANGÉLIQUE. 

Plus il me devrait, et plus il me serait cher. 

LISETTE, 

Vous êtes tous deux les plus aimables enfans du 
monde; car il refuse aussi, à cause de vous, une 
veuve très-riche, à ce qu'on dit. 

ANGÉLIQUE. 

Lui ? eh bien ! il a eu la modestie de s'en taire ; 



ACTE I, SCENE II. 8i 

ce sont toujours de nouvelles qualités que je lui dé- 
couvre, 

LISETTE. 

Allons, madame, il faut que vous épousiez cet 
homme-là ; le ciel vous destine Fun à Taùtre, cek est 
visible. Rappelez • vous votre aventure. Nous nous 
promenons toutes deux dans les allées de ce bois. U y 
a mille autres endroits pour se promener : point du 
tout ; cet homme , qui nous est inconnu , ne vient 
quà celui-ci, parce quil faut qu'il nous rencontre^ 
Qu'y faisiez - vous ? Vous lisiez. Qu'y faisait -il? Il 
lisait. T a*t-il rien de plus marqué ? 

ARGÉLIQUE. 

Effectivement. 

LISETTE. 

il vous salue, nous le saluons ; le lendemain; même 
promenade , mêmes allées , même rencontre , même 
incUnatioù des deux côtés , et plus de livres de part 
et d'autre ; cela est admirable ! 

ANGÉLIQUE. 

Ajoute que j'ai voulu m' empêcher de Taimer , et 
que je n'ai pu en venir à bout. 

LISETTE. 

Je vous en défierais* 

▲ 9GÉLIQUÉ. 

u n'y a plus que ma mère qui m'inquiète ^ cette 
mère qui m'idolâtre , qui ne m'a jamais fait sentir que 
son amour, qui ne veut jamais que ce que je veux. 
5. 6 



8a LA MÈRE CONFIDENTE, 

LISETTE. 

Bon ! c'est que vous ne voulez jamais que ce qui 
lui plaît. 

ANGÉLIQUE. 

Mais si elle fait si bien -que ce qui hii platt me 
plaise aussi , n'est-ce pas comme si je faisais toujours 
mes volontés ? 

LISETTE. 

Est* €6 que vous tremblez déjà ? 

AirôÉLIQUE. 

Non , tu m^encourages ; mais c'est ce misérable bien 
que j'ai et qui me nuira. Ah ! que je suis fîichée d'être 
si riche! 

LISETTE. 

Âh! le plaisant chagrin! Eh! ne l'êtes -vous pas 
pour vous deux ? 

AlIGÉLIQUE. 

Il est vrai. Ne le verrons -nous pas aujourd'hui? 
Quand reviendra - 1 - il ? 

LISETTE regarde w moDtrt. 

Attendez , je vais vous le dire. 

ANGÉLIQUE. 

Gomment! est-ce que tu lui as donné rendez-vous? 

LISETTE. 

Oui; il va venir y il ne tardera pas deux minutes \ 
il est exact. 

ANGÉLIQUE. 

Vous n'y songez pas , Lisette ; il croira qae c'est 
moi qui le lui ai fait donner. 



ACTE I, SCENE III. 83 

LI8BTTB. 

Non , non ; c*est toujours avec moi qu'il les prend , 
et c'est vous qui les tenez sans le savoir. 

ANGÉLIQUE. 

Il a fort bien fait de ne m'en rien dire , car je n'en 
aurais pas tenu un seul ; et comme vous m'avertissez 
de celui-ci , je ne sais pas trop si je puis rester avec 
bienséance ^ j'ai presque envie de m'en aller. 

LISETTE. 

Je crois que vous avez raison. Allons, partons, 
madame. 

ANGÉLIQUE. 

Une autre fois , quand vous lui direz de venir, du 
moins ne m'avertissez pas ; voilà tout ce que je vous 
demande. 

LISETTE. 

Ne nous fâchons pas; le voici. 

SCÈNE III. 

DORANTE, ANGÉLIQUE, LISETTE; 

LUBIN^ dans Véloignement. 

▲ lîGÉLIQUE. 

Je ne vous attendais pas au moins , Dorante. 

boiLÀIfTE. 

Je ne sais que trop que c'est à Lisette que j'ai l'o- 
bligation de vous voir ici , madame. 

LISETTE. 

Je lui ai pourtant dit que vous viendriez. 



84 LA MÈR£ CONFIDEITTE, 

AHGiltQUB. 

Oui, elle vient de me rapprendre tout à Thevite. 

LISETTE. 

Pas tant tout à Theure. 

ANGÉLIQUE. 

Taisez-vous, Lisette. 

DORANTE. 

Me voyez-vous à regret , madame ? 

ANGÉLIQUE. 

Non, Dorante-, si fêtais fâchée de vous voir, je fui- 
rais les lieux où je vous trouve , et où je pourrais 
soupçonner de devoir vous rencontrer. 

LISETTE. 

Oh ! pour cela, monsieur, ne vous plaignez pas \ il 
faut rendre justice à madame ; il n'y a rien de si obli- 
geant que les discours qu'elle vient de me tenir sur 
votre compte. 

ANGÉLIQUE. 

Mais , en Venté , Lisette ! . . . 

DORANTE. 

Eh ! madame , ne m'enviez pas la joie qu'elle me 
donne. 

LISETTE. 

Où est Finconvénient de répéter des choses qui ne 
sont que louables ? Pourquoi ne saurait-il pas que 
vous êtes charmée que tout le monde Taime et Tes- 
time? Y a-t-ildu mal à lui dire le plaisir que vous vous 



A:CTE I, SCENE III. 85 

proposez à le venger de la fortune, à lui apprendre 
que la sienne vous le rend encore plus cher ? Il n'y a 
point à rougir d'une pareille façon de penser-, elle, 
fait reloge de votre cœiur.. 

DOUANTE. 

Quoi ! charmante Angélique, mon bonheur irait-il 
JTisque^là ? €)serais-je ajouter foi à ce qu'elte me dit ? 

▲kgAliqub. 

Jç vous avpue qu'elle est bien ëtourdie,., 

DOftÀSTE. 

Je n'ai que mon cœur à vous offrir, il est vrai-, mais 
du moins n'en fut-il jamais de plus pénétré tii de plus 

tendre. CLnUD panlt diDs Moignemcat.) 

LISETTE. 

Doucement^ ne parler pas si haut^ il me semble 
qpe je vois le neveu de notre fermier qui nous observe. 
Ce grand h^nét-là, que fait-il ici ? 

AVUÉLIQ^UE. 

C'est lui - même. Ah ! que je suis inquiète \ U dira 
tout à ma mère. Adieu , Dorante \ noyf nous rever- 
rons v je me sauve, retirez-vous aussi •( eii« ton. ) 

(Dorante veul sVn aller. ) 
LISETTE, rarréUDt. 

Non , monsieur , s^rrétez : il me. vient une idée ^ il 
faut tâcher de le mettre dans nos intérêts ; il ne me 
hait pas. 

DORÀHTE. 

Puisqu'il nous a vus, c'est le meilleur parti. 



88 LA MÈRE CONFIDENTE, 

LISSTTE. 

Et puis on se salue. 

Et pis queuque bredouille au bout de la rëyërence ^ 
c'est itou ma coutume -, toujours je bredouille eu sa- 
luant, et quand ça se passe avec des femmes, faut 
bien qu'ailes répondent deux paroles pour une ; les 
bojoxmes parlent, les femmes babillent : allez youte 
çhemiif ; Vlà qui est fort bon , fort raisonnable et fort 
civil. Oh çà! la rencontre, la si^utation , la demande, 
la réponse , tout ça est payé \ il n'y a pus qu'à nous 
accommoder pour le courant. 

DORANTE. 

Voilà pour le courant. 

LUBJ». 

Courez donc tant que vous pourrez.; ce que vous 
attraperez, c'est pour vous; je n'y prétends rin, 
pourvu que j'attrape itou, Sarviteur; il n'y 9, morgue! 
parspnne de si agriable à i:encontrer que vous. 

LISETTE. 

Tu seras donc de nos amis à présent ? 

LUBIIf. 

Tatigué ! oui ; ne m'épargnez pas , toute mon ami- 
qnié esta voûte sarvice au même prix. 

LISETTE. 

Puisque nous pouvons compter sur toi , veux - tu 
bien actuellement faire le guet pour nous avertir, en 
cas que quelqu'un vienne , et surtout madame ? 



ACTE I, SCENE V. 89 

LTXBIir. 

Que vos parsonnes se tienaent en paix-, je tou^^ 
garaïUis. des. passans une lieue à la ronde. (11 ion.). 

SCÈNE V. 

DORANTE, LISETTE. 

LISBTTE. 

P018QXJS nous voici seul» un moment, parlons. (en- 
core de votre amour, monsieur. Vous m'avez fait de 
grandes promesses , en cas que les choses cëussissent ; 
mais comment réussiront-elles? Angélique est une hé- 
Kitièi;e, et je sais les intentions de la mère. Quelque 
tendresse qu'elle ait pour s^ fille qui vous aime , oe 
ne sera pas vous à qui elle la donnera ; c'est de quoi 
vous devez être bien convaincu : or, cela supppsé, 
que vous passe-t-il dans l'esprit là-dessius? 

DORANTE. 

Rien encore, Lisette. Je n'ai jusqu'ici songé qp'au 
plaisir d'aimer Ângélic^ue. 

LISETTE. 

Mais ne pourriez-vous pas en même temps soQgèr 
à faire durer ce plaisir ? 

C'est bien m,on dessein ^ m^s comment s'y prendre?- 

LISETTE. 

Je vous le demande. 

D0RA1ÎTE« 

J'y rêverai, Lisette^ 



90 LA MERE CONFIDENTE, 

LISSTTE. 

Ah ! vous y rêverez ! U n^y a qu'un petit ineonvé- 
nient à craindre-, c'est qu'on ne marie votre maî- 
tresse , pendant que vous révérez à la conserver. 

DORAHTE. 

Que me dis-tu, Lisette ? J'en mourrais de douleur» 

LISETTE. 

Je vous tiens donc pour mort. 

DORANTEi mcmeol. 

Est-ce qu'on la veut marier? 

LISETTE. 

La partie est toute liëe avec la mère; il y a dëjà 
un ëpoux d'arrêté, je le sais de bonne part. 

DORÀHTE. 

Eh! Lisette, tu me désespères; il faut absolument 
éviter ce malheur-là. 

LISETTE. 

Ah! ce ne sera pas en disant j'aime, et toujours 
faime... N'imaginez-vous rien? 

DORÀSTE. 

Tu m'accables. 

SCÈNE VI. 

LUBIN, LISETTE, DORANTE. 

LUBIH, accounni» 

Gagnez pays, mes bous amis; sauvez - vous , v'Ià 
l'ennemi qui s'avauce. 



\ 



ACTE I, SCÈNE VIL 91 

f LISETTE. 

Quel ennemi ? 

LUBZir. 

Morgue ! le plus médiant ; c'est la mère d'Angé- 
lique. 

LISETTE, è Dorante. 

Eh ! vite, cachez-vous dans le bob , je me retire. 

(EU« tori.) 
LUBIir. 

Et je ferai semblant d*étre sans malice. 

SCÈNE VIL 

LUBIN, M- ARGANTÊ. 

m"** ÀliGAlfTE. 

Ah ! c'est toi , Lubin ; tu es tout seul ? Il me sem- 
blait avoir entendu du monde. 

Non, noute maîtresse; ce n'est que moi qui me 
parle et qui me repars, à celle fin de me tenir com* 
pagnie-, ça amuse. 

m"* ÀRGAlfTE. 

Ne me trompes- tu point? 

L0BIV. 

Pargué ! je serais donc un fripon ? 

m'''' àrgànte. 

Je te crois , et je suis bien aise de te trouver ; car je 
te cherchais. J'ai une commission à te donner, que je 






1 



ga LA MERE CONFIDENTE, 

ne veux confier à aucun de mes gens ; c*est d'obser- 
ver AngëKque dans ses promenades, et de me rendre 
compte de ce qui s'y passe. Je remarque depuis quel- 
que lemps qu'elle sort souvent à la même heure avec 
Lisette , et j*en voudrais savoir la raison. 

LUBI9. 

Ça est fort raisonnable. Vous me baillez donc une 
charge d'espion? 

m"*^ ÀRGiJITB. 

A peu près. 

LUBIN. 

Je savons bien ce que c'est ; j'ons la pareiHe. 



.*• 



▲ RGANTE. 



Toi? 

LtJBIV, 

Oui \ ça est fort lucratif; mais c'est qu'ous venez 
un peu tard , noute maîtresse ; car je sis retenu pour 
vous espionner vous-même. 

Qu'entends -je ? ( Haut.) Moi , Lubin ? 

LUBI9. 

Vrament oui. Quand mademoiselle Angélique parle 
en cachette à son amoureux y c'est moi qui regarde si 
vous ne venez pas. 

m"* AKGAHTE. 

Ceci est sérieux; mais vous êtes bien hardi , Lubin , 
de vous charger d'une pareille commission. 

LUBIN. 

Psirdi ! y a-t-iLdu mal à dire à cette jeunesse : V'ià 



ACTE I, SCÈNE VIL 93 

madame qui viant , la v'ià qui ne viant pas ? Ça em*- 

péchet-il que vous ne veniez, ou non? Je n'y entends 

pas de finesse. 

M** àrgauts. 

Je te pardonne, puisque tu n'as pas cru mal faire, 
à condition que tu m'instmiras de toutt^ que tu ver^ 
ras et de tout ce que tu entendras. 

LttBiir. 

Faudra donc que j'âCoute et que je regarde 1^ Ce 
sera moiquië pus de besogne avec vous qu'avec eux. 

M** ÀRGAirTE. 

Je consens même que tu les avertisses quand j'ar- 
riverai , pourvu que tu me rapportes tout fidèlement ^ 
et il ne te sera pas difficile de le faire, puisque tu ne 
t'éloignes pas beaucoup d'eux. 

Eh ! sans doute , je serai tout porté pour les nou- 
velles -, ça Aie sera commode; aussitôt pris, aussitôt 
rendu. 



m"* àrgahte. 



Je te défends , surtout , de les informer de l'emploi 
que je te donne , comme tu m'as informée de celui 
qu'ils t'ont donné ; garde-moi le secret. 



LUBIN. 



Drès qu'ous voulez qu'en le garde, en le gardera : 
s'ils me l'aviont recommandé , j'aurions fait de même -, 
ils n'aviont qu'à dire. 



94 LA MERE CONFIDENTE, 

M** À&GÀHTB. 

rTy manque pas à mon égard , et pnisqu^ils ne se 
soucient point que tù gardes le leur, achère de m*ins- 
traire ^ tu n'y perdras pas. 

I.UBIN. 

Premièrement, au lieu de pardre aiTec eux, j'y 

gagne. 

m"* àkgahte. 

Cest-à-dire. qu'ils te paient? 

LUBIH. 

Tout juste. 

M** AHGÂITTE. 

Je te promets de faire comme eux, quand je serai 
rentrée chez moi. 

LUBIS. 

Ce que j'en dis n'est pas pour porter exemple ; mais 
ce qu'ous ferez sera toujours bien fait. 

X"* ▲RGABTTB. 

Ma fille a donc un anumt ? Quel est-il ? 

LUBX9. 

Un biau jeune homme fait comme une marveille , 
qui est Bbéral, qui a un air, une présentation, une 
philosomie ! Dame ! c^est ma meine à moi, ce sera ]a 
vôtre itou^ il n'y a pas de garçon pus gracieux à con- 
templer, et qui fait l'amour avec des paroles si dou- 
ces. C'est un plaisir que de l'entendre débiter sa pe- 
tite marchandise î II ne dit pas un mot qu'il n'adore. 

M"* ARGAIÏTE. 

Et ma fille, que lui répond -elle ? 



ACTE I, SCENE VII. 9^ 

LUBIir. 

Voûte fille ? mais je pense que bientôt ils s'adore- 
ront tous deux. 



m"* ÀEGÀirTE. 



N'as-tu rien retenu de leurs discours ? 

LUBIir. 

Non , qu'une petite miette. Je n'ai pas de moyen , 
ce li fait-il. Et moi j'en ai trop , ce li fait-elle. Mais, 
li dit -il, j'ai le cœur si tendre 1 Mais, li dit -elle, 
qu'est-ce que ma mère s'en souciera ? Et pis Ui- des- 
sus ils se lamentont sur le plus , sur le moins , sur la 
pauvreté de l'un, sur la richesse de l'autre^ ça fait 
des regrets bian touchans ! 



M** ÀRGÀlfTE. 



Quel est ce jeune homme? 

X'ITBIlf. 

Attendez , il m'est avis que c'est Dorante*, et comipe 
c'est un voisin , on peut l'appeler le voisin Dorante. 

m"* àrgànte. 

Dorante ! ce nom -là ne m'est pas inconnu. Com- 
ment se sont-ils vus? 

LUBin. 

Ils se sont vus en se rencontrant; mais ils ne se 
rencontrent pus , ils se treuvent. 

m"* ÀEGAirTE. 

Et Lisette, est -elle de cette partie? 

LUBIN. 

Morgue ! oui ^ aile est leur capitaine ; aile a le gou- 



g6 LA MERE CONFIDENTE, 

Vamement des rencontres : c'est no trésor pour des 
amoureux que s te fiUe-ià. 

M** ÂAGAlfTE. 

Voici , ce me semblé , ma fille , qui feint de se pro- 
mener et qui vient à nous. Retire-toi , Lubin ; conti- 
nue d'observer et de m'instmire avec fidélité*, je te 
récompenserai. 

LUBin. 

Oh ! que oui , madame , ce sera au logis ^ il n'y à 
pas loin, (n •ofrio 

SCÈNE VIIL 

M- ARGANTE, ANGÉLIQUE. 

Jb vous demandais à Lubin , ma fiUe. 

AIIGÉLIQUE. 

Àvez-Vous k me parler, madame^ 

m"* À&GÀlfTE. 

Oui ; vous connaissez Ergaste , Angélique ; vous 
Tavez vu souvent à Paris : il vous demande en ma- 
riage. 

ÀK6iLIQUB. 

Lui , ma mère \ Ergaste , cet homme si sombre , si 
sérieux? Il n'est pas fait pour être un mari» ce me 
semble. 

m""' A&GAlfTB. 

U n'y a rien à redire à sa figure é 



I 



V 



ACTE I, SCÈNE y III. 97 

ANGÉLIQUE. 

Pour sa figure^ je la lui passe ^ c'est à quoi je ne 
regarde guère. 

M*" ÀRGÀHTE. 

U est froid. 

ÀiroÉLIQUE. 

Dites glacé, taciturne, mélancolique, rêveur et 

triste. 

m""* ▲egàvte. 

Vous le verrez bientôt, il doit venir ici ; et , s'il ne 
vous accommode pas , vous ne Tépouserez pas malgré 
vous, ma chère enfant. Vous savez bien comme nous 
vivons ensemble. 

ANGÉLIQUE. 

Ah ! ma mère , je ne crains point de violence de 
votre part ; ce n'est pas là ce qui m'inquiète. 



M** ARGANTE. 



Es*tu bien persuadée que je t'aime ? 

ANGÉLIQUE. 

Il n'y a point de jour qui ne m'en donne des 
preuves. 



M*"* ARGANTE. 



Et toi , ma fille, m'aimes-tu autant? 

ANGÉLIQUE. 

Je me flatte que vous n'en doutez pas , assurément. 

m""* ARGANTE. 

Non -, mais pour m'en rendre encore plus sûre , il 
faut que tu m'accordes *une grâce. 

5. 7 



gS LA MERE CONFIDENTE, 

Une grâce , ma mère ! Voilà un mot qui ne me con- 
TÎent point. Ordonnez, et je vous obëiitti. 

m"* ARGÂlfTE. 

• 

Oh ! si tu le prends sur ce ton - là , tu ne m'aimes 
pas tant que je croyais. Je n'ai point d'ordre à tous 
donner, ma fille; je suis votre amie, et vous âtes la 
mienne *, et si vous me traitez autrement, je n'ai plus 
rien à vous dire. 

ÀKGÉLIQUE. 

Allons , ma mère , je me rends ; vous me charmez , 
j'en pleure de tendresse. Voyons, quelle est celte 
grâce que vous me demandez? Je vous l'accorde d'à-* 
vance. 



M** ARGANTE. 



Viens donc que je t'embrasse. Te voici dans un âge 
raisonnable, mais où tu auras besoin de mes conseils 
et de mon expérience. Te rappelles-tu l'entretien que 
nous eûmes l'autre jour, et cette douceur que nous 
nous figurions toutes deux à vivre ensemble dans la 
plus intime confiance, sans avoir de secrets l'une 
pour l'autre *, t'en souviens-tu ? Nous fûmes interrom- 
pues \ et comme cette idée - là te réjouit beaucoup , 
exécutons-la; parle -moi à cœur ouvert ; fais -moi ta 
confidente. 

Vous , la confidente de votre fille ? 

Oh ! votre fille, et qui te parle d'elle? Ce n'est 



ACTE I, SCÈNE YIII. 99 

point ta mère qui veut être ta confidente -, c'est ton 
amie , encore une fois. * 

▲ l^GÉLIQUE, riant. 

D'accord ; mais mon amie redira tout à ma mère ; 
Tune est inséparable de Tautre. 



m"* argànte. 



£h bien ! je les sépare , moi \ je t'en fais serment. 

' Oui, mets-toi dans Fesprit que ce que tu tne confieras 

sur ce pied-là , c'est comme si ta mère ne l'entendait 

pas. Eb ! mais , cela se doit^ il y aurait même de la 

mauvaise foi à faire autrement. 

AUGÉLIQUB. 

Il est difficile d'espérer ce que vous dites là. 

M** ARGANTE. 

Ah ! que tu m'affliges ! Je ne mérite pas ta résis- 
tance. 

ANGÉLIQUE. 

Eh bien ! soit -, vous Fexigez de trop bonne grâce ^ 
j'y consens, je dirai tout. 

M** ARGANTS. 

Si tu veux , ne m'appelle pas ta mère -, donne - moi 
un autre nom. 

Oh ! ce n'est pas la peine, ce nom -là m'est cher. 
Quand je le changerais, il n'en serait ni plus ni 
moins-, ce ne serait qu'une finesse inutile^ laissez-le- 
moi , il ne m'effraie plus. 



loo LA MÈRE GONFIDEKTE, 

m""* ÂIIGÀNTB. 

Comme ta voudras , ma chère Angélique. Ah çà ! 
je suis donc ta confidente. N'as - tu rien à me confier 
dès à présent ? 

ÀlfGiLIQUB. 

Non , que je sache \ mais ce sera pour Tavenir. 

m"" 4RGÀNTB, 

Comment va ton cœur ? Personne ne Fa - 1 - il aita* 
que jusqu'ici? 

ÂZfGÉLIQUE. 

Pas encore. 

m"* AKGÀirTE. 

Hum ! Tu ne te fies pas à moi; j'ai peur que ce ne 
soit encore à ta mère que tu réponds. 

▲ NGÉLZQUB. 

C'est que vous commencez par une furieuse ques- 
tion. 

m""' À&GÀIfTE. 

La question convient à ton âge. 

kVQthiqVE. 

Ah! 

m"* àrgante. 
Tu soupires ? 

ANGÉLIQUE. 

Il est vrai. 

m"* ÀEGÀIfTE. 

Que t'est - il arrivé ? Je t'offre de la consolation et 
des conseils. Parle. 

ANGÉLIQUE. 

Vous ne me le pardonnerez pas. 



* • 



ACTE r, SCÈNE VIIL loi 

Ttt rêves encore , avec tes pardons y tu me prends 
pour ta mère. 

ANGELIQUE. 

H est assez permis de s*y tromper ; mais c'est du 
moins pour la plus digne de Fétre , pour la plus ten- 
dre et la plus chérie de sa fiUe qu'il y ait au monde. 

H"** ÀBGÀirTE. 

Ces sentimens - là sont dignes de toi , et je les lui 
dirai; mais il ne s'agit pas d'elle, elle est absente; 
revenons. Qu'est-ce qui te chagrine? 

ANGÉLIQUE. 

Vous m'avez demande si on avait attaqué mon 
cœur ? Que trop, puisque j'aime '! 

m"^ ÀRGAZÏTE, d^an air annaux.. 

Vous aimez ?. . . 

▲ ifGéLIQUE, rUoL 

Eh bien! ne voilà- 1- il pas cette mère qui est 
absente ? C'est pourtant elle qui me répond; mais ras- 
surez-vous, car je badine. 



* Que trop, puisque j'aime ! Que cetaTeu a de la peine à Tenir! 
Cela devait être ainsi dans une première confidence. Madame 
Argante devait, de son cdt^ , reprendre aussitôt le rMe de mère, par 
un premier mouyement dUnadvertance^et dire» comme elle le fait, 
d'un ton sérieux et.pcesque lâche' : f^ous aimez ? Cétait une consé- 
quence nécessaire qu'Angélique , recourant alors â la dissimulation , 
s'empressâi d'ajouter : Mais rassurez^vous, car je badine» Tonte 
ceUe scène est d'un naturel parfût. 



102 LA MÈRE CONFlbENTE, 

NoQ y tA ne badines point ; tu me dis la vérité ; et 
il n'y a rien là qai me surprenne. De mon côté, je 
n'ai répondu sérieusement que parce que tu me par- 
lais de même. Ainsi point d'inquiétude. Tu me con- 
fies donc que tu aimes. 

Je suis presque tentée dé m'en dédire. 



m"* argakte. 



Ah ! ma chère Angélique , tu ne me rends pas ten- 
dresse pour tendresse. 

AlfGÉLIQUE. 

Vous m'excuserez 5 c'est l'air que vous avez pris 
qui m'a alarmée ; mais je n^'ai plus peur. Qui , j'aime ; 
c est un penchant qui m'a surpris. 



m"** àrgànte. 



Tu n'es pas la première ; cela peut arriver à tout le 
monde. Et quel homme est-ce? Est-il à Paris ? 

ANGÉLIQUE. 

Non, je ne le connais que d'ici. 

D'ici , ma chère ? Conte-moi donc cette histoire-là ^ 
je la trouve plus plaisante que sérieuse. Ce ne peut 
être qu'une aventure de campagne, une rencontre? 

ANGÉLIQUE. 

Justement. 



ACTlB I, 8GÈNE VIII. iq3 



m"** ÀBGAIVTS. 



Quelque jeune homme galant , qui t*a saluée , et 
qui a su adroitement engager ui)e conversation ? 

Cest cela même. 

m"^ àrgaiite. 

Sa hardiesse m'étonne ; car tu es d'une figure qui 
devait lui en imposer. Ne trouves • tu pas qu'il a un 
peu manqué de respect ? 

ÀBroÉLIQtJB. 

Non ', le hasard a tout fait , et c'est Lisette qui en 
est cause , quoique fort innocemment ^ elle tenait un 
livre, elle le laissa tomber; il le ralnassa, et on se 
parla ; cela est tout naturel. 

m"^ AHOA.lfTE, riant. 

Ta , ma chère en£aint , tu es fdle de t'imaginer que 
tu aimes cet homme ^ là. C'est Liâette qui le le fait 
accroire. Tu es si fort au«-des5us de pareille chose! tu 
en riras toi-même au premier jour. 

ANGÉLIQUE. 

Non , je n'en erois rien-, je ne m'y attends pas, en 
vérité. 



M*"* AUGAITTS. 



Bagatelle, te dis- je. C'est qu'il y a là •* dedans un 
air de roman qui te gagne. 

A|fOÉJ(.IQUE. 

Moi, je n'en lis jamais*, et puis notre aventure est 
toute des plus simples. 



ie4 l'A MÈRE CONFIDENTE, 

M^ ▲EGAfïTE. 

Ta verras , te dis - je ; tu es raisonnable , et c'est 
assez : mais Tas-tu vu souvent ? 

ÀlfGÉLXQUE. 

Dix ou douze fois. 

m"* akgàiite. 
Le verras^tu encore ? 

ANGÉLIQUE. 

Franchement y j'aurais bien de la peine à m^en en»- 
pécher. 

m"**" à B GANTE. 

Je t'offre, si tu le veux, de reprendre ma qualité 
de mère pour te le défendre. 

ANGÉLIQUE. 

Non vraiment ^ ne reprenez rien , je vous prie. Ceci 
doit être un secret pour vous en cette qualité -là , et 
je compte que vous ne savez rien^ au moins vous me 

l'avez promis. 

m"* argante. 

I 

Oh [ je te tiendrai parole ; mais puisque cela est si 
sérieux, peu s'en faut que je ne verse des larmes sur 
le danger où je te vois de perdre l'estime qu'on a pour 
toi dans le monde. 

ANGÉLIQUE. 

Comment donc ? l'estime qu'on a pour moi ! Vous 
me faites trembler. Est-ce que vous me. croyez capa-* 
ble de manquer de sagesse ? 



ACTE I, SCÈNE VIII. io5 



m"* argànte. 



Hëlas ! ma fille , vois ce que tu as fait; te serais -tu 
crue capable de tromper ta mère , de voir à sou insu 
un jeune étourdi, de courir les risques de son indis- 
crétion et de sa vanité , de t'exposer à tout ce qu'il 
voudra dire, et de te livrer à l'indécence de tant 
d'entrevues secrètes, ménagées par une misérable 
suivante sans cœur, qui ne s'embarrasse guère des 
conséquences , pourvu qu'elle y trouve son intérêt , 
comme elle l'y trouve sans doute? Qui t'aurait dit, il 
y a un mois , que tu t'égarerais jusque-là , l'aurais-tu 
cru? 

AliGÉLIQUE, trisiement. 

Je pourrais bien avoir tort ; voilà des réflexions que 
je n'ai jamais faites. 



M™* ABGAirTE. 



Eh ! ma chère enfant , qui est-ce qui te les ferait 
faire ? Ce n'est pas un domestique payé pour te trahir, 
non plus qu'un amant qui met tout son bonheur à te 
séduire. Tu ne consultes que tes ennemis*, ton cœur 
même est de leur parti. Tu n'as pour tout secours 
que ta vertu, qui ne doit pas être contente, et qu'une 
véritable amie comme moi, dont tu te défies; que ne 
risques-tu pas ? 

ANGÉLIQUE. 

Ah! ma chère mère, ma chère amie, vous avez 
raison , vous m'ouvrez les yeux , vous me couvrez de 
confusion. Lisette m'a trahie, et je romps avec le 
jeune homme. Que je vous suis obKgée de vos con- 
seils! 



loÔ LA MÈRE CONFIDENTE, 

I. U B I If 9 eotnnt , à midame Arganta. 

Madame , il viant d'arriver un homme qui demande 
à vous parler. 

m"^ AR gante y à AngAiqne. 

En qualité de simple confidente , je te laisse libre. 
Je te conseille pourtant de me suivre, car le jeune 
homme est peut-être ici. 

AlfGélilQUE. 

Permettez-moi de rêver un instant^ et ne vous em- 
barrassez point ; s'il y est , et qu'il ose paraître , je le 
congédierai , je vous assure. 

m"" ABGAlfTE. 

Soit ^ mais songe à ce que je t'ai dit. (Eiie son.) 

SCÈNE IX. 

ANGÉLIQUE, LUBIN. 

ANGÉLIQUE. 

Voila qui est fait , je ne le verrai plus. (Lq^îo, sam tWrêier, 
loi rcmac ap« lotira aatis la mau. ) Arrêtez. De qui est-ello ? 

LU BI N , ca •'•& alUbt, da loiÉ. 

De ce cher poulet. C'est voûte galant qui vous la 
mande. 

ANGÉLIQUE , la rejatanf. 

Je n'ai point de galant, reportez -la. 

LUBIN. 

Elle est faite pour rester. 



ACTE I, SCÈNE IX. 107 

ANGÉLIQUE. 

Reprenez-la, encore une fois*, et retirez-^ous. 

LUBIN. 

Eh morgue ! queu fantaisie ! je tous dis qu*il faut 
qu'aile demeure , à celle fin que vous la lisiais \ ça 
m'est enjoint, et à vous aussi. U y a là -dedans un 
entretien pour tantôt, à l'heure qui vous fera plaisir, 
et je sis enchargé d'apporter Theurè à Lisette, et non 
pas la lettre. Ramassez-la*, car je n'ose, de peur qu'en 
ne me voie *, et pis vous me crierez la réponse tout 
bas. 

Ramasse -la toi-même, et va-t'en, je te l'ordonne. 

LUBIN. 

Mais voyez ce rat qui li prend ! Non ^ morgue ! je 
ne la ramasserai pas ; il ne sera pas dit que j'aie fait 
ma commission tout de travers. 

ANGÉLIQUE, •VnallAoU 

Cet impertinent ! 

L u B I N , Ja regardant s^cn aller. 

Faut qu'aile ait de l'avs^rsion pour l'écriture. 



FIN DU PREMIER ACTE. 



io8 LA MÈRE CONFIDENTE, 



ACTE II. 



SCÈNE 1. 

DORANTE, LUBIN. 

L XT B I IT y eDlrant 1« premier.^ 

JL A&soififE ne viant. (Donme entre.) Eh palsanguië! am* 
vez donc : il y a plus d'une heure que je suis à Faffût 
de vous. 

DORAifTE. 

£h bien ! qu* as-tu à me dire ? 

LUBIK. 

Que vous ne bougiais d'ici. Lisette m'a dit de vous 
le commander. 

DORANTE. 

T'a-t-elle dit Fheure qu'Angélique a prise pouc 
notre rendez-vous ? 

LUBIIV. 

Non \ aile vous contera ça. 

BORAHTK. 

Est-ce là tout? 

LUBin. 

C'est tout par rapport à vous ; mais il y a un res- 
tant par rapport ù moi. 



ACTE II, SCÈNE L 109 

DORASTE. 

De quoi est-il question ? 

LUBIlf. 

Cest que je roe repens.... 

DORANTE. 

Qu'appelles -tu te repentir? 

J'entends qu il y a des scrupules qui me tourmen- 

tont sur vos rendez-vous que je protège ; j'ons queu- 

quefois la tentation de vous torner casaque sur tout 
ceci, et d'aller nous accuser tretous. 

DORANTE. 

Tu rêves. Où est le mal de ces rendez-vous ? Que 
crains-tu ? Ne suis-je pas honnête homme ? 

LUBIN. 

Morgue! moi itou*, et tellement honnête , qu'il n'y 
aura pas moyen d'être un fripon, si en ne me sou- 
tient le cœur, par rapport à ce que j'ons toujours 
maille k partir avec ma conscience *, il y a toujours 
queuque chose qui cloche dans mon courage ; à cha- 
que pas que je fais, j'ai le défaut de m'arréter, à 
moins qu'en ne me pousse , et c'est à vous à pousser. 

DORANTE, tirant an« Itaigiie qv^il lai doDoe. 

Eh ! morbleu ! prends encore cela , et continue. 

LUBIN. 

Ça me ravigote. 



iio LÀ MÈRE CONFIDENTE, 

Dis-moi; Angélique viendra-t-elle bientôt? 

LUBIir. 

Peut-être bian tôt, peut -être bian tard, peut-être 
point du tout, 

DORANTE. 

Point du tout! Qu est-ce que tu veux dire ? Com- 
ment a-t-elle reçu ma lettre ? 

LI7BIN* 

Ah ! comment ! Est - ce que vous me faites itou 
voûte rapporteur auprès d'elle ? Pargué ! je serons 
donc Fespion à tout le monde ? 

DORANTE. 

Toi ? Eh ! de qui Tes-tu encore ? 

LUBIV. 

Eh ! pardi ! de la mère , qui m'a bian enchargë de 
n^en rian dire. 

DORAKTE. 

Misérable! tu parles donc contre nous? 

LUBIlf. 

Contre vous, monsieur! Pas le mot, ni pour ni 
contre. Je fais ma main , et v'ià tout. Faut pas même- 
ment que vous sachiez ça. 

DORANTE. 

Explique-toi donc-, c'est-à-dire que ce que tu en 
fais, n'est que pour obtenir quelque argent d'elle, 
sans nous nuire? 



ACTE II, SCENE I. m 

LUBIN. 

Vlà c'en que c'est 5 je tire d'ici , je tire d'ilà^ et j'at- 
trape. 

DORANTE. 

Achève. Qae t'a dit Angélique, quand tu lai as 
porté ma lettre ? 

LUBIN. 

Parlez -]i toujours, mais ne lui écrivez pas^ voûte 
griffonnage n'a pas fait forteune. 

DORANTE. 

Quoi ! ma lettre l'a fâchée ? 

I*UBIV. 

Aile n'eu a jamais voulu tâter^ le papier la cour- 
rouce. 

DORANTE. 

Elle te l'a donc rendue ? 

LUBIN. 

AUe me l'a rendue à tarre^ car je l'ons ramassée; et 
Lisette la tiant. 

DORANTE. 

Je n'y comprends rien. D'où cela peut-il provenir? 

LUBIN. 

Vlà Lisette , interrogez - la ; je retorne à ma place 
pour vous garder. (iiMno 



112 LA MERE CONFIDENTE, 

SCÈNE IL 

LISETTE, DORANTE. 

DOUANTE. 

Que viens -je d'apprendre, Lisette? Angélique a 
rebute ma lettre ! 

LISETTE. 

Oai 'j la voici, Lubin me Ta rendue ; j^ignore quelle 
fantaisie lui a pris •, mais il est vrai qu'elle est de fort 
mauvaise humeur. Jeu ai pu m'expliquer avec elle, à 
cause du monde qu'il y avait au logis ; mais elle est 
triste, elle m'a battu froid, et je Tai trouvée toute 
changée. Je viens pourtant de l'apercevoir là-bas , et 
J'arrive pour vous en avertir. Attendons-la ; sa rêverie 
pourrait bien tout doucement la conduire ici. 

DORÀlfTE. 

Non , Lisette \ ma vue ne ferait que l'irriter peut- 
être \ il faut respecter ses dégoûts pour moi , je ne 
les soutiendrais pas , et je me retire. 

LISETTE. 

Que les amans sont quelquefois risibles ! Qu'ils di- 
sent de fadeurs ! Tenez, fuyez-la, monsieur-, car elle 
arrive -, fuyez-la, pour la respecter. 

SCÈNE III. 

ANGÉLIQUE, DORANTE, LISETTE. 

ANGÉLIQUE. 

Qvoi ! monsieur est ici ! Je ne m'attendais pas à l'y 
trouver. 



ACTE II, SCÈNE IIL ii3 

DORAKTE» 

Xallais me retirer, madame. Lisette vous le dira; 
je n'avais garde de me montrer. Le mépris que vous 
avez fait de ma lettre , m'apprend combien je vous 
suis odieux. 

àNGéLIQUS. 

Odieux ! Ah ! j'en suis quitte à moins. Pour indiffé- 
rent passe , et très-indifférent. Quant à votre lettre , 
je Tai reçue comme elle le méritait, et je ne croyais 
pas qu'on eût droit d'écrire aux gens qu'on a vus par 
hasard. J'ai trouvé cela fort singulier , surtout avec 
une personne de mon sexe. M'écrire, à moi, mon- 
sieur ! D'où vous est venue cette idée ? Je n'ai pas 
donné lieu à votre hardiesse, ce me semble. De quoi 
s' agit -il entre vous et moi ? 

DORAKTE. 

De rien pour vous , madame ; mais de tout pour un 
malheureux que vous accablez. 

ÀHGÉLIQUB. 

Voilà des expressions aussi déplacées qu'inutiles \ je 
vous avertis que je ne les écoute point. 

DORAjfTE. 

Eh ! de grâce, madame, n'ajoutez point la raillerie 
aux discours cruels que vous me tenez. Méprisez ma 
douleur; mais ne vous en moquez pas. Je ne vous 
exagère point ce que je souffre. 

ÀVOÉLIQUE. 

Vous m'empêchez de parler à Lisette, monsieur; 
ne m'interrbmpez point. 

5. 8 



ii4 LA MERE CONFIDENTE, 

LISETTE. 

Peut -on, sans être trop curieuse, vous demander 
à qui vous eu avez ? 

ANGÉLIQUE. 

A vous ; je ne suis venue ici que parce que je vous 
cherchais \ voilà ce qui m'amène. 

DOKAMTE. 

Voulez-vous que je me retire, madame? 

▲ IIGÉLIQIJB. 

Comme vous voudrez , monsieur. 

DORÀKTE. 

Ciel! 

▲ KGÉLIQVE. 

Attendez pourtant; puisque vous êtes là, je serai 
hien aise que vous sachiez ce que j'ai à vous dire. 
Vous m'avez écrit , vous avez lie conversation avec 
moi , vous pourriez vous en vanter , cela n'arrive que 
trop souvent ; et je serai charmée que vous appreniez 
ce que j^exi pense. 

DORANTE. 

Me vanter, moi, madame ! De quel affreux carac- 
tère me faites - vous là ? Je ne réponds rien pour ma 
défense , je n'en ai pas ]a force. Si ma lettre vous a 
déplu , je vous en demande pardon ; n^en présumez 
rien contre mon respect; celui que j'ai pour vous 
m'est plus cher que ]a vie , et je vous le prouverai, en 
me condamnant à ne vous plus revoir, puisque je 
vous déplais. 



ACTE II, SCÈNE III. ii5 

ÀIIGÉLIQUB. 

Je VOUS ai déjà dit que je m'en tenais à Tindiffë^ 
renée. Revenons à Lisette. 

LISETTE. 

Voyons , puisque c'est mon tour pour être grondëe^ 
Je ne saurais me vanter de rien., moi \ je ne vous ai 
écrit ni rencontrée; quel est mon crime ? 

ANGÉLIQUE. 

Dites -moi-, il n'a pas tenu à vous que jen^eusse 
des dispositions favorables pour monsieur ^ c est par 
vos soins qu'il a eu avec moi toutes les entrevues où 
vous m'avez amenée, sans me le dire; car c'est sans 
me le dire; en avez-vous senti les conséquences? 

LISETTE. 

Non, je n'ai pas eu cet esprit-)à. 

ANGÉLIQUE, 

Si monsieur, comme je l'ai déjà dit, et à l'exemple 
de presque tous les jeunes gens , était liomme à faire 
trophée d'une aventure dont je suis tout-à^fait inao- 
cente, où en serais- je? 

LISETTE, àUonnte. 

Remerciez, monsieur. 

DOEANTS. 

Je ne saurais parler. 

ANGÉLIQUE. 

Si , de votre côté , vous êtes de ces filles intéressées 
qui ne s/e soucient pas de faire tort à leurs maîtresses , 



ii6 LA MERE^CONFIDENTE, 

pourvu qu'elles y trouveat leur avantage, que ne 
risquerais -je pas? 

LISETTE. 

Oh ! je répondrai, moi ; je n*ai pas perdu la pa- 
role : si monsieur est un homme d'honneur à qui vous 
faites injure *, si je suis une fille généreuse, qui ne 
gagne à tout cela que le joli compliment dont vous 
m'honorez, où en est avec moi votre reconnaissance, 
hein? 

ANGÉLIQUE. 

D'où vient donc que vous avez si bien servi Do- 
rante ? Quel peut avoir été le motif d'un zèle si vif? 
Quels moyens a-t^-il employés pour vous faire agir ? 

LISETTE. 

Je crois vous entendre; vous gageriez, j'en suis 
sûre , que j'ai été séduite par des présens ? Gagez , 
madame , faites-moi cette galanterie-là-, vous perdrez, 
et ce sera une manière de donner tout-à-fait noble. 

DOEARTE. 

Des prësens, madame ! Que pourrais-je lui donner 
qui fût digne de ce que je lui dois ? 

LISETTE. 

Attendez, monsieur; disons pourtant la vérité. 
Dans vos transports , vous m'avez promis d'être ex- 
trêmement reconnaissant, si jamais vous aviez le bon- 
heur d'être à madame -, il* faut convenir de cela. 

ANGÉLIQUE. 

£h ! je serais la première à vous donner moi-même. 



ACTE II, SCÈNE III. 117 

DORANTE. 

Que je suis à plaindre d* avoir livré mon cœur à 
tant d*amour ! 

LISETTE. 

J'entre dans votre douleur , monsieur-, mais faites 
comme moi. Je n'avais que de bonnes intentions; 
j'aime ma maîtresse, tout injuste qu'elle est-, je voulais 
unir son sort à celui d'un homme qui lui aurait rendu 
la vie heureuse et tranquille ; mes motifs lui sont sus- . 
pects, et j'y renonce. Imitez-moi, privez-vous, de votre 
côté, du plaisir de voir Angélique, sacrifiez votre amouç 
à ses inquiétudes; vous êtes capable de cet effort -là. 

A.»GÉLXQUE. 

Soit. 

LISETTE, à Dorante, à part. 

Retirez-vous pour un moment. 

DORAHTE. 

Adieu, madame-, je vous quitte, puisque vous le 
voulez. Dans l'état où vous me jetez , la vie m'est à 
charge V je pars, pénétré d'une affliction mortelle, et 
je n'y résisterai point ^ jamais on n'eut tant d'amour, 
tant de respect, que j'en ai pour vous ; jamais on 
n'osa espérer moins de retour. Ce n'est pas votre in- 
différence qui m'accable , elle me rend justice-, j'en 
aurais soupiré toute ma vie sans m^en plaindre ; et ce 
n'était point à moi, ce n'est peut -être à personne à 
prétendre à votre cœur-, mais je pouvais espérer votre 
estime, je me croyais à l'abri du mépris, et ni ma 
passion ni mon caractère n'ont mérité les outrages 
que vous leur faites. ( 11 ion.) 



ii8 LA MÈRE CONFIDENTE, 

SCÈNE IV. 

ANGÉLIQUE, LISETTE, LUBIN. 

ANGÉLIQUE. 

Il est parti ? 

LISETTE. 

Oui) madame. 

AH GÉLIQUE y nn moment Mtt» parier, et k part. 

Tai été trop vite. Ma mère, avec toute son expé- 
rience, en a mal jugé-, Dofânte est un honnête 
homme. 

LISETTE, à part. 

Elle rêve , elle est triste \ cette querelle - ci ne nous 
fera point de tort. 

IsVBlVy à Angélique. 

J'aperçois par là - bas un passant qui viant envars 
nous : voulez- vous qu il vous regarde ? 

ANGÉLIQUE. 

Eh ! que m'importe ? 

LISETTE. 

Qu'il passe ; qu'est-ce que cela nous fait ? 

LUBIN, ipart. 

Il y a du bruit dans le ménage \ je m'en retorne 
donc. (Haat.) Je vas me mettre pus près par rapport à 
ce que je m'ennuie d'être si loin, j'aime à voir le 
monde ; vous me sarvirez de récriation , n'est-ce pas ? 

LISETTE. 

Ck)mme tu voudras ^ reste à dix pas. 



ACTE II, SCÈNE V. iig 

LUBIN. 

Je les compterai en conscience, (a p«rt.) Je sk pus fin 
qu'eux; i'alloùs faire roa fomiture de nouvelles pour 
la bonne mère. ( u ivioigoe.) 

SCÈNE y. 

ANGÉLIQUE, LISETTE, LUBIN, éloigné. 

LISETTE. 

Vous avez furieusement maltraité Dorante l 

ANGÉLIQUE. 

Oui; vous avez raison, j'eù suis fâchée ; ttais lais- 
sez-moi , car je suis outrée eontre vous. 

Lt8ETt£. 

Vous savez si je le mérite. 

ANGÉLIQUE. 

Cest vous qui êtes cause que je me suis accoutumée 
à le voir. 

LISETTE. 

Je n'avais pas dessein de vous tendre un mauvais 
service-, et cette aventure-ci n'est triste que pour lui. 
Avez - vous pris garde à l'état où il est ? C^est un 
homme au désespoir. 

ANGÉLIQUE. 

Je n'y saurais que faire -, pourquoi s'en Vâ-t-il ? 

LISETTE. 

C'est aisé à dire à qui ne se soucie pas de lui -, mais 
vous savez avec quelle tendresse il vous aime. 



lao LA MERE CONFIDENTE. 

Et vous prétendez que je ne m'en soucie pas, moi ? 
Que vous êtes méchante ! 

LISETTE. 

Que voulez-vous que j'en croie ? Je vous vois tran- 
quille , et il versait des larmes en s'en allant. 

ANGÉLIQUE. 

Lui? 

LISETTE. 

Eh! sans doute. 

ANGÉLIQUE. 

Et malgré cela» il part ! 

LISETTE. 

Eh ! vous l'avez congédié. Quelle perte vous faites! 

A Zr G É L I Q U E , aprèi avotr réTé. 

Qu'il revienne donc , s'il y est encore 5 qu'on lui 
parle, puisqu'il est si af&igé. 

LISETTE. 

Il ne peut être qu'à l'écart dans ce bois ; il n'a pu 
aller loin , accablé comme il l'était. Monsieur Do^ 
rante ! monsieur Dorante ! 

SCÈNE VI. 

DORANTE, ANGÉLIQUE, LISETTE, 

LUBIN, éloigné. 

DORANTE. 

Est-ce Angélique qui m'appelle ? 



ACTE II, SCÈNE VI. lai 

LISETTE. 

Oui ; c'est moi qui parle -) mais c'est elle qui vous 
demande. 

▲ irGÉLlQUE. 

Voilà de ces faiblesses que je voudrais bien qu'on 
m'épargnât. 

DOEÀNTE. 

Aquoidois-je m'attendre, Angélique? Que sou- 
haitez-vous d'un homme dont vous ne pouvez plus 
supporter la vue ? 

ANGÉLIQUE. 

Il y a grande apparence que vous vous trompez. 

nOHAlTTE. 

Hélas ! vous ne m'estimez plus. 

Jl]f/&ÉLIQUE. 

Plaignez- vous, je vous laisse dire^ car je suis un 
peu dans mon tort. 

DORASTE. 

Angélique a pu douter de mon amour ! 

▲ SGÉLIQUE. 

Elle en a douté pour en être plus sûre ; oda est-il 
si désobligeant ? 

DOEÀJfTE. 

Quoi ! j'aurais le bonheur de n'être point haï? 

ANGÉLIQUE. 

J'ai bien peur que ce ne soit tout le contraire. 

DORANTE. 

Vous me rendez la vie. 



laa LA MÈRE CONFIDENTE, 

ÀVGÉLIQUB. 

OÙ est celle letlre que j'ai refusé de recevoir ? S'il 
ne lient qu'à la lire, on le veut bien. 

DOBANTE. 

J'aime mieux vous entendre. 

ANGÉLIQUE» 

Vous n'y perdez pas. 

DOBAHTB. 

Ne vous dëQez donc jamais d'un cœur (Jui vous 
adore. 

AVGtLIQUB. 

Oui , Dorante , je vous le promets \ voilà qui est fini. 
Excusez tous deux l'embarras où se trouve une fiUe 
de mon âge, timide et vertueuse. Il y a tant de pièges 
dans la vie ! j'ai si peu d'expërience ! serait - il diffi- 
cile de me tromper , si on voulait ? Je n*ai que ma 
sagesse et mon innocence pour toute ressource, et 
quand on n'a que cela, on peut avoir peur -, mais me 
voilà bien rassurée. Il ne me reste plus qu uil chagrin. 
Que deviendra cet amour ? Je n'y vois que des sujets 
d'affliction. Savez -^ vous bien que ma mère me pro- 
pose un époux, que je verrai dans un quart d'heure? 
Je ne vous disais pas tout ce qui m'agitait*, il m'était 
^ien perttiis d'étré fâcheuse , comme vous voyez. 

nOUAlTTE. 

Angélique, vous êtes toute mon espérance. 

LISETTE. 

Mais si vous avouiez votre amour à cette mère qui 



ACTE II, SCÈNE VI. laS 

TOUS aime tant, serait- elle inexorable ? Il n'y a qu'à 
supposer que vous avez connu monsieur à Paris, et 
qu'il y est. 

ANGÉLIQUE. 

Cela ne mènerait à rien, Lisette, à rien du tout; je 
sais bien ce que je dis. 

nORÀRTE. 

Vous consentirez donc d'être à un autre ? 

ANGÉLIQUE. 

Vous me faites trembler. . 

DOBAVTS. 

Je m'ëgare à la seule idée de vous perdre , et il 
n'est point d'extrémité pardonnable que je ne sois 
tenté de vou§ proposer. 

ANGÉLIQUE. 

D'extrémité pardonnable ! 

LISETTE. 

J'entrevois ce qu'il veut dire. 

ANGÉLIQUE. 

Quoi ! me jeter à ses genoux ? c'est bien mon des- 
sein. Lui résister ? j'aurai bien de la peine, surtout 
avec une mère aussi tendre. 

LISEf TE. 

Bon! tendre; si elle l'était tant, vous génerait-elle 
là -dessus? Avec le bien que vous avez, vous n'avez 
besoin que d'un honnête homme, encore une fois. 



ia4 l'A MÈRE CONFIDENTE, 

ANGÉLIQUE. 

Tu as raison ; c'est une tendresse fort mat enten- 
due, j*en conviens. 

DORANTE. 

Ah ! belle Angélique , si vous aviez tout Fainour 
que j'ai , vous auriez bientôt pris votre parti : ne me 
demandez point ce que je pense y je me trouble , je ne 
sais où je suis. 

ANGÉLIQUE, à LU«U«. 

Que de peines ! Tâche donc de lui remettre l'es- 
prit 5 que veut-il dire ? 

LISETTE. 

Eh bien ! monsieur, parlez; quelle est votre idée? 

DORANTE, ««jetant & ses genoaz. 

Angélique, je meurs; que voulez-vous? 

ANGÉLIQUE. 

Non! levez*vous et parlez ; je vous l'ordonne. 

DORANTE. 

J'obéis ; votre mère sera inflexible , et dans îe cas 
où nous sommes... 

ANGÉLIQUE. 

Que faire ? 

DORANTE. 

Si j'avais des trésors à vous offrir , je vous le dirais 
plus hardiment. 

ANGÉLIQUE. 

Votre cœur en est un; achevez, je le veux. 



ACTE II, SCÈNE VI. ia5 

DOUANTE. 

 notre place, on se fait son sort à soi-même. 

ÀITGÉLIQUE. 

Et comment ? 

DORANTE. 

On s'ëchappe... 

LUBIN^deloin. 

An volenr ! 

ANGÉLIQUE. 

Après? 

DOEANTE. 

Une mère s*emporte ; à la fin elle consent ; on se 
réconcilie avec elle , et on se tronve uni avec ce qu'on 
aime. 

ANGÉLIQUE. 

Mais ou j'entends mal, ou cela ressemble à un en- 
lèvement. En est-ce un, Dorante? 

DORANTE. 

Je n*ai plus rien à dire. 

ANGÉLIQUE, le regardant. 

Je VOUS ai forcé de parler, et je n'ai que ce que je 
mérite. 

LISETTE. 

Pardonnez quelque chose au trouble où il est; le 
moyen est dur, et il est fSicheux qu'il n'y en ait point 
d'autre. 

ANGÉLIQUE. 

Est-ce là un moyen , est-ce un remède qu'une ex- 
travagance ? Âh ! je ne vous reconnais pas à cela , 
Dorante ; je me passerai mieux de bonheur que de 



126 LA MÈRE CONFIDENTE, 

vertu. Me proposer d'être insensëe , d'être méprisa- 
ble ! Je ne vous aime plus. 

DORÀIfTE. 

Vous ne m'aimez plus ! Ce mot m^aecable , iim^ar- 
rache le cœur. 

LISETTE. 

En vérité, son état me touche. 

DORANTE. 

Adieu , belle Angélique ; je ne survivrai pas à la 
menace que vous m'avez faite. 

▲ irGÉLIQUE. 

Mais , Dorante, étes-vous raisonnable? 

LISETTE. 

Ce qu il vous propose est hardi ^ ms^is ce n'est pas 
un crime. 

ANGÉLIQUE. 

Un enlèvement, Lisette! 

DORANTE. 

Ma chère Angélique, je vous perds. Concevez-vous 
ce que c'est que vous perdre ? et si vous m'aimez un 
peu , n'étes-vous pas effrayée vous-même de l'idée de 
n^être jamais à moi ? Et parce que vous êtes vertueuse, 
en avez - vous moins de droit d'éviter un malheur ? 
Nous aurions le secours d'une dame qui n'est heureu-^ 
sèment qu'à un quart de lieue d*ici , chez qui je vous 
mènerais. 

LUBIN, deUin. 

Aïe ! aïe ! 



ACTE II, SCENE VIII. ^ 127 

ÀZVGÉIflQUi;. 

Non, Dorante^ laissons là votre dame. Je parlerai 
à ma mère , elle est bonne ^ je la toucherai peut-être ; 
je la toucherai , je Tespère. Ah ! 

SCÈNE VIL 

LUBIN, LISETTE, ANGÉLIQUE, DORANTE. 

LUBIM. 

Eh ! vite , eh ! vite , qu^on s'éparpille -, v*là ce grand 
monsieur que j*ons vu une fois à Paris , cheux vous , 
et qui ne parle point. (iiiVeane.) 

ÀITGÉLIQUE. 

Cest peut - être celui à qui ma mère me destine. 
Fuyez, Dorante-, nous nous reverrons tantôt -, ne vous 
inquiétez point. (Uoram* toit.) 

SCÈNE yiii. 

ANGÉLIQUE, LISETTE, ERGASTE. 

ANGÉLIQUE, «nie voyant. 

C'est lui-même. Ah ! quel homme ! 

LISETTE. 

U n'a pas l'air éveillé. 

EHGÀSTE, marchant lentement. 

Je suis votre serviteur, madame ^ je devance madame 
votre mère , qui est embarrassée ^ elle m'a dit que 
vous vous promeniez. 



ia8 LA MÈRE CONFIDENTE, 

ANGÉLIQUE. 

Vous le voyez , monsieur. 

BRGÀSTB. 

Et je me suis hâté de venir vous faire la révérence. 

LISETTE, èpart. 

Appelle-t-il cela se hâtec? 

ERGÀSTE. 

Ne suis-je pas importun ? 

ANGÉLIQUE. 

Non , monsieur. 

LISETTE, à part. 

Ah ! cela vous plaît à dire. 

ERGASTE. 

Vous êtes plus belle que jamais. 

ANGÉLIQUE. 

Je ne Fai jamais été. 

ERGASTE. 

Vous êtes bien modeste. 

LISETTE, k part. 

U parle comme il marche. 

ERGASTE. 

Ce paysKsi est fort beau. 

ANGÉLIQUE. 

U est passable. 

LISETTE, A part. 

Quand il a dit un mot, il est si fatigué qu'il fiiut 
qu'il se repose. 



ACTRII, SCÈNE VIII. 139 

BRGASTE. 

Et solitaire. 

ANGÉLIQUE. 

On n'y voit pas grand monde. 

, LISETTE, 

Quelque importun par- ci par-là. 

EaUÀSTE. 

^ y en a partout. (On e<t da unpt una parltr.) 

LI8EÏTE, à pkrt. 

Voilà la conversation tombée \ ce ne sera pas moi 
qui la relèverai. 

- BRGÀSTB, 

Ah ! bonjour, Lisette» 

LISETTE. 

Bonsoir, monsieur. Je vous dis bonsoir, parce que 
je m'endors. Ne trouvez-vous pas qu'il fait un temps 
pesant ? 

ERGASTB. 

Oui, cerne semble. 

LISETTE. 

Vous vous en retournez sans doute ? 

BRGASTE. 

Rien que demain. Madame Ârgante m'a retenu. 

ANGÉLIQUE. 

Et monsieur se promène-t-il ? 

BRGASTE. 

Je vais d'abord à ce château voisin, pour y porter 
5. 9 



i3o LA MERE CONFIDENTE, 

une lettre qu'on m*a prié de rendre en main propre, 
et je reviens ensuite. 

ANGÉLIQUE. 

Faites , monsieur -, ne vous gênez pas. 

BRGÀSTE. 

Vous me le permettez donc ? 

▲ KGÉLIQUB. 

Oui, monsieur. « 

LISETTE. 

Ne vous pressez point -, quand on a des commis- 
sions, il faut y mettre tout le temps nécessaire. J^'a-^ 
vez*vous que celle-là ? 

EBGÀSTE. 

Non, c'est Tunique. 

LISETTE. 

Quoi ! pas le moindre petit compliment à faire ail- 
leurs? 

EaOÀSTE. 

Non. 

ANGÉLIQUE. 

Monsieur y soupera peut-être ? 

LISETTE. 

Et, à la campagne , on couche où Ton soupe. 

ERGASTE. 

Point du tout-, je reviens incessamment, madame. 
(A pari , en s'en allant.) Jc uc saisquc dirc aux fommos , même 
à celles qui me plaisent, (iicort.) 



ACTE Ilr SCÈNE IX. i3i 

SCÈNE IX. 

ANGÉLIQUE, LISETTE. 

LISETTE. 

Ce garçon - là a de grands talens pour le silence ; 
quelle abstinence de paroles ! U ne parlera bientôt 
plus que par signes. 

ANGÉLIQUE. 

Il a dit que ma mère allait venir, et je m^ëloigne. 
Je ne saurais lui parler dans le désordre d'esprit où je 
suis ^ j'ai pourtant dessein de F attendrir sur le cha- 
pitre de Dorante. 

LISETTE. 

Et moi, je ne vou$ conseille pas de lui en parler; 
TOUS ne feriez que la révolter davantage, et elle se 
hâterait de conclure. 

ANGÉLIQUE. 

Oh ! doucement ! je me révolterais à mon tour. 

LISETTE, riant. 

Yous , contre cette mère qui dit qu'elle vous aime 
tant ? 

ANGÉLIQUE. 

Eh bien ! qu'elle aime donc mieux ; car je ne suis 
point contente d'elle. 

LISETTE. 

Retirez -vous, je crois qu'elle vient. ( Angtfi^ue ioh. ) 



■ 



i32 LA MERE CONFIDENTE, 

SCÈNE X. 

M- ARGANTE, LISETTE, qui veut s'en aller. 

m"^ ÀRGÀlfTE, àpart. 

Voia cette foarbe de suivante, (Ham.) Un moment, 
où est ma fille ? J'ai cru la trouver ici avec monsieur 
Rrgaste. 

LISETTE. * 

Un y étaient tous deux tout à Fbeure , madame -, 
mais monsieur Ergaste est allé à cette maison d'ici 
près, remettre une lettre à quelqu'un y et mademoi- 
selle est là-bas, je pense. 

m"^* ARGANTE. 

Allez lui dire que je serais bien aise de la voir. 

LISETTE, 4 part. 

EUe me parle bien sèchement. (Haat.)ry vais, ma- 
dame-, mais vous me paraissez triste^ j'ai eu peur que 
vous ne fussiez fichée contre moi. 

m"* argahtb. 

Contre vous? est-ce que vous le méritez, LisetJ^ ? 

LISETTE. 

Non, madame. 

m"^ ARGANTE. 

Il est vrai que j'ai l'air plus occupé qu à l'ordi- 
naire. Je veul marier ma fille à Ergaste , vous le sa- 
vez ^ et je crains souvent qu elle n'ait quelque chose 
dans le cœur -, mais vous me le diriez, n'est -il pas 
vrai? 



ACTE II, SCENE XI. i33 

LISETTE. 

Eh ! mais, je le saurais. 



m"* ÀRGÀITTE. 



Je n'en doute pas ; allez , je connais votre fidélité , 
Lisette ^ je ne m'y trompe pas , et je compte bien vous 
en récompenser comme il faut. Dites à ma fille que 
je l'attends. 

LISETTE, à p«rt. 

Elle prend bien son temps pour me louer! (BUt Mru) 

m"^* ÀRGAirTE. 

Toute fourbe qu'elle est , je Fai embarrassée. 

SCÈNE XI. 

LUBIN, M" ARGANTE. ^ 

m"* ÀHGANTE. 

Âh ! tu viens à propos. As - tu quelque chose à me 
dire? 

LUBIH. 

Jamigoi ! si j' avons queuque chose î J'avons vu des 
pardons , j'avons vu des offenses , des allées , des ve- 
nues, et pis des moyens pour avoir un mari. 

ic"* àrgànte. 

Hâte -toi de m'instruire, parce que j'attends Angé- 
lique. Que sais- tu? 

LUBIXf. 

Pisque vous êtes pressée , je mettrons tout en un 
tas. 



i34 LA MÈRE CONFIDENTE, 

M** ÀR&ÀIITE. 

Parle donc. 

LUBIN. 

Je sais une accusation , je sais une innocence , et pis 

U|i autre grand stratagème. Attendez , comment ap- 

pelonl-Us cela ? 

m"*' ▲eoàiite. 

Je ne ^entends pas ; mais va - f en , Lubin. J^aper- 
çois ma fille, tu me diras ce que c'est tantôt ; il ne faut 
pas qu'elle nous voie ensemble. 

LUBXV. 

Je m*en retome donc à la provision, (u ton.) 

SCÈNE XII. 

M~ ARGANTE, ANGÉLIQUE. 

YoTons de quoi il sera question. 

ANGÉLIQUE, «part. 

Pas de confidence -, Lisette a raison , c'est plus sûr. 
(Htat.) Lisette m'a dit que vous me demandiez ma 

mère. 

m"" argaute. 

Oui^ je sais que tu as vu Ergaste ^ ton ëloignement 
pour lui dure-t-il toujours ? 

* 

ANGÉLIQUE, «oariaot. 

Ergaste n'a pas change. 

m"* àrgante. 
Te souvient --il qu'avant que nous vinssions ici , tu 
m'en disais du bien ? 



ACTE ÏI, SCENE XII. i35 

Je vous en dirai volontiers encore , car je ^^estime ; 
mais je ne Faime point, et Testime et Tindiffërence 
vont fort bien ensemble. 



m"* àrgante. 



Parlons d'autre chose. N'as- tu rien à dire à ta con- 
fidente ? 

ANGÉLIQUE. 

Non, il n'y a plus rien.de nouveau. 

m"* àrgawte. 
Tu n'as pas revu le jeune homme ? 

ANGÉLIQUE. 

Oui, je l'ai retrouve -, je lui ai dit ce qu'il fallait, et 
voilà qui est fini. 



m"** ARGANTE, sourUnl. 



Quoi ! absolument fini ? 

ANGÉLIQUE. 

Oui, tout-à-Ëiit. 



m""* ARGANTE. 



Tu me charmes , je ne saurais t'exprimer la satisfac- 
tion que tu me donnes. Il n'y a rien de si estimable 
que toi , Angélique , ni rien aussi d'ëgal au plaisir que 
j'ai à te le dire^ car je compte que tu me dis vrai ^ je 
me livre hardiment à ma joie. Tu ne voudrais pas m'y 
abandonner, si elle était fausse : ce serait une cruauté 
dont tu n'eâ pas capable. 

ANGÉLIQUE , d'au (on timide. 

Assurément. 



i36 LA. MÈRE CONFIDENTE, 

M** ARGAMTE. 

Va, IH n'as pas besoin de me rassurer, ma fiUe$ ta 
me ferais injure, si tu croyais que j'en doute. Non, 
ma chère Angélique, tu ne verras plus Dorante^ tu 
Tas renvoyé, j'en suis sûre. Ce n'est pas avec un ca^* 
ractère comme le tien qu'on est exposé à la douleur 
d'être trop crédule. N'ajoute donc rien à ce que tu m'as 
dit-, tu ne le verras plus, tu m'en assures, et cela suf- 
fit. Parlons de la raison , du courage et de la vertu 
que tu viens de montrer. 

Angélique, d'an aU interdit, à pan. 

Que je suis confuse ! 

m"* ÀEGÀirTE. 

Grâce au ciel, te voilà donc encore plus respecta-* 
ble, plus digne d'être aimée, plus digne que jamais 
de faire mes délices. Que tu me rends glorieuse. An-* 
géll^ue ! 

ANGÉLIQUE, pIcArant. 

Ah ! ma mère, arrêtez, de grâce. 

h"* argawte. 

Que vois -je? Tu pleures, ma fille-, tu viens det 
triompher de toi-même, tu me vois enchantée, et tu 
pleures ! 

ANGÉLIQUE, s« jetant 4 fes genoux. 

Non, ma mère, je ne triomphe point. Votre joie et 
vos tendresses me confondent; je ne les mérite point. 

M** A a G A N TE la reLève. 

Relève-toi , ma chère enfant. D'où te viennent ces 



ACTE II, SCÈNE XII. i3y 

mouvemens où je te reconnais toujours? Que veulent- 
ils dire ? 

Hélas ! c'est que je vous trompe. 

m"* àroàutb. 

Toi? (tinmoneot MU rien aire.) Non, tu HO me trompes 
point, puisque tu me Tavoues, Achevé; voyons de 
quoi il est question. 

ANGÉLIQUE. 

Vous allez frémir! On m'a parlé d'enlèvement. 

IC"* AUGÀITTB. 

Je n'en suis point surprise. Je te l'ai dit; il n'y a 
rien dont ces étourdis-là ne soient capables ; et je suis 
persuadée que tu en as plus frémi que moi. 

ANGÉLIQUE. 

J'en ai tremblé , il est vrai ; j'ai pourtant eu la fai* 
blesse de lui pardonner, pourvu qu'il ne m'en parle 
plus. 



m"* akgahte. 



N'importe *, je m'en fie à tes réflexions ; elles te 
donneront bien du mépris pour lui. 

ANGÉLIQUE. 

Eh ! voilà encore ce qui m'afflige dans l'aveu que 
je vous fais ; c'est que vous allez le mépriser vous- 
même. Il est perdu \ vous n'étiez déjà que trop pré* 
venue contre lui; et cependant il n'est point si mé- 
prisable. Permettez que je lejustifie: je suis peut-être 
prévenue moi-même; mais vous m'aimez, daignez 



iA$ LA MÈRE CONFIDENTE, 

m^enlendre, portez vos bontés jusque-là. Vouj- croyez 
que c est un jeûna. homme sans caractère, qui a plus 
de vanité que d'amour, qui ne eherc}ie qu'à me sé- 
duire, et ce n est point cela, je vous assure. Il a tort 
de m'avoir proposé ee que je vqus ai dit-, mais il faut 
regarder que c'est Je tort d'un homme au désespoir, 
que j'ai vu fondre en larmes quand j'ai paru irritée ; 
d'un homme à qui la crainte de me perdre a tourné 
la tête. 11 n'a point de bien , il ne s'en est point caché , 
il me l'a dit. U ne lui restait donc point d'autre res- 
source que celle dont je vous parle ; ressource que je 
condamne comme vous ^ Biais qu'il ne m'a proposée 
que dans la seule vue d'être à moi. C'est tout ce qu'il 
y a compris ^ car il m'adore , on n'en peut douter. 

Eh ! ma fille ! il y en aura tant d'autres qui t'aime- 
ront encore plus que lui. 

ANGÉLIQUE. 

Oui^ mais je ne les aimerai pas, moi, m'aimassent- 
ils davantage^ et cela n'est pas possible. 



h"* argante. 



D'ailleurs, il sait que tu es riche. 

ANGÉLIQUE. 

H l'ignorait quand il m'a vue 5 et c'est ce qui devrait 
l'empêcher de m'aimer. Il sait bien que quand une fille 
est riche, on ne la donne qu^à un homme qui a 
d'autres richesses, tout inutiles qu'elles sont; c'est du 
moins l'usage-, le mérite n'est compté pour rien. 



ACTE II, SCÈNE XII. iSg 

m""* ÀRG4NTE. 

Tu le défends d'une manière qai m' alarme. Que 
pentes- tu donc de cet enlèvement ? Dis - moi, tu es 
la franchise même ^ ne serais-* tu point en danger d'y 
consentir ? 

▲ NGéLIQtJE. 

Ah ! je ne crois pas , ma mère. 



M*"* ARGAHTE. 



Ta mère ! Ah ! le ciel la préserve de savoir seule- 
ment qu'on te le propose ! Ne te sers plus de ce nom \ 
elle ne saurait le soutenir dans cette occasion-ci. Mais 
pourrai^-tu la fuir? te sentirais -tu la force de l'af&i- 
ger jusque-là, de lui donner la mort, de lui porter le 
poignard dans le sein ? 

ANGÉLIQUE. 

J'aimerais mieux mourir moi-même. 



m"* aegaittb. 



Survivrait - elle à l'affront que tu te ferais? Souffre 
à ton tour que mon amitié te parle pour eUe. Lequel 
aimes - tu le mieux, ou de cette mère qui t'a inspiré 
mille vertus, ou d'un amant qui veut te les ôter 
toutes ? 

ANGÉLIQUE. 

Vous m'accablez. Dites -lui qu'elle ne craigne rien 
de sa fille '^ dites -lui que rien ne m'est plus cher 

■ Dites'lui qu'elle ne craigne rien de sajille. Il D^est pas naturel 
qu* Angélique , dans un pareil moment, songe à cette distinction 
konventionnelle de la mère et de la confidente , et charge froidement 
Vaikt de se* commissions pour l\iutre. 



i4o LA MÈRE CONFIDENTE, 

qu elle, et que je ne yevai plus Dorante, si elle me 
condamne à le perdre. 

X""* AftGÀNTE. 

Et que perdras- tu dans un inconnu qui n'a rien ? 

ANGÉLIQUE. 

Tout le bonheur de ma vie. Ayez la bonté de lui 
dire aussi que ce n'est point la quantité de biens qui 
rend heureuse , que j'en ai plus qu'il n'en faudrait 
avec Dorante , que je languirais avec un autre. Rap- 
portez-lui ce que je vous dis là , et que je me soumets 
à ce qu'elle en décidera. 

m"* ÀRGAITTS. 

Si tu pouvais seulement passer quelque temps sans 
le voir? Le veux- tu bien ? Tu ne me réponds pas -, à 
quoi songes- tu? 

ANGÉLIQUE. 

Vous le dirai -je? Je me repens d'avoir tout dit; 
mon amour m'est cher, je viens de m'ôter la liberté 
d'y céder, et peu s'en faut que je ne la regrette ; je 
suis même fâchée d'être éclaircie -, je ne vois rien de 
tout ce qui m'effraie, et me voilà plus triste que je ne 

rétais. 

m"" akgânte. 

Dorante me connaît-il ? 

ANGÉLIQUE. 

Non, à ce qu'il m'a dit. 

k"* aegante. 
Eh bien ! laisse - moi le voir ; je lui parlerai sous le 



ACTE II, SCÈNE XII. 141 

nom d^iine tante à qui tu auras tout confié , et qui veut 
te servir. Viens , ma fille ^ et laisse à mon cœur le soin 
de conduire le tien. 

' AHaÉLIQUE. 

Je ne sais ^ mais ce que vous inspire votre tendresse 
m'est d'un bon augure. 



FIN DU SEGOlfD ACTE. 



i4a LA MÈRE CONFIDENTE, 



ACTE IIL 



SCÈNE I. 

M«* ARGANTE, LUBIN. 

k"' àr gante. 
Peksonne ne nous yoit-il ? 

LUBIN. 

On ne peut pas nous voir, drès que nous ne voyons 

parsonne. 

m"* àrgante. 

Cest qu'il me semble avoir aperçu là-bas monsieur 
Ergaste qui se promène. 

LUBIN. 

Qui ? ce nouviau venu ? Il n'y a pas de danger 
avec li \ ça ne regarde rin *, ça dort en marchant. 

M"* ÀRGÂNTE. 

N'importe , il faut l'éviter. Voyons ce que tu avais 
à me dire tantôt, et que tu n'as pas eu le temps de 
m'achever*. Est-ce quelque chose de conséquence ? 



' £t que tu n*as pas eu le temps de m* achever. Oo B^st trop aperça 
qae Tauteur TaTait erapécbë d^achever, pour ne pas affaiblir Tiutërét 
qui devait résulter, dans Ja scène suivante, de ces longs et pénibles 
épancbemens de la fille dans le sein de sa mère. 



ACTE III, SCÈNE I. i43 

LUBIJf, 

Jarni , si c'est de conséquence ! Il s'agit tant seule- 
ment que cet amoureux veut détourner youte fille. 



m"' ÀRGÂITTE. 



Qu'appelles- tu la détourner ? 

LUBIlf. 

La loger ailleurs , la changer de chambre -, v'ià c'en 
que c'est. 

m"* ÀR<IÀNTZ. 

Qu'a-t-elle répondu ? 

LUBIN. 

U n'y a encore rien de décidé r, car voûte fille a dit : 
Comment, ventregué ! un enlèvement, monsieur, 
avec une mère qui m'aime tant ! Bpn ! belle amiquié! a 
dit Lisette. Voûte fille a reparti que c'était une honte , 
qu'aile vous parlerait, vous émouverait, vous embras- 
serait les jambes^ et pis'diacun a tiré de son côté , et 

moi chimian. 

h"* augajvtk. 



' » » 



Je saurai y mettre ordre. Dorante va-t-il se rendre' 
ici? 

Tatiguë , s'il viendra ! Je H ons donné l'ordre dé la 
part de noute demoiselle ; il ne peut pas manquer 
d'être obéissant, et la chaise de poste est au bout de 
l'allée. 



["• ARGAUTE. 



La chaise ! 



i44 LA MÈRE CONFIDENTE, . 

LOBIH. 

Eh ! voirement oui ! avec une dame entre deuic 
âges , qu'il a mémement descendue dans Thôtellerie 

du village. 

M** ârgâhte. 

Et pourquoi Ta-t-il amenée ? 

• LITBIN. 

Pour à celle fin qu'aile fasse compagnie à noute 
demoiselle, si elle veut iaire un tour dans la chaise-, 
et pis dç là , aller souper en ville, à ce qui m'est avis , 
selon queuques paroles que j'avons attrapées , et qu'ils 
disiont tout bas. 

Voilà de furieux desseins ! Adieu , je m'éloigne •, et 
surtout ne dis point à Lisette que je suis ici- 

LUBXir. 

Je vas donc courir après elle ; mais faut que chacun 
soit content. Je sis leur commissionnaire itou à ces 
enfans. Quand vous arriverez , leur dirai-je que vous 
venez ? 

M** IBGAHTE. 

Tu ne leur diras pas que c'est moi, à cause de Do- 
rante qui ne m'attendait pas-, mais seulement que 
c'est quelqu'un qui approche. (4 p-n.) Je ne veux pas 
le mettre entièrement au fait. 

LUBIK. 

Je vous entends-, rien que queuqu'un, sans nommer 
parsonne. Je ferai voûte affaire, noute maîtresse^ 



ACTE m, SCENE IL 145 

enfilez le taillis , stapendant que je reste pour la ma- 
nigance. 

SCÈNE II. 

LUBIN, ERGASTE. 

LUBIH. 

MoKGuÉ !. je gaigne bien ma vie avec F amour de s te 
jeunesse. Bon ! à Tautre. Qu'est-ce qu il viant roder 
ici sti*là ? 

ERGÂSTE, rêveur. 

Interrogeons ce paysan 9 il est de la maison. 

LUBIN, chanUot ea te promenanl * 

La, la, la. 

BRGA5TE. 

Bonjour, Fami. 

LUBin. 

Serviteur. La , la. 

EBGA8TE. 

Y a-t-il long-temps que vous êtes ici ? 

LUBIN. 

Il n*y a que Thorloge qui en sait le compte *, moi , 
je n'y regarde pas. 

EBGÀ8TE. 

Il est brusque. 

LUBIN. 

Les gens de Paris passent -ils leur chemin queu- 
quefois ? Restez-vous là, monsieur? 

ERGA»STE. 

Peut-être. 

5. 10 



^ 

^ 



i46 LA MÈRE CONFIDENTE, 

LUBIlf. 

Oh ! que aanni ! la civilité ne vous le parmet pas. 

BRGÀSTE. 

Et d'où vient ? 

LUBIIf. 

C'est que vous me portez de rincommodité. J'ons 
besoin de ce chemin -ci pour une confarence en ca- 
chette. 

BRGASTE. 

le te laisserai libres je n'aime à gêner personne-, 
mais dis -moi, connais -tu un nommé monsieur Do- 
rante ? 

L€BIN. 

Dorante ? Oui-dà. 

ERGASTE. 

B vient quelquefois ici , je pense, et connaît made- 
moiselle Angélique ? 

LUBIN. 

Pourquoi non ? Je la connais bian, moi. 

EROàSTE. 

N'est-ce pas lui que tu attends ? 

LUBIN. 

c'est à moi à savoir ça tout seul. Si je vous disais 
oui , nous le saurions tous deux. 

ERGÀSTE. 

C'est que j'ai vu de loin un homme qui lui ressem- 
blait. 

LUBIN. 

£h bien ! cette ressemblance , ne faut pas que vous 
l'aparceviez de près , si vous êtes honnête. 



ACTE m, SCÈNE II. 147 

I 

EEGÀSTE. 

Sans doute ^ mais j'ai compris d'abord qu'il était 
amoureux d'Angélique, et je ne me suis approché de 
toi que pour en être mieux instruit. 

LUBIN. 

Mieux ! Eh ! par la sambille , allez donc oublier ce 
que vous savez déjà. Comment instruire un homme 
qui est aussi savant que moi ? 

EEGÂSTE. 

Je ne te demande plus rien. 

LUBIN, 

Voyez qu'il a de peine ! Gageons que vous savez itou 
qu'elle est amoureuse de li ? 

ERGÀSTE. 

Non ^ mais je l'apprends. 

LUBIlf. 

Oui, parce que vous le saviez*, mais transportez- 
vous plus loin •, faites - li place , et gardez le secret , 
monsieur; ça est de conséquence. 

ERGÀSTE. 

Volontiers, je te laisse, (iiiort.) 

L U B I If , le Toyanl partir. 

Queu sorcier d'homme ! Dame , s'il n'ignore de rin , 
ce n'est pas ma fautes 



i48 LA MÈRE CONFIDENTE, 

SCÈNE III. 

DORANTE, LUBIN. 



LUBIN. 

Bon, vous êtes homme de parole. Mais dites-moi, 
avez -vous souvenance de connaître un certain mon- 
sieur Ergaste, qui a Tair d'être gelë, et qu'on dirait 
qu'il ne va ni ne grouille, quand il marche? 

DORANTE. 

Un homme sérieux ? 

LUBIN. 

Oh ! si sérieux que j'en sis tout triste. 

DORANTE. 

Vraiment oui ! je le connais , s'il s'appelle Ergaste. 
Est-ce qu'il est ici ? 

LUBIN. 

Il y était tout présentement^ mais je li avons fine- 
ment persuadé d'aller être ailleurs. 

DORANTE. 

Explique-toi , Lubin. Que fait-il ici ? 

LUBIN. 

Oh ! jarniguenne, ne m'amusez pas, je n'ons pas 
le temps de vous acouter dire^ je suis pressé d'aller 
avartir Angélique -y ne démarrez pas. 

DORANTE. 

Mais, dis-moi auparavant... 



ACTE m, SCÈNE IV. 149 

LITBIN, encolure. 

Tantôt je ferai le récit de ça. Pargué ! allez -, j'ons 
bian le temps de Tentamer de la manière. (IImh.) 

SCÈNE IV. 

ERGASTE, DORANTE. 



DORANTE 9 un moment Mal. 



Ergaste! dit -il; connaît -il Angélique dans ce 
pays-ci ? 

BRGÀSTE, rêrant. 

C'est Dorante lui-même. 

DORANTE. 

Le voici. Me trompë-je ? Est-ce vous, monsieur? 

ERGASTE.^ 

Oui, mon neveu. 

DORANTE. 

Par quelle aventure vous trouvé-je dans ce pays-ci ? 

ERGASTE. 

J'y ai quelques amis que j'y suis venu voir-, mais 
qu'y venez-vous faire vous-même ? Vous m'avez tout 
l'air d'y être en bonne fortune -, je viens de vous y 
voir parler à un domestique, qui vous apporte quel- 
que réponse, ou qui vous y ménage quelque entrevue. 

DORANTE. 

Je ferais scrupule de vous rien déguiser. Il y est 
question d'amour, monsieur, j'en conviens. 

ERGASTE. 

Je m'en doutais. On parle ici d'une très -aimable 



i5o LA MÈR£ CONFIDENTE, 

fille, qui s'appelle Angélique. Est-ce à elle que s'a- 
dressent vos vœux? 

DORàHTE. 

Cest à elle-même. 

BRGÀSTB. 

Vous avez donc accès chez la mère? 

DORANTE. 

Point du tout, je ne la connais pas y et c'est par 
hasard que j'ai vu sa fille. 

BRGASTE. 

Cet engagement-là ne vous réussira pas , Dorante^ 
vous y perdez votre temps^ car Angélique est extrême- 
ment riche : on ne la donnera pas à un homme sans 
bien. 

DORANTE. 

Aussi la quitterais-je , s'il n'y avait que son bien qui 
m'arrêtât) mais je l'aime, et j'ai le bonheur d'ea être 
aimé. 

ERGÀSTE. * 

Vous Ta-t-elle dit positivement ? 

DORANTE. 

Oui , je suis sûr de son cœur. 

ERGASTB. 

Cest beaucoup ; mais il vous reste encore un autre 
inconvénient; c'est qu'on dit que sa mère a pour elle 
actuellement un riche parti en vue. 

DORANTE. 

Je ne le sais que trop , Angélique m'en a instruit. 



f 



ACTE III, SCÈNE IV. i5i 

BRGASTE. 

Et dans quelle disposition est-elle là-^dessus ? 

DORANTE. 

Elle est au désespoir! Et dit -on quel homme est 
ce rival? 

EEG48TE. 

Je lé connais ^ c'est un honnête homme. 

dorâhte. 

Il faut du moins qu*il soit bien peu délicat, s'il 
épouse une fille qui ne pourra le souiTrir^ et puisque 
TOUS le connaissez, monsieur, ce serait en vérité lui 
rendre service, aussi bien qu'à moi, que de lot ap- 
prendre combien on le hait d'avance. 

ERGÀSTE. 

Mais on prétend qu'il s'en doute un peu. 

DORÀMTE. 

Il s'en doute et ne se retire pas! Ce n'est pas là un 
homme estimable. « 

ERGASTE. 

Vous ne savez pas encore le parti qu'il prendra. 

DORANTE. 

Si Angélique veut m'en croire, je ne le craindrai 

plus*, mais, quoiqu'il arrive, il ne peut Fépouser 
qu'en m'ôtant la vie. 

ERGASTE. 

Du caractère dont je le connais , je ne crois pas 
qu'il voulût vous ôter la vôtre , ni que vous fussiez 



i52 LA MERE CONFIDENTE, 

d'humeur à attaquer la sienne ; et si vous lui disiez 
poliment vos raisons , je suis persuadé qu'il y aurait 
égard. Voulez-vous le voir? 

DORANTE. 

C'est risquer beaucoup. Peut-être avez - vous meil- 
leure opinion de lui qu'il ne mérite. S'il allait me 
trahir? Et d'ailleurs, où le trouver? 

ERGÀSTE. 

Oh ! rien de plus aisé; car le voilà tout porté pour 
vous entendre. 

DORANTE. 

Quoi ! c'est vous , monsieur ? 

ERGASTE. 

Vous l'avez dit, mon neveu. 

DORANTE. 

Je suis confus de ce qui m'est échappé ; et vous 
avez raison , votre vie est bien en sûreté. 

ERGÀSTE. ^ 

La vôtre ne court pas pluà de hasard, comme vous 
voyez. 

DORANTE. 

Elle est plus à vous qu'à moi ; je vous dois tout , et 
je ne dispute plus Angélique. 

ERGÀSTE. 

L'attendez-vous ici ? 

DORANTE. 

Oui, monsieur; elle doit y venir ; mais je ne la ver- 



ACTE III, SCENE V. i53 

rai que pour lui apprendre Timpossibilité où je suis 
de la revoir davantage. 

ERGASTE. 

Point du tout, allez votre chemin. Ma façon d'ai- 
mer est plus tranquille que la vôtre ; j'en suis plus le 
maitre» et je me sens touché de ce que vous me dites. 

PORÀNTE. 

Quoi! vous me laissez la liberté de poursuivre? 

eugâste. 

Liberté tout entière. Continuez , vous dis-je \ faites 
comme si vous ne m'aviez pas vu , et ne dites ici à 
personne qui je suis, je vous le défends bien. Voici 
Angélique ; eUe ne m'aperçoit pas encore -, je vais lui 
dirç un mot en passant , ne vous alarmez point. 

SCÈNE V. 

DORANTE, ERGASTE; ANGÉLIQUE, 

apercevant Érgasie, veut se retirer, 

ERGASTE. 

Ce n'est pas la peine de vous retirer, madame; je 
suis instruit. Je sais que monsieur vous aime, qu'il 
n'est qu'un cadet; Lubin m'a tout dit, et mon parti 
est pris. Adieu, madame, (iiton.) 



i54 LA MERE CONFIDENTE, 

SCÈNE VI. 

DORANTE, ANGÉLIQUE. 

DORANTE. 

Voila notre secret découvert. Cet homme^là , pour 
se yenger^ va tout dire à votre mère. 

ANGÉLIQUE. 

Et malheureusement il a du crédit sur son esprit. 

DORANTE. 

Il y a apparence que nous nous voyons ici pour la 
dernière fois, Angélique? 

ANGÉLIQUE. 

Je n'en sais rien. Pourquoi Efgaste se trouve-t-il 
ici? (A part.) Ma mère aurait-elle quelque dessein ? 

DORANTE. 

Tout est désespéré-, le temps nous presse. Je finis 
par un mot : m'aimez^vous? m'estimez'-vous ? 

ANGÉLIQUE. 

Si je vous aime ! Vous dites que le temps presse , et 
vous faites des questions inutiles ! , 

DORANTE. 

Achevez de m'en convaincre. J'ai une chaise au bout 
de la grande allée : la dame dont je vous ai parlé, et 
dont la maison est à un quart de lieue d'ici, nous at- 
tend dans le village. Hâtons-nous de l'aller trouver^ 
et vous rendre chez elle. 



ACTE III, SCÈNE VI. i55 

Alf OÉLIQUE. 

Dorante, ne songez plus à cela; je vous le défends. 

DOaANTE. 

Vous voulez donc me dire un éternel adieu ? 

ANGÉLIQUE. 

Encore une fois y je vous le défends. Mettez- vous 
dans Tesprit que, si vous aviez le malheur de me per- 
suader, je serais inconsolable; je dis le malheur, car 
n'en serait-ce pas un pour vous de me voir dans cet 
état? Je crois qu'oui. Ainsi , qu'il n'en soit plus ques- 
tion; ne nous effrayons point, nous avons une res- 
source. 

DORAIITE. 

Et quelle est-elle? 

AKGÉtlQUE. 

Savez -vous à quoi je me suis engagée? A vous 
montrer à une dame de mes parentes. 

DOUANTE. 

De vos parentes? 

ANGÉLIQUE. 

Oui, je suis sa nièce ; et elle va venir ici. 

DORANTE. 

Et vous lui avez confié notre amour? 

ANGÉLIQUE. 

Oui. 

DOUANTE. 

Et jusqu'où Favez-vous instruite ? 

ANGÉLIQUE. • 

Je lui ai tout conté pour avoir son avis. 



i56 LA MÈRE CONFIDENTE, 

DORANTE. 

Quoi ! la fuite même que je vous ai proposée? 

ÀHGÉLIQUC. 

Quand on ouvre son cœur aux gens, leur cacho' 
t-on quelque chose? Tout ce que j*ai mal fait, c'est 
que je ne lui ai pas paru effrayée de votre proposition 
autant qu il le allait; voilà ce qui m'inquiète. 

DORAHTE. 

Et vous appelez cela une ressource ? 

ÀHGÉLIQUE. 

Pas trop , cela est équivoque \ je ne sais plus que 
penser. 

DORANTE. 

Et vous hésitez encore de me suivre ? 

ANGÉLIQUE. 

Non-seulement j'hésite , mais je ne le veux point. 

DORANTE. 

Non, je n'écoute plus rien. Venez, AngéHque, au 
nom de notre amour; venez, ne nous quittons plus, 
sauvez-moi ce que j'aime, conservez-vous un homme 
qui vous adore. 

ANGÉLIQUE. 

De grâce, laissez-moi , Dorante ; épargnez-moi cette 
démarche , c'est abuser de ma tendresse : en vérité , 
respectez ce que je vous dis. 

DORANTE. 

Vous-nous avez trahis -, il ne nous reste qu'un mo- 
ment à nous voir, et ce moment décide de tout. 



ACTE III, SCÈNE YII. 167 

ANGÉLIQUE, combattue. 

Dorante, je ne saurais m'y résoudre. 

DORAIfTE. 

Il faut donc vous quitter pour jamais. 

ANGÉLIQUE. 

Quelle persécution ! Je n'ai point Lisette , et je suis 
sans conseil. 

DORANTE. 

Ah! vous ne m'aimez point. 

ANGÉLIQUE. 

JPouvez-vous le dire ? 

SCÈNE VIL 

DORANTE, ANGÉLIQUE, LUBIN. 

LUBIN, paiMot aa milieu d*oax tant »*arrêler. 

Prenez garde -, reboutez le propos à une autre fois ; 
voici queuqu un. 

DORANTE. 

Et qui? 

.LUBIN. 

Queuqu'un qui est fait comme une mère. 

DORANTE , fujant avec Lubio. 

Votre mère ! Adieu, Angélique, je Favais prévu \ U 
n'y a plus d'espérance. 

ANGÉLIQUE, Tonlant le roteair. 

Non \ je crois qu'il se trompe , c'est ma parente. Il 
ne m'écoute point ; que ferai-je ? Je ne sais où j'en suis. 



i58 LA MÈRE CONFIDENTE, 

SCÈNE VIII. 

M- ARGANTE, ANGÉLIQUE. 

ANGÉLIQUE, allant 4 m mère. 

Ah , ma mère ! 

Qu*as - tu donc , ma fille ? d*oii vient que tu es si 

troublée ? 

àugéliqcb. 

Ne me quittez point , secourez - moi ^ je ne me 

reconnais plus. 

m"* àe gante. 

Te secourir ! Et contre qui , ma chère fille ? 

ANGÉLIQUE. 

Hëlas ! contre moi , contre Dorante et contre vous, 
qui nous séparez peut-être. Lubin est venu dire que 
c'était vous. Dorante s*est sauvé, il se meurt; et je 
vous conjure qu'on le rappelle , puisque vous voulez 
lui parler. 

m"* AEGANTE, a part. 

Sa franchise me pénètre. (Haut.) Oui , je te Tai pro- 
mis , et j'y consens ; qu'on le rappelle. Je veux devant 
toi le forcer lui-môme à convenir de l'indignité qu'il 
te proposait. (Siie appeUt Lnbin. ) Lubiu , cherche Dorante, 
et dis-lui que je l'attends ici avec ma nièce. 

LUBIN. 

Voûte nièce ! Est-ce que vous êtes itou la tante de 
voûte fille? (Il sort.) 



ACTE III, SCÈNE IX. iS^ 

Va , ne t'embarrasse point. Mais j'aperçois Lisette ^ 
c est un inconvénient ; renvoie-la comme tu pourras, 
avant que Dorante arrive. Elle ne me reconnaîtra pas 
sous cet habit , et je me cache avec ma coiffe. 

SCÈNE IX. 

M- ARGANTE, ANGÉLIQUE, LISETTE. 

LISETTE, èAngëliqo«. 

ÀPPAEEMMEifT que Dorantc attend plus loin. 

(A madame Argaate.) QuC jC UC VOUS SOis poiut SUSpCCtC , 

madame *, je suis du secret , et vous allez tirer ma 
maîtresse d'une dépendance bien dure et bien gê- 
nante; sa mère aurait infailliblement forcé son incli- 
nation. (A Angëiiquo.) Pour vous, madame, ne vous faites 
pas un monstre de votre fuite. Que peut -on vous 
reprocher, dès que vous fuyez avec madame ? 

M™* ARGANTE, te dëcouvrant. 

Retirez-vous. 

LISETTE, rayant. 

Oh! 

m"^- argahte. 

C'était le plus court pour nous en défaire. 

ANGÉLIQUE. 

Voici Dorante, je frissonne. Ah ! ma mère, songez 
que je me suis ôté tous les moyens de vous déplaire ; 
et que cette pensée vous attendrisse un peu pour 
nous. 



i6o LA MERE CONFIDENTE, 

SCÈNE X. 

DORANTE, M- ARGANTE, ANGÉLIQUE, 

LUBIN. 

AlfGÉLIQUE. 

Appeochez , Dorante. Madame n'a que de bonnes 
intentions -, je vous ai dit que j'étais sa nièce. 

DORAHTE, saloant. 

Je VOUS croyais avec madame votre mère. 

m"* àhgàntv. 
Cest Lubin qui s'est mal expliqué d'abord. 

DORAlfTE. 

Mais ne viendra-t-elle pas ? 

m"* a&gaiite. 

Lubin y prendra garde. Retire*toi , et nous avertis 
si madame Armante arrive. 

LUBIlf )' ritm par ialerralles. 

Madame Argante ? allez , allez , n'appréhendez rin 
plus, je la défie de vous surprendre. Aile pourra 
arriver, si le diable s'en mêle. (iisortenrUoi.) 

SCÈNE XL 

M- ARGANTE, ANGÉLIQUE, DORANTE. 

m"' argaute. 

Eh bien ! monsieur, ma nièce m'a tout conté , râs- 
surez-vous ^ il me paraît que vous êtes inquiet. 



ACTE III, SCÈNE XI. i6i 

DORANTE. 

Tavoue, madame, que votre présence m*a d*abord 
un peu troublé. 

ANGÉLIQUE, à part 

Comment le trouvez-vous , ma mère? 

M** AEGAKTE, k partie premier mot. 

Doucement. Je ne viens ici que pour écouter vos 
raisons sur Tenlèvement dont vous parlez à ma nièce. 

DOSANTE. 

Un enlèvement est effrayant , madame -, mais le dés- 
espoir de perdre ce qu^on aime rend bien des choses 
pardonnables. 

ANGÉLIQUE. 

Il n*a pas trop insisté; je suis obligée de le dire. 

DORANTE. 

Il est certain qu'on ne consentira pas à nous unir. 
Ma naissance est égale à celle d'Angélique ; mais la 
différence de nos fortunes ne me laisse rien à espérer 
de sa mère. 

M*** ARGANTE. 

Prenez garde, monsieur; votre désespoir de la 
perdre pourrait être suspect d'intérêt; et quand vous 
dites que non , faut-il vous en croire sur votre parole? 

DORANTE. 

Ah ! madame, qu'on retienne tout son bien, qu'on 
me mette hors d'état de Favoir jamais. Le ciel me 
punisse si j'y songe ! 

5. II 



i6?. LA MÈRE CONFIDENTE, 

ANGÉLIQUE. 

Il m'a toujours parlé de même. 

m"" augànte. 

Ne nous interrompez point, ma nièce. ( a Dorante) 
L'amour seul vous fait agir, soit; mais vous êtes, 
m'a - t- on dit , un honnête homme, et un honnête 
homme aime autrement qu'un autre. Le plus violent 
amour ne lui conseille jamais rien qui puisse tourner 
à la honte de sa maîtresse. Vous voyez; reconnais- 
sez-vous à ce que je dis là, vous qui voulez engager 
Angélique à une démarche aussi déshonorante. 

Alf&ÉLIQUE, àpart. 

Ceci commence mal. 

«"' ARGAITTE. 

Pouvez-vous être content de votre cœur ? Et sup- 
posons qu*elle vous aime , le méritez - vous ? Je ne 
viens point ici pour me fâcher, et vous avez la liberté 
de me répondre ; mais n'est - elle pas bien à plaindre 
d*aimer un homme aussi peu jaloux de sa gloire, 
aussi peu touché des intérêts de sa vertu, qui ne se 
sert de sa tendresse que pour égarer sa raison, que 
pour lui fermer les yeux sur tout ce qu'elle se doit à 
elle - même , que pour l'étourdir sur l'affront irrépa- 
rable qu'elle va se faire ? Appelez - vous cela de l'a- 
mour ; et la puniriez -vous plus cruellement du sien, 
si vous étiez son ennemi mortel? 

DOUANTE. 

Madame, permettez - mot de vous le dire, je ne 



ACTE III, SCÈNE XI. i63 

vois rien dans mon cœur qui ressemble à ce que je 
viens d'entendre. Un amour infini, un respect qui 
m'est peut-être encore plus cher et plus précieux que 
cet amour même , voilà tout ce que je sens pour 
Angélique. Je suis d'ailleurs incapable de manquer 
d'honneur ', mais il y a des réflexions austères , qu'on 
n'est point en état de faire quand on aime. Un enlè- 
vement n'est pas un crime , c'est une irrégularité que 
le mariage eflace. Nous nous serions donné notre foi 
mutuelle , et Angélique, en me suivant, n'aurait fui 
qu'avec son époux. 

AITGÉLIQUE, àparU 

Elle ne se paiera pas de ces raisons-là. 



M*"" ARGAlfTE. 



Son époux, monsieur ! suffit-il d'en prendre le nom 
pour l'être? Et de quel poids, s'il vous plaît, serait 
cette foi mutuelle dont vous parlez? Vous vous croi* 
riez donc mariés , parce que , dans l'étourderie d'un 
transport amoureux , il vous aurait plu de vous dire : 
Nous le sommes ? Les passions seraient bien à leur 
aise , si leur emportement rendait tout légitime. 

ANGÉLIQUE. 

Juste ciel ! 



m"* argante. 



Songez • vous que de pareils engagemens déshono- 
rent une fille; que sa réputation en demeure ternie, 
qu'elle en perd l'estime publique -, que son époux 
peut réfléchir un jour qu'elle a manqué de vertu, que 
la faiblesse honteuse où elle est tombée doit la flétrir 
à ses yeux mêmes , et la lui rendre méprisable ? 



i64 LA MÈRE CONFIDENTE, 

ANGÉLIQUE y virement. 

Âh! Dorante, qae vous ëliez coupable! Madame , 
je me livre à vous, à vos conseils; conduisez - moi , 
ordonnez; que faut -il que je devienne? Vous êtes 
la maîtresse; je fais moins cas de la vie que des lu- 
mières que vous venez de me donner. Et vous , Do* 
rante, tout ce que je puis à présent pour vous, c'est 
de vous pardonner une proposition qui doit vous pa- 
raître affreuse. 

DOEANTE. 

N'en douiez pas, chère Angélique; oui, je me 
rends, je ]a désavoue. Ce n^est pas la crainte de voir 
diminuer mon estime pour vous qui me frappe , je 
suis sûr que cela n^est pas possible ; c'est l'horreur de 
penser que les autres ne vous estimeraient plus, qui 
m'effraie. Oui , je le comprends, le danger est sûr. 
Madame vient de m'édairer à mon tour, je vous per- 
drais; et qu'est-ce que c'est que mon amour et ses 
intérêts, auprès d'un malheur aussi terrible? 

m"' ARGANTE. 

Et d'un malheur qui aurait entraîné la mort d'An- 
gélique, parce que sa mère n'aurait pu le supporter. 

ANGÉLIQUE. 

Hélas ! jugez combien je dois l'aimer, cette mère ! 
Rien ne nous a gênés dans nos entrevues. Eh bien ! 
Dorante , apprenez qu'elle les savait toutes , que je 
l'ai instruite de votre amour, du mien, de vos des- 
seins, de mes irrésolutions. 



ACTE III, SCENE Xï. i65 

DOUANTE. 

Qu'entends -je? 

ANGÉLIQUE. 

Oui, je Favais instruite. Ses bontés, ses tendresses 
volj avaient obligée ; elle a été ma confidente , mon 
amie*, elle n'a jamais gardé que le droit de me con- 
seiller*, elle ne s'est reposée de ma conduite que sur 
ma tendresse pour elle, et m'a laissée la maîtresse de 
tout, n n'a tenu qu à moi de tous suivre, d'être une 
ingrate envers elle» de l'affliger impunément , parce 
qu'elle avait promis que je serais libre. 

Bon A RTS. 

Quel respectable portrait me faites - vous d'elle ! 
Tout amant que je suis, vous me mettez dans ses 
intérêts mômes ; je me range de son parti , et me re- 
garderais comme le plus indigne des hommes , si j'a- 
vais pu détruire une aussi belle, aussi vertueuse 
union que la vôtre. 

ANGÉLIQUE, à part. 

Ah ! ma mère , lui dirai-je qui vous êtes ? 

DOBANTE. 

Oui, belle Angélique, vous avez raison. Abandon- 
nez-vous toujours à ces mêmes bontés qui m'éton- 
nent , et que j'admire. Continuez de leç mériter, je 
vous y exhorte. Que mon amour y perde ou non , 
vous le devez. 3e serais au désespoir, si je l'avais em- 
porté sur elle. 

M ARGANTE, après avoir rêv^ qnalqna Umps. 

Ma fille, je vous permets d'aimer Dorante. 



i66 LA MÈRE CONFIDENTE, 

DORANTE. 

Vous, madame, la mère d'Angélique ! 

ANGÉLIQUE. 

C'est elle - même. En connaissez -vous qui lui res- 
semble ? 

DOAANTC. 

Je suis si pénétre de respect.... 

M** ARGANTE. 

Arrêtez ; voici monsieur Ergaste. 

SCÈNE XII. 

ERGASTE, LES PRÉCÉDENS. 

ERGASTE. 

Madame, quelques affaires pressantes me rappel- 
lent à Paris. Mon mariage avec Angélique était comme 
arrêté \ mais j'ai fait quelques réflexions ^ je craindrais 
qu'elle ne m'épousât par pure obéissance , et je vous 
remets votre parole. Ce n'est pas tout ; j'ai un époux 
à vous proposer pour Angélique, un jeune homme 
riche et estimé. Elle peut avoir le cœur prévenu; 
mais n'importe. 

ANGÉLIQUE. 

Je vous suis obligée, monsieur; ma mère n'est pas 
pressée de me marier. 

m"' ARGANTE. 

Mon parti est pris, monsieur; j'accorde ma fille à 
Dorante que vous voyez. Il n'est pas riche; mais il 



ACTE III, SCÈNE XII. 167 

vient de me montrer un caractère qui me charme, et 
qui fera le bonheur d'Angélique. Dorante, je ne veux 
que le temps de savoir qui vous êtes. 

( Dorante vent m jeter ans genoux de madame A.rganle , qui le relève.) 

ERGASTE. 

Je vais vous le dire , madame \ c'est mon neveu , le 
jeune homme dont je vous parle , et à qui j'assure tout 
mon bien. 



m"** A.'ItGÀIfTE. 



Votre neveu ! 

ANGÉLIQUE, à Uàranle, àpart. 

Ah ! que nous avons d'excuses à lui faire ! 



I 

DOBAHTE. 



Eh ! monsieur , comment payer vos bienfaits ? 

ERGASTE. 

Point de remercîmens. Ne vous avais-je pas promis 
qu'Angélique n'épouserait point un homme sans 
bien? Je n'ai plus qu'une chose à dire*, j'intercède 
pour Lisette, et je demande sa grâce. 



["• AR GANTE. 



Je lui pardonne. Que nos jeunes gens la récom- 
pensent^ mais qu'ils s'en défassent. 

LUBIN. 

Et moi , pour bian faire , faut qu'en me récom- 
pense, et qu'en me garde. 



m"* ARGANTE. 



Je t'accorde les deux. 

FIN DE LA MÈRE CONFIDENTE. 



r 



LES 



FAUSSES CONFIDENCES, 

COMÉDIE EN TROIS ACTES ET EN PROSE, 



Représentée pour la première Ibis par les comédiens italiens , 

le 16 mars 1737. 



JUGEMENT 



SUR 



LES FAUSSES CONFIDENCES. 



Geoffroy a écrit : « Je regarde les Fausses Confidences 
comme le chef-d'œuvre du théâtre de Marivaux. » Trois 
pages plus loin , dans son Cours de littérature dramatique 
(on a donné ce titre au recueil de ses feuilletons) , il écrit 
encore , à propos du Jeu de F Amour et du Hasard, du 
même auteur : « C'est , à mon gré, son chef-d'œuvre. » 
Comment concilier ces deux formules admira tives, qui 
accordent successivement à chacune des deux pièces une 
supériorité décidée et exclusive, au détriment de l'autre} 
On ne peut que répéter, après Horace : Quandoque.».. 
dormitat Homerus. Je ne dis pas , et pour cause , bonus 
Homerus. 

Le lecteur a déjà vu que le Jeu de F Amour et du Hasard 
était la pièce que je préférais , et cette opinion est aujour* 
d'hui à peu près générale. Des motifs , j'en ai plusieurs ^ 
afnsi que le public probablement ; mais ce n'est pas ici le 
lieu de les exposer. J'ajouterai seulement que les Fausses 
Confidences sont , à mes yeux , une des plus charmantes 
pièces de notre vieux répertoire comique , le plus riche 
que l'on connaisse, n'en déplaise aux hardis novateurs 
de notre siècle, qui n'ont encore produit que des théories. 



i7!ï JUGEMENT 

Le célèbre critique que j'ai cité plus haut , et qu'il faut 
souvent citer, car il eut souvent raison , blâme, dans la 
comédie qui nous occupe, le sujet même, qui lui parait 
romanesque. Il se récrie contre le rôle de cette « ricbe 
veuve qui s'enflamme dans quelques heures pour un in- 
connu sans fortune , et finit par épouser le soir celui qu'elle 
a vu le matin. « Je ne contesterai pas la justesse de cette 
censure ; mais je réclamerai contre ce qu'elle a de rigou- 
reux et d'absolu « Il y a une vérité au théâtre qui n'est pas 
celle du monde : on doit y laisser librement circuler tout 
ce qui n'est pas absurde en soi. S*il s'agissait d'événemeos 
multipliés dont l'entassement en une seule journée fut phy- 
siquement impossible, à la bonne heure, je partagerais la 
sévérité d'un Aristarque» dont presque toutes les doctrines 
sont les miennes. Mais il n'y a pas de loi qui fixe de terme à 
une femme pour aimer^ et pour épouser celui qu'elle aime. 
On conçoit très -bien qu'elle aille vite en amour; et, 
avouons- le, oh le conçoit surtout en présence des pièces 
de notre époque. M. Scribe, qui a donné le ton à tous ses 
confrères , et qui méritait à coup sûr cet honneur , mar- 
che vite aussi à la scène. Voyez , en prenant le premier 
venu de ses légers et rapides ouvrages , voyez V Héritière 
ou la Demoiselle à marier. Dans ces deux chai-mantes 
esquisses de mœurs, il s'agit de personnages, non-seule- 
ment inconnus d'abord l'un à l'autre, mais indifférens^, 
mais armés l'un contre l'autre de préventions défavora- 
bles. Et pourtant, ils finissent par s'aimer, par être mal- 
heureux de la séparation qui les menace, et cela au bout 



SUR LES FAUSSES CONFIDENCES. 173 

de quelques heures , entre le déjeûner et le dîner. Tolérez 
cette petite invraisemblance , qui cesse d'en éire une dès 
qu'elle est une chose convenue; et par combien de beau- 
tés , de mots plaisans, de situations heui^euses, même de 
peintures vraies , vous êtes dédommagé d'une indulgence 
que j'oserai presque appeler un devoir de spectateur ! 

Le sujet des Fausses Confidences est d'une invraisem- 

• 

blance bien moins forte, et qui d'ailleurs disparaît entiè- 
rement par l'étonnante habileté de l'exécution. Geoffroy 
se hâte de l'avouer, plaçjint ainsi l'éloge auprès du blâme : 
« Les connaisseurs, dit-il, admirent l'art de l'auteur, qui 
a su répandre une couleur de vraisemblance sur un évé- 
nement aussi extraordinaire. » En effet, Âraminte est ri- 
che; mais elle n'a pas l'ambition d'accroître sa fortune, 
ni d'enter sur son nom de finance un titre de comtesse , 
ainsi que le voudrait sa mère. Elle gémit des préjugés du 
monde qui lui défendent de faine le bonheur d'un hon- 
nête homme; elle est disposée à les braver, si elle osait : 
l'amour^ on le prévoit dès-lors , lui en fournira l'occasion 

et le courage. 

Dorante a vraiment bonne façon; c'est une remarque 
qui échappe à Araminte , dès le premier coup d'oril qu'elle 
a jeté sur lui. Il a un mérite de plus; c'est qu'il est pas- 
sionnément amoureux. Ce serait un ridicule peut-être, un 
motif de disgrâce auprès d'une femme coquette; mais aux 
yeux d'une femme vertueuse et tendre, c'est la plus belle 
des qualités. Avec toute sa passion, l'aimable intendant 
est trop discret et trop timide pour en laisser rien percer 



174 JUGEMENT 

au dehors. Par bonheur, il peut, en toute assurance, se 
ménager les honneurs de la discrétion et de la timidité, 
puisqu'un valet intelligent, autorisé par lui A faire ses af- 
faires, s'en acquitte à merveille. C'est ce valet qui dé- 
couvre à Araminte le fol amour qu'elle a inspiré â Do- 
rante. Pourquoi chasserait -elle, sur un si léger pré- 
texte, un pauvre intendant qui fait son devoir, et qui, au 
demeurant , n'est pas encore sorti avec elle des bornes du 
respect? D'ailleurs, quelle femme s'est fâchée jamais d'être 
adorée? Bile le gardera donc; rien de plus naturel. 

Mais tout le monde se déclare contre lui , madame Âr- 
gante, le comte Dorimont , et jusqu'à ce Dubois, qui pa- 
rait être son adversaire le plus dangereux. Il est tout 
simple qu'Araminte (car elle est femme, et partant veut 
être maîtresse chez elle) le défende contre tant d'ennemis. 
A force de le défendre , comment n'en viendrait-elle pas 
à concevoir pour lui uik véritable intérêt ? Il peut main- 
tenant tomber aux genoux de sa maîtresse et lui avouer 
qu'il brûle' pour elle d'une flamme téméraire; on ne le 
trouvera pas si coupable qu'il a l'air de le craindre, on 
a désormais pour lui les mêmes sentimens. Encore quel- 
ques contrariétés de la part des gens qui prétendent la 
gouverner, et Araminte sera bien près de faire à son 
amant le plus grand des sacrifices, je veux dire , de l'é- 
pouser. 

Elle hésite encore pourtant, et même elle l'a congédié; 
mais dans une dernière entrevue , une audience de congé, 
elle lui avoue qu'elle l'aime. Dorante, ivre de joie, croit 



SUR LES FAUSSES CONFIDENCES. 175 

devoir payer une félicité si grande et si imprévue par 
l'aveu sincère des ruses qu*il a permis à son fidèle Dubois 
d'employer, dans l'espérance, ou plutôt le dése^îr de 
réussir. Tant de fi-anchise achève de gagner Âraminte, 
qui| jtt&tifiée suffisamment à s^ propres yeux , et bravant 
Topinion de ses amis et de sa famille, se mariera selon le 
vœu de son cœur.: rien ne saurait plus la faire changer 
de résolution. 

Je le demande, après cet exposé incomplet des Fausses 
Confidences , ne serait-ce pas la chose la plus invraisem- 
blable, si Âraminte n'offrait pas sa main à Dorante ? Cette 
pièce est donc lavée du seul reproche que pussent lui 
adresser, avec quelque apparence de raison, les juges 
d'autrefois, plus sévères que ceux d'aujourd'hui. Mais, 
au reste, que de détails charmants, que de révélations du 
cœur fines et déliées, que de situations neuves nous trou- 
verons, en lisant la pièce et l'analysant scène à scène ! Je 
ne puis pourtant clore cet examen général , sans avoir 
rendu un juste hommage à la vérité et à la diversité de ca- 
ractères dont Marivaux a marqué cette fois chacun des 
personnages de sa^ comédie. 

D'abord, madame Argante, femme vaine, ridicule, en- 
têtée de ses idées de fausse grandeur, et persuadée qu'elle 
a droit de conduire Aranainte, devenue veuve et indépen- 
dante, comme une petite fille. 

Le comte Dorimont , plat, insignifiant personnage, qui 
serait d' mie nullité complète, s'il ne servait de machine 
à empêcher l'action de se développer trop rapidement et 



1^6 JUGEMENT 

librement^ inutile, sous tout autre rapport, à la pièce 
dont il fait partie, comme Tétaient alors au monde où ils 
végétaient la plupart des gens de son espèce. 

M. Remy, représentant naïf de la classe moyenne de ce 
temps, estimable dès-lors par ses moeurs, sa franchise, sa 
probité, nonobstant les éternelles plaisanteries sur les 
procureurs; personnage grossier toutefois, comme Fê- 
taient beaucoup de nos pères avant la fusion générale des 
divers ordres de la société ; espèce de John Bull bourgeois 
de la France du xviii* siècle. 

Quant aux deux caractères principaux , l'on a déjà pu voir 
que je les jugeais tracés de main de maitre. Un mot encore 
sur Araminte : c'est le plus délicieux portrait de femme 
qu^ait esquissé Marivaux. Bonne, sensible, souriant à tout 
le monde, assez ferme cependant pour résister aux préju- 
gés de sa mère , il serait impossible de ne pas Taimer d'a- 
mour, fut-on son intendant , son laquais même : il n'est 
personne qui ne comprenne et ne soit prêt à partager la 
folle ardeur de Dorante. 

Marlon n'est pas jetée dans le moule commun des sou- 
brettes du vieux répertoire. Ce n'est pas une égrillarde 
qui mène sa maîtresse, gourmande le prétendu de sa mai- 
tresse et dirige toute l'intrigue de la comédie ; c'est une 
bonne fille qui sait se tenir à sa place. Elle veut se marier, 
et elle accepte Dorante, dès qu'on le lui offre; elle se 
fâche un peu quand ce mariage, arrangé brusquement 
par M. Remy, vient à manquer; mais elle est bientôt, 
sinon consolée , au moins détachée de cet amant qui com- 



SUR LES FAUSSES CONFIDENCES. 177 

mençait à lui plaire beaucoup : il faut bien qu'elle fasse 
dans son cœur place pour un autre ; elle veut se marier. 

Enfin, reste Dubois. Celui-ci est bien un yalet taillé sur 
le patron de convention des Crispins et des Mascarilles , 
sui&sans, impertinens , ayant de ^assurance pour leurs 
maîtres toujours nécessairement un peu embarrassés. Mais 
Dubois , par une heureuse conséquence de sa position , se 
montre tel qu'il doit être. Il a entre les mains le sort de 
Dorante; il est le seul qui puisse agir et parler, puisque 
l'amant , cette fois , pour dissimuler son amour, est obligé 
de se tenir sur le second plan : il est bien permis à un 
homme qui se sent indispensable , de faire un peu l'impor* 
tant, à plus forte raison si cet homme est un yalet. 

Que dire encore des Fausses Confidences ? Cette pièce 
n'eut pas d'abord tout le succès qu'elle méritait ; mais à la 
reprise on lui rendit plus de justice : voilà ce que nous 
apprend VHistoire du Thédtre^Italien, Aujourd'hui c'est 
une de celles que l'on revoit toujours avec plaisir , grâce 
au talent si fin et si vrai de mademoiselle Mars. Il fau- 
drait la faire disparaître de l'affiche , si notre grande co- 
médienne, comme on nous en menaçait dernièrement, se 
retirait du théâtre ; car le rôle d'Araminte demande à être 
joué avec supériorité, sinon à être approfondi par un lec*- 
teur attentif dans le silence du cabinet. 



5. t2 



PERSONNAGES. 

ARAMINTE, fiUe de madame Argante. 
DORANTE, neveu de M. Remy. 
M. REMY, procureur. 
MADAME ARGAJVTE. 
ARLEQUIN, valet d'Aramînte. 
DUBOIS, ancien valet de Dorante. 
MARTON, suivante d'Araminle. 
LE COMTE. 

UN DOMESTIQUE parlant. 
Un garçon )oaillier. 



La scène est chez madame Argante. 



LES 



FAUSSES CONFIDENCES. 



••»• 



ACTE I. 



SCÈNE 1. 

DORANTE, ARLEQUIN. 

A RLE QU I N ) introdaîaant Dorante. 

Ayez la bonté, monsieur, de vous asseoir un moment 
dans cette salle. Mademoiselle Marton est chez ma- 
dame , et ne tardera pas à descendre, 

DORANTE. 

Je vous suis obligé.* 

ARLEQUIN. 

Si vous voulez, je vous tiendrai compagnie, de 
peur que Tennui ne vous prenne ^ nous discourrons 
en attendant. 

DORANTE. 

Je vous remercie ^ ce n'est point la peine , ne vous 
détournez point. 

ARLEQUIN. 

Voyez , monsieur , n'en faites point de façon ^ nous 
avons ordre de madame d'être honnêtes, et vous êtes 
témoin que je le suis. 



i8o LES FAUSSES CONFIDENCES, 

DORANTE. 

Non y voas dis -je, je serai bien aise d'être Un 
moment seul. 

ARLEQUIN. 

Excusez, monsieur, et restez à voire fantaisie. 

SCÈNE IL 

DORANTE , DUBOIS , entrant avec un air de mystère. 

DORANTE. 

Ah ! le voilà ? 

DUBOIS» 

Oui ^ je vous guetlais. 

DORANTE. 

J'ai cru que je ne pourrais me débarrasser d'un 
domestique qui m'a introduit ici , et qui voulait abso- 
lument me désennuyer en restant. Dis^moi, monsieur 
Remy n'est donc pas encore venu? 

DUBOIS. 

Non -) mais voici l'heure à peu près qu'il vous a dit 
qu'il arriverait. (U cherche et regarde.) N^y a-t-il là personne 
qui nous voie ensemble ? Il est essentiel que les do- 
mestiques ici ne sachent pas que je vous connaisse. 

DORANTE. 

Je ne vois personne. 

DUBOIS. 

Vous n'avez rien dit de notre projet à monsieur 
Remy votre parent ? 



ACTE I, SCÈNE II. ,8i 

DORANTE. 

Pas le moindre mot. U me présente de la meilleure 
foi du monde y en qualité d'intendant, à cette dame- 
ci, dont je lui ai parlé, et dont il se trouve le procu- 
reur. U ne sait point du tout que c'est toi qui m'as 
adressé à lui : il la prévint hier ^ il m'a dit que je me 
rendisse ce matin ici , qu'il me présenterait à elle , 
qu'il y serait avant moi , ou que , s'il n'y était pas 
enccNre, je demandasse une mademoiselle Marton^ 
voilà tout -, et je n'aurais garde de lui confier notre 
projet, non plus qu'à personne :. il me pardt extrava- 
gant à moi qui m'y prête. Je n'en suis pourtant pas 
moins sensible à ta bonne volonté , Dubois. Tu m'as 
servi, je n'ai pu te garder, je n'ai pu même te bien 
récompenser de ton zèle ^ malgré cela , il t'est venu 
dans l'esprit de faire ma fortune. En vérité , il n'est 
point de reconnaissance que je ne te doive. 

DUBOIS. 

Laissons cela , monsieur ^ tenez , en un mot , je suis 
content de vous ^ vo,us m'avez toujours plu ; vous 
êtes un excellent homme, un hqmme que j'aime ; et 
si j'avais bien de l'argent , il serait encore à votre 
service. 

DORANTE. 

Quand pourrai -je reconnaître tes sentimens pour 
moi ? Ma fortune serait la tienne -, mais je n'attends 
rien de uotre entreprise, que la honte d'être renvoyé 
demain. 

DITBOIS. 

{^h bien ! vous vous en retournerez» 



i82 LES FAUSSES CONFIDENCES, 

DORANTE. 

Cette femme -ci a un rang dans le monde; elle est 
liée avec tout ce qu'il y a de mieux , veuve d*un mari 
qui avait une grande charge dans les finances ; et tu 
crois qu elle fera quelque attention à moi ; que je Vé- 
pouserai, moi qui ne suis rien, moi qui n'ai point de 
bien? 

DUBOIS. 

Point de bien! votre bonne mine est un Pérou. 
Tournez-vous un peu , que je vous considère encore ; 
allons, monsieur, vous vous moquez; il n'y a point 
de plus grand seigneur que vous à Paris ; voilà une 
taille qui vaut toutes les dignités possibles , et notre 
affaire est infaillible, absolument infaillible. Il me 
semble que je vous vois déjà en déshabillé dans Fap- 
partement de madame. 

DORANTE. 

Quelle chimère ! 

DUBOIS. 

Oui , je le soutiens ; vous êtes actuellement dans 
votre saUe , et vos équipages sont sous la remise. 

DORANTE. • 

I 

Elle a plus de cinquante mille livres de rente,. 
Dubois. 

DUBOIS. 

Ah ! vous en avez bien soixante pour le moins. 

DORANTE. 

Et tu me dis qu'elle est extrêmement raisonnable. ^ 



ACTE I, SCÈNE II. iS3 

DUBOIS. 

Tant mienx pour vous , et tant pis pour elle. Si 
vous lui plaisez , elle en sera si honteuse, elle se dé- 
battra tant, elle deviendra si faible , qu'elle ne pourra 
se «soutenir qu'en épousant ^ vous m'en direz des 
nouvelles. Vous l'avez vue , et vous l'aimez ? 

DORANTE. . 

Je l'aime avec passion ] et c'est ce qui fait que je 
tremble. 

DUBOIS. 

Oh ! vous m'impatientez avec vos terreurs. Eh ! que 
diantre ! un peu de confiance ; vous réussirez , vous 
dis-je. Je m'en charge , je le veux \ je l'ai mis là. Nous 
sommes convenus de toutes nos actions; toutes nos 
mesures sont prises ; je connais l'humeur de ma maî- 
tresse ; je sais votre mérite , je sais mes talens , je vous 
conduis; et on vous aimera, toute raisonnable qu'on 
est -, on vous épousera , toute fiëre qu'on est , et on 
vous enrichira , tout ruiné que vous êtes ; entendez- 
vous ? Fierté , raison et richesse , il faudra que tout se 
rende. Quand Tamour parle , il est le maître ; et il 
parlera. Adieu ; je vous quitte 5 j'entends quelqu'un , 
c'est peut-être monsieur Remy ; nous voilà embar- 
qués, poursuivons. (IirailqaelqDespas, et revient.) A prOpOS, 

tâchez que Marton prenne un peu de goût pour vous. 
L'amour et moi , nous ferons le reste. 



] 



!&} LES FAUSSES CONFIDENCES, 

SCÈNE IIL 

M. REMY, DORANTE. 

M. KEMY. 

BoNjouK, mon neveu ; je suis bien aise de vous voir 
exact. Mademoiselle Marton va venir ^ on est allé 
l'avertir. La connaissez-vous ? 

DORANTE. 

Non y monsieur^ pourquoi me le demandez- vous ? 

H. REMT, 

Cest qu'en venant ici , j'ai révë à une chose... Elle 
est jolie , au moins. 

DORANTE. 

Je le crois. 

M. REMY. 

Et de fort bonne famille^ c'est moi qui ai succédé 
à èon père ; il était fort ami du vôtre , homme un peu 
dérangé \ sa fille est restée sans bien. La dame d'ici 
a voulu l'avoir^ elle Taime, la traite bien moins en 
suivante qu'en amie , lui a fait beaucoup de bien , lui 
en fera encore, et a offert même de la marier. Marton 
a d'ailleurs une vieille parente asthmatique dont elle 
hérite , et qui est à son aise. Vous allez être tous deux 
dans la même maison \ je suis d'avis que vous Fépou^ 
siez ; qu'en dites- vous ? 

DORANTE, souriant, «part. 

Eh !... mais je ne pensais pas à elle. 



ACTE I, SCENE IV. i85 

Eh bien ! je vous avertis d'y penser ; tAchez de lui 
plaire. Vous n'avez rien , mon neveu ^ je dis rien , 
qu'un peu d' espérance. Vous êtes mon héritier ; mais 
je me porte bien , et je ferai durer cela le plus long- 
temps que je pourrai. Sans compter que je puis me 
marier-, je n'en ai point d'envie*, mais cette envie-là 
vient tout d'un coup; il y a tant de minois qui vous 
la donnent : avec une femme on a des enfans, c'est la 
coutume; auquel cas, serviteur au collatéral. Ainsi, 
mon neveu , prenez toujours vos petites précautions , 
et vous mettez en état de vous passer de mon bien, 
que je vous destine aujourd'hui, et que je vous ôterai 
demain peut-être. 

DORANTE. 

« 

Vous avez raison , monsieur -, et c'est aussi à quoi 
je vais travailler. 

JHl. RKJtt X* 

Je vous y exhorte. Voici mademoiselle Marton; 
éloignez-vous de deux pas , pour me donner le temps 
de lui demander comment elle vous trouve. 

( Dorante t^tfcarle un peu.) 

* 

SCÈNE IV. 

M, REMY, MARTON, DORANTE. 

MÀHTON. 

Je suis fôchée , monsieur, de vous avoir fait atten- 
dre ; mais j'avais affaire chez madame. 



t86 LES FAUSSES CONFIDENCES, 

REHY. 

Il n'y a pas grand mal ^ mademoiselle ^ j'arrive. Que 
pensez-vous de ce grand garçon-là ? c Monmot Oonote. ) 

M AH TON, riaot. 

£h! par queUe raison , monsieui^ Remy., faut- il que 
je vous le dise ? 

M. KEMY. 

Cest qu il est mon neveu. 

MÀRTOIV. 

Eh bien ! ce neveu-là est bon à montrer ^ il ne dé- 
pare point la famille. 

M. REMY. 

Tout de bon ? Cest de lui que j'ai parle à madame 
pour intendant, et je suis charmé quMlvous revienne. 
Il vous a déjà vue plus d'une fois chez moi, quand 
vous y êtes venue 5 vous en souvenez -vous? 

MARTON. 

Non, je n'en ai point d'idée. 

M. REMY. 

On ne prend pas garde à tout. Savez -vous ce qu'il 
me dit la première fois qu'il vous vit ? Quelle est cette 
jolie fille -là? (MartooMuiU.) Approchez, mon neveu. 
Mademoiselle, votre père et le sien s'aimaient beau- 
coup ; pourquoi les enfans ne s'aimeraient - ils pas? 
En voilà un qui ne demande pas mieux -, c'est un 
cœur qui se présente bien. 



DORANTE, «mbarrassé. 



Il n'y a rien là de difficile à croire. 



ACTE I, SCÈNE IV. 187 

M» KEM Y» 

Voyez comme il vous regarde ! vous ne feriez pas 
là une si mauvaise emplette. 

MARTON. 

J'en suis persuadée *, monsieur prévient en sa fa- 
veur, et il faudra voir. 

Bon ! bon ! il faudra ! Je ne m'en irai point, que 
cela ne soit vu. 

MARTON, riant. 

Je craindrais d'aller trop vite. 

DORAHTE. 

Vous importunez mademoiselle, monsieur. 

M Art ON, riant. 

Je n'ai pourtant pas Tair si indocile. 

M. REMT, joyeux. 

Ah \ je suis content^ vous voilà d'accord. Oh çà! 

mes enfanS (U lear prend les mains & Ions deux) , jC VOUS fiaUCC , 

en attendant mieux. Je ne saurais rester; je reviendrai 
tantôt. Je vous laisse le soin de présenter votre futur 
à madame. Adieu, ma nièce, (niort.) 

MARTON, riant. 

Adieu donc, mon oncle. 



i88 LES FAUSSES CONFIDENCES, 

SCÈNE V. 

MARTON, DORANTE. 

MÀRTOir. 

En vérité, tout ceci a Fair d'un songe. Comme 
monsieur Remy expédie ! Votre amour me parait bien 
prompt ; sera-t-il aussi durable ? 

DORANTE. 

Autant Fun que l'autre , mademoiselle. 

HARTON. 

Il s'est trop hâté de partir. J'entends madame qui 
vient , et comme , grâce aux arrangemens de monsieur 
Remy, vos intérêts sont presque les miens, ayez la 
bonté d'aUer un moment sur la terrasse, afin que je 
la prévienne. 

DORANTE. 

Volontiers, mademoiselle. 

MARTON, en le voyant toitir. 

J'admire ce penchant dont on se prend tout d'un 
coup l'un pour l'autre. 

SCÈNE Vï. 

ARAMINTE, MARTON. 

ARAMINTE. 

Marton , quel est donc cet homme qui vient de me 
saluer si gracieusement , et qui passe sur la terrasse ? 
Est-ce à vous qu'il en veut? 



\ 



ACTE I, SCÈNE VI. 189 

MÂfiTOlV. 

Non , madame -, c'est à vous-même. 

ARÂMIUTE, d'an air aiifls rif. 

Eh bien! qu'on le fasse venir-, pourquoi s'en 

va-t-il? 

marton. 

C'est qu'il a souhaité que je vous parlasse aupara- 
vant. C'est le neveu de monsieur Remy, celui qu'il 
vous a propose pour homme d'affaires. 

. ARÀMIIÏTB. 

Ah ! c'est là lui ! Il a vraiment très-bonne façon. 

MARTOIf. 

Il est généralement estimé ^ je le sais. 

araminte. 

Je n'ai point de peine à le croire -, il a tout l'air de 
le mériter. Mais , Marton , il a si bonne mine pour un 
intendant, que je me fais quelque scrupule de le 
prendre \ n'en dira-t-on rien ? 

MARTOir. 

Et que voulez-vous qu'on dise ? Est-on obligé de 
n'avoir que des intendans mal faits ? 

ARAHIHTE. 

Tu as raison. Dis - lui qu'il revienne. U n'était pas 
nécessaire de me préparer à le recevoir. Dès que c'est 
monsieur Remy qui me le donne , c*en est assez -, je 
le prends. 

MARTON, comme tVa allant. 

Vous ne sauriez mieux choisir. (PaurevenaDt.) Êtes- 



igo LES FAUSSES CONFIDENCES, 

vous convenue du parti que vous lui faites? Monsieur 
Remy m'a chaînée de vous en parler. 

ARAKINTE. 

Cela est inutile. Il n y aura point de dispute là- 
dessus. Dès que c'est un honnête homme, il aura lieu 
d*étre content. Appelez-le. 

M ART O IT , liëûUDt de partir. 

On lui laissera ce petit appartement qui donne sur 
le jardin ; n'est-ce pas ? 

ahamiute. 

Oui , comme il voudra ^ qu'il vienne. 

(Marton ra dans la coulUie.) 

SCÈNE VIL 

DORANTE, ARAMINTE, MARTON. 

MARTOIT. 

Monsieur Dorante , madame vous attend. 

ARAMIKTE. 

Venez , monsieur ; je suis obligée à monsieur Remy 
d'avoir songé à moi. Puisqu'il me donne son neveu , 
je ne doute pas que ce ne soit un présent qu'il me 
fasse. Un de mes amis me parla avant-hier d'un inten- 
dant qu'il doit m'envoyer aujourd'hui \ mais je m'en 
tiens à vous. 

DORANTE. 

J'espère , madame , que mon zèle justifiera la pré- 
férence dont vous m'honorez , et que je vous suppUe 



ACTE I, SCÈNE VIL 191 

tle me conserver. Rien ne m'affligerait tant à présent 
que de la perdi'e. 

MÂRTON. 

Madame n'a pas deux paroles. 

ARÂMINTE. 

Non , monsieur^ c'est une affaire terminée, je ren- 
verrai tout. Vous êtes au fait des affaires apparem- 
ment ? vous y avez travaillé ? 

DORANTE. 

Oui, madame ^ mon père était avocat, et je pour* 
fais rétre moi-même. 

ARAMINTE. 

C'est- à -dire, que vous êtes un homme de très- 
boftne famille , et même au-dessus du parti que vous 
prenez ? 

DORANTE. 

Je ne sens rien qui m'humilie dans le parti que je 
prends, madame. L'honneur de servir une dame 
comme vous n'est au-dessous de qui que ce soit, et 
je n'envierai la condition de personne. 

ARAMINTE. 

Mes façons ne vous feront point changer de senti- 
ment. Vous trouverez ici tous les égards que vous 
méritez ; et si , dans la suite , il y avait occasion de 
vous rendre service , je ne la manquerai point. 

MARTON. 

Voilà madame-, je la reconnais. 

ARAMINTE. 

Il est vrai que je suis toujours fâchée de voir d'hon- 



iga LES FAUSSES CONFIDENCES, 

nétes gens sans fortune, tandis qu'une infinité de 
gens de rien , et sans mérite, en ont une éclatante. 
C'est une chose qui me blesse , surtout dans les per- 
sonnes de son âge *, car tous n'avez que trente ans 
tout au plus ? 

DORANTE. 

l'as tout-à-fait encore, madame. 

ARÂMIITTE. 

Ce (£u'il y a de consolant pour vous, c'est que vous 
avez le temps de devenir heureux. 

DORÂITTE. 

3e commence à l'être aujourd'hui , madame. 

ARÂMIirTE. 

Ou vous montrera l'appartement que je vous des-* 
fine. S'il ne vous convient pas , il y en a d'autres , et 
vous choisirez. Il faut aussi quelqu'un qui vous serve , 
et c'est à quoi je vais pourvoir. Qui lui donnerons- 
nous, Marton ? 

MARTON. 

U n'y a qu'à prendre Arlequin , madame. Je le vois 
à l'entrée de la salle, et je vais l'appeler. Arlequin , 
parlez à madame. 

SCÈNE VIII. 

ARAMINTE, DORANTE, MARTON, 

ARLEQUIN. 

ilRLEQUIN. 

Me voilà, madame. 



ACTE !, SCÈNE VIII. 193 

▲ BAHIICTE. 

Arlequin , vous êtes à présent à monsieur ; vous le 
servirez; je vous donne à lui. 

▲ RLE^UIH. 

CGynment , madame ! vous me donnez à lai ! Est^e 
que je ne serai plus à moi ? Ma personne ne m^appar* 
tiendra donc plus ? 

XABTON. 

Quel benêt! 

▲ HAMIITTE. 

Tenlends qu^au lieu de me servir, ce sera lui que 
tu serviras. 

ARLEQUmi comme pleurant. 

Je ne sais pas pourquoi madame me donne mon 
congé; je n'ai pas mëritë ce traitement; je l'ai toujours 
servie à faire plaisir. 

▲ RAMIKTE. 

Je ne te donne point ton congé; je te paierai pour 
être à monsieur. 

▲ RLEQUIV. 

Je représente à madame que cela ne serait pas 
juste; je ne donnerai pas ma peine d'un côté, pen- 
dant que l'argent me viendra d'un autre. Il faut que 
TOUS ayez mon service, puisque j'aurai vos gages; 
autrement je friponnerais , madame. 

▲ BAHIlfTE. 

Je désespère de lui faire entendre raison. 

MABTOir. 

Tu es bien sot! quand je t'envoie quelque part, 
5. i3 



ig4 LES FAUSSES. CONFIDENCES, 

ou que je te dis : Fais telle ou telle diose , n'obëis-tu 
pas? 

▲ BLEQTJIIV. 

Toujours. 

KAitTOll. 

Eh bien ! ce sera monsieur qui te le dira ccunme 
moi, et ce 'sera à la place de madame , et par son 
ordre. 

A&LE'QlJlir. 

Âh ! c'est une autre affaire.* C'est madame qui don- 
nera ordre à monsieur de souffrir mon service, que 
je lui prêterai par le commandement de madame. 

MARTOH. 

Voilà ce que c'est. 

ARLEQUIN. 

Vous voyez bien que cela méritait explication. 

VV DOMESTIQUE. 

1 

Voici TOtre marchande qui vous apporte des étof- 
fes, madame. 

▲ BAMIIITE. 

Je vais les voir, et je reviendrai. Monsieur, j'ai à 
vous parler d'une affaire^ ne tous éloignez pas. 

SCÈNE IX. 

DORANTE, MARTON, ARLEQUIN. 

ABLBQVIH. 

Oh çà ! monsieur, nous sommes donc l'un à Tau- 



ACTE I, SCÈNE IX. igS 

tre 9 et vous avez le pas sui; moi ? Je ferai le valet qui 
«ert; et vous le valet qui seret servi par ordre. 

MARTON. 

Ce faquin avec ses comparaisons 1 Va-t'en. 

AALEQUIN. 

Un moment -, avec votre permission, monsieur, ne 
paierez - vous rien ? Vous a-t-on donne ordre d^élre 

servi gratis? (Donnte ni.) 

MARTON. , 

Allons , laisse-nous. Madame te paiera; n'est-ce pat 

assez? 

ARLEQTJIir. 

Pardi ! monsieur , je ne vous coûterai donc guère ? 
On ne saurait avoir un valet à meilleur marché. . 

DORAZfTE. 

Arlequin a raison. Tiens , voilà d'avance ce que je 
le donne. 

ARLEQUm. 

Ah ! voilà une action de maître. A votre aise le 

reste. 

noRAnTE. 

Va boire à ma santë. 

ARLEQUIN, »*eaalUDt. 

Oh ! s'il ne faut que boire afin qu'elle soit bonne, 
tant que je vivrai , je vous la promets excellente. 
<A paru) Le gracieux camarade qui m'est venu là par 
hasard ! 



196 LES FAUSSES CONFIDENCES, 

SCÈNE X. 

DORANTE, MARTON; M- ARGAOTE, 

qui arriife un instant après, 

MARTOZr, 

Vous aTez lieu d^étre satisfait de Taccûeil de ma- 
dame. EUe parait faire cas de vous , et tant mieux ,' 
nous n'y perdrons point. Mais voici madame Argaute ; 
je Vous avertis que c'est sa mère , et je devine à peu 
près ce qui l'amène. 

X*' AfiGAUTE. 

Eh bien ! Marton , ma fille a un nouvel intendant 
que son procureur lui a donné, m'a-t-elle dit. J'en 
suis pichée \ cela n'est point obligeant pour monsieur 
le comte , qui lui en avait retenu un. Du moins devait- 
elle attendre , et les voir tous deux. D'où vient préfé- 
rer celui-ci ? Quelle espèce d'homme est-ce ? 

MAaTOV. 

C'est monsieur , madame. 

X"* ABGAXTE. 

Hé? c'est monsieur! Je ne m'en serais pas doutée } 
il est bien jeune. 

VÀRTON. 

^ A trente ans, on est en âge d'être intendant de 
maison, madame. 

h"' àrgante. 

C'est selon. Êtes- vous arrêté , monsieur? 



ACTE I, SCÈNE X. 197 

DORANTS. 



Oai , madame. 



k"* argaute. 



Et de chez qui sortez-vous ? 

DORAHTE. 

De chez moi , madame -, je n'ai encore ëté chez per- 
sonne. 

m"* AEGAITTE. 

De chez vous ! Vous allez donc faire ici TOtre ap~ 
prentissage ? 

MARTOH. 

Point du tout. Monsieur entend les affaires ; il est 
fils d^un père extrêmement habile. 

11^ ARGAZfTE, iM«rtoa,ipart. 

Je n'ai pas grande opinion de cet homme-là. Est-ce 
là la figure d'un intendant? U n'en a aon plus l'air... 

MARTON, à part. 

L'air n'y fait rien. (H«ni.) Je vous réponds de lui 9 
c'est l'homme qu'il nous faut. 

M** ARGAHTE. 

Pourvu que monsieur ne s'écarte pas des intentions 
que nous avons, il me sera indifférent que ce soit lui 
ou un autre. 

DORANTE. 

Peut-on savoir ces intentions , madame ? 

M*' ARGANTE. 

Connaissez-vous monsieur le comte Dorimont? C'est 
un homme d'un beau nom. Ma fille et lui aUaient 



igS LES FAUSSES CONFIDENCES, 

avoir un procès ensemble , an sujet d'une terre con- 
sidérable. Il ne s'agissait pas moins que de savoir à 
qui elle resterait-, et on a songe à les marier, pour 
empêcher qu'ils ne plaident. Ma fille est veuve d'un 
homme qui était fort considéré dans le monde, et qui 
l'a laissée fort riche. Madame la comtesse Dorimont 
aurait un rang si élevé, irait de pair avec des person- 
nes d'une si grande distinction, qu'il me tarde de 
voir ce mariage conclu ] et , je Tavoue , je serais char- 
mée moi-même d'être la mère de madame la comtesse 
Dorimont, et de plus que cela peut - étre^ car mon- 
sieur le comte Dorimont est en passe d'aller à tout. 

DOKAIITE. 

Les paroles sont-elles données de part et d'autre ? 



m"* ABGÀIfTE. 



Pas tout - à - fait encore , mais à peu près ; ma fille 
n'en est pas éloignée. Elle souhaiterait seulement être 
bien instruite de l'état de l'affaire, et savoir si elle 
4i'a pas meilleur droit que monsieur le comte , afin 
que, si elle l'épouse, il lui en ait plus d'obligation. 
Mais j'ai quelquefois peur que ce ne soit une défaite. 
Ma fille n'a qu'un défaut \ c'est que je ne lui trouve 
pas assez d'élévation. Le beau nom de Dorimont et 
le rang de comtesse ne la touchent pas assez; elle ne 
sent pas le désagrément qu'il y a de n'être qu'une 
bourgeoise. Elle s'endort dans cet état , malgré le bien 
qu'elle a. 

DORA.IITE, doucemenf. 

Peut -être n'en sera - 1 - elle pas plus heureuse, si 
elle en sort. 



ACTE I, SCENE X. 19g 

M** AKGAirTE, Tlfement. 

II ne s'agit pas de ce que vous en pensez. Gardes 
votre petite réflexion roturière-, et servez -nous, si 
vous voulez être de nos amifi. 

Cest un petit trait de morale qi^i ne gâte rien à 
notre affaire. 

m"* ARGAIITE. 

Morale subalterne qui me déplaît. 

DOAAVTE. 

De quoi est-il question, madame? 

If** AAGAIITB. 

De dire à ma fille , quand vous aurez vu ses papiers , 
que son droit est le moins bon \ que, si elle plaidait, 
elle perdrait. 

DOAAVTE. 

Si efibctivement son droit est le plus fidUe , je ne 
manquerai pas de Ten avertir, madame. 

M** ABGAITTB, àMartoB,à|Mirl. 

Hum ! quel esprit borné ! (A Donntc.) Vous n*j êtes 
point', ce n'est pas là ce qu'on vous dit; on vous 
charge de lui parler ainsi , indépendamment de son 
droit bien ou mal fondé. 

DOEAHTB. 

Mais , madame , il n'y aurait point de probité à la 
tromper. 

K** AEGAVTE. 

De probité ! J'en manque donc, moi? Quel raison- 



aoo LES FAUSSES CONFIDENCES, 

nement ! C'est moi qui suis sa mère y et qui vous or- 
donne de la tromper à son avantage, entendez-YOos ? 
cVst moi f moi. 

DORANTF. 

Il y aura toujours de la mauvaise foi de ma part. 

k"^ ARGAUTE, àMarton,àpflil. 

C'est un ignorant que cela, qu'il faut renvoyer. 
Adieu, monsieur Fhomme d'afiàires, qui n'avez fait 
celles de personne, csne lort.) 

SCÈNE XI. 

DORANTE, MARTON. 

DOAANTB. 

Cette mère-là ne ressemble guère à sa fille. 

MAftTON. 

Oui , il y a quelque différence ; et je suis (îchëe 
de n'avoir pas eu le temps de vous prévenir sur son 
humeur brusque. Elle est extrêmement entêtée de ce 
mariage, comme vous voyez. Au surplus, que vous 
.importe ce que vous direz à la fdle, dès que la mère 
sera votre garant? Vous n'aurez rien à vous reprocher , 
ce me semble. Ce ne sera pas là une tromperie. 

DORAUTE. 

Eh ! vous m'excuserez ; ce sera toujours l'engager 
à prendre un parti qu'elle ne prendrait peut-être pas 
sans cela. Puisque l'on veut que j'aide à l'y détermi- 
ner, elle y résiste donc ? 



ACTE I, SCÈNE XI. aoi 

XÀ&TOK. 

C'est par indolence. 

Croyez-moi ; disons la vërilë. 

Oh çà ! il y a une petite raison à laquelle vous de- 
vez vous rendre; c est que monsieur le comte me fait 
présent de mille écus le jour de la signature du con- 
trat; et cet argent-là, suivant le projet de monsieur 
Remy, vous regarde aussi bien que moi, comme vous 
voyez. 

DORANTE., 



• f 



Tenez , mademoiselle Marton , vous êtes la plus 
aimable fille du monde ; mais ce n'est que faute de 
réflexion que ces mille écus vous tentent. 



MARTOJf. 

Au contraire ^ c'est par réflexion qu'ils me tentent ; 
plus j'y rêve , et plus je les trouve bons. 

DORANTE. 

Mais vous aimez votre maîtresse ; et si elle n'était 
pas heureuse avec cet homme- là, ne vous reproche-, 
riez -vous pas d'y avoir contribué pour une si misé- 
rable somme ? 

MARTON. 

Ma foi , vous avez beau dire ; d'ailleurs , le comte 
est un honnête homme, et je n'y entends point de 
finesse. Voilà madame qui revient , elle a à vous par- 



aoa LES FAUSSES CONFIDENCES, 

1er. Je me retire. Méditez sar cette somme; tous la 
goûterez aussi bien que moi. çexu wn.) 

BO&AUTE* 

Je Be suis pas si fâché de la tromper. 

SCÈNE XII. 

ARAMINTE, DORANTE. 

▲KAHIZITB. 

Vous ayez donc vu ma mère? 

DOBAITTE. 

Oui, madame; il n'y a qu'un moment. 

▲ RAMINTE. 

Elle me Ta dit , et voudrait bien que j*en eusse pris 
un autre que tous. 

DOEAHTB. 

Il me Ta paru. 

▲ AIMIZITE. 

Oui; mais ne vous embarrassez point; vous me 
convenez. 

Je n'ai point d'autre ambition. 

ÀKIMINTS. 

Parlons de ce que j'ai à vous dire ; mais que ceci 
soit secret entre nous, je vous prie. 

DORAHTB. 

Je me trahirais plutôt moi-méme. 



ACTE I, SCÈNE XII. aoS 

1RÀMI»TB. 

Je n^hësite point non plus à vous donner ma con- 
fiance. Voici ce que c'est; on veut me marier avec 
monsieur le comte Dorimont , pour éviter un grand 
procès que nous aurions ensemble au sujet d'une 
terre que je possède. 

DOElZITE. 

Je le sais , madame ; et j'ai le malheur d*avoir dëplu 
tout à l'heure là-dessus à madame Argante. 

A&AXIlfTE. 

Eh ! d'où vient ? 

nORAKTE. 

C'est que si , dans votre procès , vous avez le bon 
droit de votre côté, on souhaite que je vous dise le 
contraire, afin de vous engager plus vite à ce maôage; 
et j'ai prié qu'on m'en dispensit. 

▲ BÀXINTE. 

Que ma mère est frivole ! Votre fidëlitë ne me sur- j 
prend point-, j'y comptais. Faites toujours de même , 
et ne vous choquez point de ce que ma mère vous a 
dit. Je la désapprouve. A-t-elle tenu quelque discours 
désagréable ? 

DORANTE. 

Il n'importe, madame ; mon zèle et mon attache- ] 
ment en augmentent *, voilà tout. 

▲ramirte. 

Et voilà pourquoi aussi je ne veux pas qu'on vous 
chagrine, et j'y mettrai bon ordre. Qu'est-ce que 



/ 



ao4 L£S FAUSSES CONFIDENCES, 

cela signifie ? Je me tacherai, si cela continue. Com- 
ment donc? vous ne seriez pas en repos! On aura de 
mauvais procédés avec vous , parce que vous en avez 
d'estimables \ cela serait plaisant ! 

DORÀHTB. 

Madame, par toute la reconnaissance que je vous 
dois , n'y prenez point garde. Je suis confus de vos 
bontés , et je suis trop heureux d'avoir été querellé. 

AEÀHIZITB. 

Je loue vos sentimens. Revenons à ce procès dont 
il est question, si je n'épouse point monsieur le 
comte. 

SCÈNE XIII. 

DORANTE, ARAMINTE, DUBOIS. 

DUBOIS. 

Madams la marquise se porte mieux, madame, 

(Il feint de voir Dontale tvec iiirpris«.) Ct VOUS CSt fort obligéc. • . . 

fort obligée de votre attention. (Donnte reiat àe aétoani«r u 

Uu, poar M cadi«r â« Daboia.) 

ARAMINTE. 

Toilà qui est bien. 

DUBOIS) regardant toujonn Dorante. 

Madame , on m'a chargé aussi de vous dire un mot 
qui presse. 

ARAHIHTB. 

De quoi s'agit-il ? 



ACTE I, SCÈNE XIV. io5 

DUBOIS. 

Il m*est recommandé de ne vous parler qu'en par- 
ticulier. 

▲ RAHXVTEi à Dorante. 

Je n'ai point achevé ce que je voulais vous dire. 
Laissez - moi , je vous prie, un moment; et revenez. 

SCÈNE XIV. 

ARAMINTE, DUBOIS. 

▲ KAHIIVTE. 

Qu'est-ce que c'est donc que cet air étonné que tu 
as marqué , ce me semble, en voyant Dorante ? D'où 
vient cette attention à le regarder ? 

DUBOIS. 

Ce n'est rien , sinon que je ne saurais plus avoir 
l'honneur de servir madame, et qu'il faut que je lui 
demande mon congé. 

▲ RAMIHTE, larprisc. 

Quoi ! seulement pour avoir vu Dorante ici ? 

DUBOIS. 

Savez-vons à qui vous avez affaire ? 

ARÀMIITTE. 

Au neveu de monsieur Remy , mon procureur. 

DUBOIS. 

Eh ! par quel tour d'adresse est- il connu de ma- 
dame? comment a-t-il fait pour arriver jusqu'ici ? 



!U)6 XES FAUSSES CONFIDENCES, 

▲ AAMIRTE. 

C'est monsieur Remy qui me Fa enyoyë pour in- 
tendant. 

DUBOIS. 

Lui, votre intendant! Et c'est monsieur Remy qui 
VOUS l'envoie! Hëlas! le bonhomme , il ne sait pas 
qui il vous donne -, c'est un démon que ce garçon-là. 

▲ aiMINTB. 

Mais que signifient tes exclamations ? Explique-toi ; 
esVce que tu le connais ? 

DUBOIS. 

Si je le connais, madame! si je le connais! Âh! 
vraiment oui; et il me connaît bien aussi. N'avez- 
vous pas vu comme il se détournait, de peur que je ne 
le visse ? 

▲ RÀMIZITE. 

Il est vrai , et tu me surprends à mon tour. Serait- 
il capable de quelque mauvaise action , que tu saches? 
Est-ce que ce n'est pas un honnête homme ? 

DUBOIS. 

Lui ! il n'y a point de plus brave homme dans toute 
la terre ; il a peut - être plus d'honneur à lui tout 
seul que cinquante honnêtes gens ensemble. Oh ! 
c'est une probité merveilleuse ; il n'a peut - être pas 
son pareil. 

▲ KAMIHTS. 

Eh I de quoi peut-il donc être question? D'où vient 
que tu m'alarmes ? En vérité , j'en suis tout émue. 



ACTE I, SCENE XIV. 207 

DUBOIS. 

Son défaut, c^est là. (iiMtoachcUfrootoCestà la tête 
que le mal le tieut. 

4 la tête? 

Duaoïd. 

Oui; il est timbré, mais timbré comme cent. 

ARÀMIHTE. 

Dorante! U m*a paru de tr.ès-bon sens. Quelle 
preuve as'tu de sa folie P 

DUBOIS. 

Quelle preuve? U y a six mois qu'il est tombé fou , 
qu'il en a la cervelle brûlée, qu'il eu est comme un 
perdu. Je dois bien le savoir, car j'étais à lui, je le 
servais \ et c'est ce qui m'a obligé de le quitter-, et 
c'est ce qui me force de m'en aller encore : ôtez cela, 
c'est im homme incomparaUe. 

▲ BAMIVTB, un pea boadanC. 

Oh bien ! il fera ce qu'il voudra *, mais je ne le gar- 
derai pas. On a bien affaire d'un esprit renversé ; et 
peut-être encore, je gage, pour quelque objet qui 
n'en vaut pas la peine \ car les hommes ont des fan-» 
taisies!...' 

DUBOIS. ^ 

Ah ! vous m'excuserez. Pour ce qui est de l'objet, 
il n'y a rien à dire. Malepeste I sa folie est de bon 
goût. 

ÀHAMIITTE. 

N'importe j je veux le congédier. Est-ce que tu la 
connais cette personne ? 



'^t. 



ï 



r . 






210 LES Fausses confidences, 

•: ÀRAKIItTE. 

^' Tu m^étonnes à un point !... 

I>«JBOIS. 

Je me fis même ami d'un de vos gens qui n'y est 
plus, un garçon fort exact, qui m'instruisait, et à 
qui je payais iiouteille. C'est à la comédie qu'on va, 
me disait- il; et je courais faire mon rapport, sur le- 
quel, dès quatre heures, mon homme était à la porte. 
C'est chez madame celle-ci , c'est chez madame celle* 
là ; et , sur cet avis^ nous allions toute la soirée habi^ 
ter la rue , ne vous déplaise , pour voir madame entrer 
et sortir , lui dans un fiacre , et moi derrière , tous 
deux morfondus et gelés , car c'était dans l'hiver ; lui 
ne s'en souciant guère , moi jurant par - ci , par - là , 
pour me soulager. 

AftAMIHTE. 

Est-il possible? 

DUBOIS. 

Oui , madame. Â la fin , ce train de vie m'ennuya ; 
ma santé s'altérait , la sienne aussi. Je lui fis accroire 
que vous étiez à la campagne ; il le crut , et j'eus 
quelque repos. Mais n'alla-t-il pas, deux jours après, 
vous rencontrer aux Tuileries, où il avait été s'attris- 
ter de votre absence! Au retour, il était furieux*, il 
voulut me battre, tout bon qu'il est-, moi, je ne le 
voulus point, et je le quittai. Mon bonheur ensuite 
m'a mis chez madame, où , à force de se démener, 
je le trouve parvenu à votre intendance ; ce qu'il ne J 

troquerait pas contre la place de l'empereur. 



ACTE I, SCÈNE XIV. 211 

▲ RlMXSITE. 

Y a-t-ilrien de si particulier? Jesui8si lasse d'avoir 
des gens qui me trompent > cpje je me réjouissais de 
ravoir, parce qu'il a de la probité. Ce n'est pas que 
je sois fâchée } car je suis bien au-dessus de cala* 

DUBOIS. 

U y aura de la bonté à le renvoyer. Plus il voit 
madame, plus il s'achève. 

▲ramjnte. 

Vraiment, je le renverrais bien -, mais ce n'est pas là 
ce qui le guérira. Je ne sais que dire à monsieur Re- 
my, qui me l'a recommandé ; et ceci m'embarrasse. 
Je ne vois pas trop comment m'en défaire honnête- 
ment. 

DUBOIS. 

Oui \ mais vous ferez un incurable, madame. 

ARAHINTE, vivement. 

Oh ! tant pis pour lui \ je suis dans des circonstances 
où je ne saurais me passer d'un intendant. Et puis , il 
n^ a pas tant de risque que tu le crois. Au contraire , 
s'il y avait quelque chose qui pût ramener cet homme, 
c'est rhabitude de me voir plus qull n'a fait ; ce serait 
même un service à lui rendre^ 

DUBOIS. 

Oui 5 c'est un remède bien innocent. Première- 
ment, il ne vous dira mot^ jamais vous n'entendrez 
parler de son amour. 

ahàminte. 

En es-tu bien sûr ? 



212 LES FAUSSES CONFIDENCES, 

BUBOIS. 

Oh ! U ne faut pas en avoir peur} il mourrait plu- 
tôt, lia un respect, um adoration, unehumilité pour 
vous , tjui n'est pas concevable. Est-ce que vous croyez 
qu il songe à être aime ? Nullement. U dit que dans 
Tunivers il n'y a personne qui le mérite ; il ne veut 
que vous voir , vous considérer, regarder vos yeux , 
vos grâces , votre belle taille ; et puis c'est tout. Il me 
Ta dit mille fois. 

▲ KAMIHTB , htuMant les ^paolet. 

Voilà qui est bien digne de compassion ! Allons, je 
patienterid quelques jours, en attendant que j'en aie 
un autre. Au surplus , ne crains rien \ je suis contente 
de toi. Je récompenserai ton zèle, et je ne veux pas 
que tu me quittes j entends-tu , Dubois ? 

DUBOIS. 

Madame, je vous suis dévoué pour la vie. 

▲ RAMIITTE. 

j'aurai soin de toi. Surtout qu'il ne sache pas que 
je suis instruite \ garde un profond secret ; et que tout 
le monde , jusqu'à Marton , ignore ce que tu m'as dit. 
Ce sont de ces choses qui ne doivent jamais percer. 

DUBOIS. 

Je n'en ai jamais parlé qu'à madame. 

ÀRÀHIHTE. 

Le voici qui revient^ va-t'en. 



ACTE I, SCÈNE XY. ai3 

SCÈNE XV. 

DORANTE, ARAMINTE. 

A.RÀXIIfTB.y an moment Mal*. 

Là Yérité est que voici une confidence dont je me 
serais bien passée moi-même. 

DORANTE» 

Madame , je me rends à yos ordres. ^ 

▲ràxiutb. 

Oui, monsieur. De quoi vous parlais -je? Je Fai 
oublié. 

DORANTE. 

D'un procès, avec monsieur le comte Dorimont. 

ARAMINTE. 

Je me remets ; je vous disais qu'on veut nous ma- 
rier. 

DORANTE. 

Oui, madame \ et vous alliez, je crois , ajouter que 
vous n'étiez pas portée à ce mariage. 

ARAMINTE. 

Il est vrai. J'avais envie de vous charger d'exami- 
ner raffdre , afin de savoir si je ne risquerais rien à 
plaider ; mais je crois devoir vous dispenser de ce 
travail ; je ne suis pas sûre de pouvoir vous garder. 

DORANTE. 

Ah ! madame, vous avez eu la bonté de me rassu- 
rer là-dessus. 



2i4 LES FAUSSES CONFIDENCES, 

▲aaxihte. 

Oqî \ mais je ne faisais pas réflexion que j*ai promis 
à monsieur le comte de prendre un intendant de sa 
main. Vous voyez bien qu'il ne serait pas honnête de 
lui manquer de parole, et du moins faut-il que je parle 
à celui qu'il m'amènera* 

DOaANTE. 

ie ne suis pas heureux ; rien ne me réussit , et j'au- 
rai la douleur d'être renvoyé. 

▲raxiittb. 

ie ne dis pas cela \ il n'y a rien de résolu là -des- 
sus. 

Doai.irTB. 

Ne me laisser point dans l'incertitude où je suis , 
madapie. 

ÀRAMINTE. 

Eh ! mais , oui , je tâcherai que vous restiez \ je ta- 
cherai. 

DORANTE. 

Vous m'ordonnez donc de vous rendre compte de 
l'affaire en question ? 

ÀRÀMINTE. 

Attendons ^ si j'allais épouser le comte , vous auriez 
pris une peine inutile. 

DORANTE. 

Je croyais avoir entendu dire à madame qu'elle 
n'avait point de penchant pour lui. 

ÀRÀMINTE. 

Pas encore. 



ACTE I, SCÈNE XVI. 2i5 

DOHAlfTE. 

Et d'ailleurs, votre situation est si tranquille et si 
douce ! 

ARA MIXITE, à pari. 

Je n*ai pas le courage de Taffliger... Eh bien ! oui- 
dà, examinez toujours, examinez. J'ai des papiers 
dans mon cabinet, je vais les chercher. Vous viendrez 
les prendre, et je tous les donnerai. (EDs'ensiUnt.) Je 
n'oserais presque le regarder ! 

SCÈNE XVL 

DORANTE, DUBOIS, venant a unair mystérieux 

et eomme passante 

nuBois. 

Marton vous cherx^he pour vous montrer Fappar- 

tement qu*on vous destine. Arlequin est allé boire. 

Tai dit que j'allais vous avertir. Comment vous traite- 

t-on ? 

dorahte. 

Qu'elle est aimable ! Je suis enchanté ! De quelle 
façon a-t-elle reçu ce que tu lui as dit ? 

DUBOIS, comme en fuyant. 

Elle opine tout doucement à vous garder par com- 
passion; elle espère vous guérir par l'habitude de la 
voir. 

DORAUTE, charma. 

Sincèrement ? 



2i6 LES FAUSSES CONFIDENCES, 

DUBOIS. 

Elle n'en réchappera point ; c^est autant de pris. 
Je m'en retourne. 

DORAHTE. 

Reste , au contraire. Je crois que voici Marton. Dis-, 
lui que madame m'attend pour me remettre des pa- 
piers y et que j'irai la trouver dès que je les aurai. 

DUBOIS. 

Partez^ aussi bien ai -je un petit avis à donner à 
Marton. Il est bon de jeter dans tous les esprits les 
soupçons dont nous avons besoin. 

SCÈNE XVII. 

DUBOIS, MARTON. 

MABTON. 

OÙ est donc Dorante ? il me semble l'avoir vu avec 
loi. 

DU BOIS y bnuquement. 

Il dit que madame l'attend pour des papiers; il 
reviendra ensuite. Au reste, qu'est-il nécessaire qu'il 
voie cet appartement? S'il n'en voulait pas, il serait 
bien délicat. Pardi, je lui conseillerais... 

HARTON. 

Ce ne sont pas là tes affaires ; je suis les ordres de 
madame. 

DUBOIS. 

Madame est bonne et sage -, mais prenez garde , ne 



ACTE I, SCÈNE XVII. 217 

trouvez-vous pas que ce petit galant-là fait les yeux 
doux? 

MARTON. 

U les fait comme il les a. 

BUBOIS. 

Je me trompe fort, si je n'ai pas vu la mine de ce 
freluquet considérer, je ne sais où, celle de madame. 

MARTON* 

Eh bien ! est-ce qu^on te fôche, quand on la trouve 
beUe? 

DUBOIS. 

Non. Mais je me figure quelquefois qu*il n'est venu 
ici que pour la voir de plus près. 

MARTOV, riant. 

Ah ! ah ! quelle idée ! Va , tu n'y entends rien ; tu 
t'y connais mal. 

DUBOIS, rianU 

Àh ! ah ! je suis donc bien sot ! 

M ARTO N , riant en aVn allant. 

Ah ! ah ! l'original avec ses observations ! 

DUBOIS, seul. 

Allez, allez, prenez toujours. J'aurai soin de vous 
les faire trouver meilleures. Allons faire jouer toutes 
nos batteries. 

FIN DU rnEMIER ACTE. 




2i8 LES FAUSSES CONFIDENCES, 



!••• 



ACTE IL 



SCÈNE I. 

ARAMINTE, DORANTE. 

dobaste. 
NoH, madame, vous ne risquez rien -, vous pouvez 
plaider en toute sûreté. J'ai même consulté plusieurs 
personnes , Taffaire est excellente \ et si vous n*avez 
que le motif dont vous parlez pour épouser monsieur 
le comte, rien ne vous oblige à ce mariage. 

A&ÀMIlfTE. 

Je Taffligerai beaucoup, et j'ai de la peine à m'y 
résoudre. 

DORANTE. 

Il ne serait pas juste de vous sacrifier à la crainte de 
rafHiger. 

ARAMX9TE. 

Mais avez-vous bien examiné ? Vous me disiez tan- 
tôt que mon état était doux et tranquille. N'aimeriez- 
Yous pas mieux que j'y restasse ? N'êtes- vous pas ui| 
peu trop prévenu contre le mariage , et , par consé- 
quent, contre monsieur le comte ? 

DORAlfTE* 

Madame , j'aime mieux vos intérêts que les siens , 
et que ceux de qui que ce soit au monde. 



i 



ACTE II, SCENE I. 3x9 

▲bamints. 

Je ne saurais y trouver à redire. En tout cas , si je 
répouse, et qu*il yeuille en mettre un autre ici à vo- 
tre place , vous n*y perdrez point. Je vous promets 
de vous en trouver une meilleure. 



DORAIVTE, trisUment. 



Non , madame. Si j'ai le malheur de perdre celle- 
ci , je ne serai plus à personne. Et apparemment que 
je la perdrai \ je m*y attends. 

ARAMIMTE. 

Je crois pourtant que je plaiderai ; nous verrons. 

DORAUTE. 

J'avais encore une petite chose à vous dire , ma- 
dame. Je viens d'apprendre que le concierge d'une 
de vos terres est mort. On pourrait y mettre un de 
vos gens \ et j'ai songé à Dubois , que je remplacerai 
ici par un domestique dont je réponds. 

ARAMIlfTZ. 

Non. Envoyez plutôt votre homme au château , et 
laissez-moi Dubois ; c'est un garçon de confiance qui 
me sert bien , et que je veux garder. À propos , il m'a 
dit, ce me semble, qu'il avait été à vous quelque 
temps? 

DORANTE, feigDSDt un peu d*embftrrai. 

Il est vrai , madame ; il est iidèle , mais peu exacte 
Rarement, an reste , ces gens -là parlent -ils bien de 
ceux qu'ils ont servis. Ne me nuirait- il point dans 
votre esprit ? 



32« LES FAUSSES CONFIÏ>ENCES, 

ÀBAMISTE, ui^iftmmtM. 

Celui • ci dit beaucoup de bien de vous j et voilà 
tout. Que veut monsieur Remy ? 

SCÈNE IL 

AliAMINTE, DORANTE, M. REMY. 

IK» RcU sa 

Madaxb, je suis votre très -humble serviteur. Je 
viens vous remercier de la bonté que vous avez eue 
de prendre mon neveu à ma recommandation. 

▲RAHIlffTE. 

Je n*ai pas hësité , comme vous l*avez vu. 

X. BEXT. 

Je vous rends mille grâces. Ne m'aviez-vous pas dit 
qu*on vou^ en offrait un autre ? 

▲ RAMIITTE. 

Oui y monsieur. 

K. n&Jft X. 

Tant mieux ^ car je viens vous demander celui - ci 
pour une affaire d'importance. 

DOaAZITE) d*im air d» refus. 

Et d'où vient , monsieur ? 

H. REKlY. 

Patience ! 

▲ RAVIZITE. 

Mais , monsieur Remy, ceci est un peu vif. Vous 
prenez assez mal votre temps ; et j'ai refusé l'autre 
personne. 



ACTE II, SCENE II. 221 

DORANTE. 

Pour moi , je ne sortirai jamais de chez madame , 
qu'elle ne mie congédie. 

M* REXY| braiç[uemntt. 

Vous ne savez ce que vous diles. Il faut pourtant 
sortir^ vous allez voir. Tenez, madame, jugez -en 
vous-même; voici de quoi il est question. Cest une 
dame de trente -cinq ans, qu'on dit jolie femme, 
estimable, et de quelque distinction, qui ne déclare 
pas son nom ; qui dit que j'ai été son procureur; qui 
a quinze mille livres de rente pour le moins, ce 
qu'elle prouvera ; qui a vu monsieur chez moi , qui 
lui a parlé, qui sait qu'il n'a point de bien, et qui 
offre de l'épouser sans délai. Et la personne qui est 
venue chez moi de sa part, doit revenir tantôt pour 
savoir la réponse , et vous mener tout de suite chez 
elle. Cela est-il net? Y a-t-il à se consulter là-dessus? 
Dans deux heures il faut être au logis. Ai -je tort, 
madame ? 

ÀRÀICIIITE, froidêmeiu. 

C'est à lui de répondre. 

H. REMT. 

Eh bien? A quoi pense-t-il donc? Yiendrez-vous ? 

DORANTE. 

Non, monsieur; je ne suis pas dans cette disposi- 
tion-là. 

IS* R E IS Y • 

Hum ! Quoi ? Entendez - vous ce que je vous dis , 



3M LES FAUSSES CONFIDENCES, 

qu elle a quinze mille livres de rente ; entendez-vous? 

doràhte. 

Oui , monsieur ; mais en eût - elle vingt fois davan- 
tage , je ne Tépouserais pas. Nous ne serions heureux 
ni Tun ni Fautre ^ j'ai le cœur pris; j'aime ailleurs. 

H« REM Y 9 d'un ton raillenr, et traînant «m mots. 

J'ai le cœur pris ! voilà qui est fâcheux ! Âh ! ah ! 
le cœur est admirable ! Je n'aurais jamais deviné la 
beauté des scrupules de ce cœur* là, qui veut qu'on 
reste intendant de la maison d' autrui y pendant qu'on 
peut l'être de la sienne ! Est - ce là votre dernier mot ^ 
berger fidèle? 

DORANTE. 

Je ne saurais changer de sentiment » monsieur. 

M. REHY. 

Oh ! le sot cœur, mon neveu ! Vous êtes un imbé- 
cile, un insensé; et je tiens celle que vous aimez pour 
une guenon » si elle n'est pas de mon sentiment. K 'est- 
il pas vrai , madame ? et ne le trouve2-vous pas extra- 
vagant ? 

ÀRAMIUTE, doncement. 

Ne le querellez point. Il parait avoir tort; j'en 
conviens. 

M. REM Y, Tirement. 

Comment, madame! il parait.... 

ARAMIHTE. 

Dans sa façon de penser je l'excuse. Voyez pourtant, 
Dorante. Tâchez de vaincre votre penchant , si vous 
le pouvez. Je sais bien que cela est difficile. 



ACTE II, SCENE III. 223 

DORANTE. 

Il n'y a pas moyeu, madame; mon amour m*est 
plus cher que ma vie. 

M. REXY, d*aD air tftonntf. 

Ceux qui aiment les beaux sentimens , doivent être 
contens. En voilà un des plus curieux qui se fassent. 
Vous trouvez donc cela raisonnable, madame ? 

▲ RAMIJfTE. 

Je vous laisse, parlez-lui vous-même, (a pan.) U me 
touche tant, qu*il faut que je m'en aille. (EUesoit.) 

DORÀJfTB, à part. 

U ne croit pas si bien me servir» 

SCÈNE III. 

DORANTE, M. REMY, MARTON. 

M. RE M Y , regardant ton neveu. 

DoRAHTE , sais - lu bien qu il n'y a point de fou aux 
petites-maisons de ta force ?(Hartonarrive.) Venez, made- 
moiselle Marton. 

MARTON* 

Je viens d'apprendre que vous étiez ici. 

M. RBMT* 

Dites-nous un peu votre sentiment; que pensez- 
vous de quelqu'un qui n'a point de bien , et qui refuse 
d'épouser une honnête et fort jolie femme, avec 
quinze mille livres de rente bien venans P 



a24 LES FAUSSES CONFIDENCES, 

MARTOlf. 

Voire question est bien aisée à décider. Ce quel- 
qu'un rêve. 

M. REMTy moatrant Donnie. 

Voilà le rêveur ) et pour excuse , il allègue son cœur 
que TOUS avez pris ; mais comme apparemment il n'a 
pas encore emporté le vôtre, et que je vous crois 
encore à peu près dans tout votre bon sens , vu le peu 
de temps qu'il y a que vous le connaissez, je vous 
prie 'de m'aider à le rendre plus s^e. Assurément 
vous êtes fort jolie ; mais vous ne le disputerez point 
à un pareU établissement ; il n'y a point de beaux 
yeux qui vaillent ce prix-là. 

MARTON. 

Quoi ! monsieur Remy, c'est de Dorante que vous 
parlez ? C'est pour se garder à moi qu'il refuse d'être 
riche? 

Kl* REKIY* 

Tout juste*, et vous êtes trop généreuse pour le 
souffrir. 

M A R TO N , avec nn air de pauion. 

Vous vous trompez , monsieur; je l'aime trop moi- 
même pour l'en empêcher, et je suis enchantée. Ah ! 
Dorante , que je vous estime ! Je n'aurais pas cru que 
vous m'aimassiez tant. 

M. REICY. 

Courage ! je ne fais que vous le montrer, et vous 
en êtes déjà coiffée! Pardi I le cœur d'une femme est 
bien étonnant ! le feu y prend bien vite ! 



ACTE II, SCÈNE III. aaS 

M A HT ON , comme chagrine. 

£h ! monsieur, faat-il tant de bien pour être heu- 
reux ? Madame , qui a de la bonté pour moi , sup- 
pléera en partie par sa générosité à ce qu'il me sacri- 
fie. Que je vous ai d'obligation , Dorante ! 

DORANTE. 

Oh ! non , mademoiselle , aucune. Vous n'avez 
point de gré à me savoir de ce que je fais ' ^ je me livre 
à mes sentimens , et ne regarde que moi là - dedans. 
Vous ne me devez rien ^ je ne pense pas à votre re- 
connaissance. 

makton. 

Vous me charmez \ que de délicatesse ! Il n'y a 
encore rien de si tendre que ce que vous me dites. 

M. REMT. 

Par ma foi ! je ne m'y connais donc guère ; car je 
le trouve bien plàt. (A Marton.) Adieu , la belle enfant -, 
je ne vous aurais, ma foi, pas évaluée ce qu'il vous 
achète. Serviteur , idiot ; garde ta tendresse , et moi 
ma succession, (u <ort.) 

MARTON. 

Il est en colère \ mais nous l'apaiserons. 

DORANTE. 

Je l'espère. Quelqu'un vient. 



' f^ous n'avez point de gré h me savoir, etc. On dirait mieux au 
jourd^hiiî : F'ous n*avez pointa me savoir gré, etc. 

5. l5 



226 LES FAUSSES CONFIDENCES^, 

MÀRTOK. 

Cest le comte, celoi doat je vous ai parle, et qai 
doit épouser madame. 

douarte. 

Je TOUS laisse donc; il pourrait me parler de son 
procès *, vous savez ce que je vous ai dit là-dessus , et 
il est inutile que je le voie. <u son.) 

SCÈNE IV, 

LE COMTE, MARTON, 

LB COMTB» 

Bovjoim, Marton. 

Vous voilà donc revenu , monsieur ? 

LE COMTE. 

Oui. On m*a dit qu'Araminte se promenait dans le 
jardin \ et je viens d'apprendre de sa mère une chose 
qui me chagrine. Je lui avais retenu un intendant , qui 
devait aujourd'hui entrer chez elle *, et cependant elle 
en a pris un autre , qui ne plaît point à la mère et 
dont nous n'avons rien à espérer. 

MAETON. 

Nous n'en devons rien craindre non plus, mon«- 
sieur. Allez, ne vous inquiétez point ^ c'est un galant 
homme, et si la mère n'en est pas contente, c'est un 
peu de sa faute. Elle a débuté tantôt par le brusquer 
d'une manière si outrée, Fa traité si mal, qu'il n'est 



\ 



ACTE II, SCÈNE IV. 237 

pas étonnant qu'elle ne Fait point gagné. Imaginez- 
yous qu'elle Fa querellé de ce qu'il était bien fait. 

LE COIITX. 

Ne serait-ce point lui que je viens de voir sortir 
d'avec vous ? 

MÀHTOV. 

Lui-même. 

LE COMTE. 

U a bonne mine, en effet, et n'a pas trop Tair de 
ce qu'il est. 

MAUTOn. 

Pardonnez - moi , monsieur; car il est honnête 
homme. 

LE COMTE. 

N'y aurait- il pas moyen de raccommoder cela? 
Araminte ne me hait pas, je pense; mais elle est 
lente à se déterminer; et, pour achever de la résou- 
dre, il ne s'agirait plus que de lui dire que le sujet 
de notre discussion est douteux pour elle. Elle ne 
voudra pas soutenir l'embarras d'un procès. Parlons 
à cet intendant ; s'il ne faut que de l'argent pour le 
mettre dans nos intérêts, je ne l'épargnerai pas. 

MARTOK. 

Oh, non! ce n'est point un homme à mener par 
là ; c'est le garçon de France le plus désintéressé. 

LE COMTE, 

Tant pis ; ces gens-là ne sont bons à rien. 

mautoh. 
Laissez-moi faire. 



228 LES FAUSSES CONFIDENCES, 

SCÈNE V. 

LE COMTE, ARLEQUIN, MARTON. 

ABLEQUIir. 

L Mademoiselle , voilà on homme qui en demande 
i autres savez-voos qui c'est ? 

/ 

M A R !t O N 9 brusquement. 

Et qui est cet autre? A quel homme en veut-il ? 

ARLEQtJin. 

Ma foi, je n'en sais rien \ c'est de quoi je m'informe 
à vous. 

'KAKvV>N. 

Fais-le entrer. 

ARLEQUIN, rappelant iaua la coulisse. 

Eh ! le garçon , venez ici dire votre affaire, en tort ) 

SCÈNE VL 

LE COMTE, MARTON, LE GARÇON. 

MARTOM. 

Qui cherchez-vous? 

LE GARÇON. 

Mademoiselle, je cherche un certain monsieur à 
qui j'ai à rendre un portrait avec une boite qu'il nous 
a fait faire. Il nous a dit qu'on ne la remît qu'à lui- 
même, et qu'il viendrait la prendre^ mais comme 
mon père est oblige de partir demain pour un petit 
voyage, il m'a envoyé pour la lui rendre , et on m'a 



ACTE II, SCÈNE VL ^9 

dit que je saurais de ses nouyelles ici. Je le connais 
de vue, mais je ne sais pas son nom. 

MARTOK. 

N'est-ce pas vous, monsieur le comte? 

LE COMTE. 

Non, sûrement. 

X.B GÀHÇOlf. 

Je n^ai point affaire à monsieur, mademoiselle ; c'est 
une autre personne. 

MAETOn. 

Et chez qui vous a-t-on dit que vous le trouveriez? 

LE GÀEÇOir. 

Chez un procureur qui s'appelle monsieur Remy. 

LE COMTE. 

Âh! n'est-ce pas le procureur de madame? mon- 
trez-nous la boite. 

LE GAHÇOlf. 

Monsieur, cela m'est défendu. Je n'ai ordre de la 
donner qu'à celui à qui elle est ^ le portrait de la dame 
est dedans. 

LE COMTE. 

Le portrait d'une dame! Qu'est-ce que cela signi- 
fie? Serait-ce celui d'Araminte? Je vais tout à l'heure 
savoir ce qu'il en est. (u ton.) 



23o LES FAUSSES CONFIDENCES, 

SCÈNE VIL 

MARTON, LE GARÇON. 

M ARTON. 

Vous avez mal fait de parler de ce portrait devant 
lui. Je sais qui vous cherchez; c'est le neveu de 
monsieur Remy , de chez qui vous venez. 

LE GARÇON. 

Je le crois aussi , mademoiselle. 

MÀRTOir. 

Un grand homme qui s'appelle monsieur Dorante. 

LE GARÇ09. 

Il me semble que c'est son nom. 

MARTOM. 

Il me Ta dit ; je suis dans sa confidence. Avez-vous 
remarqué le portrait ? 

LE GARÇOZI. 

Non \ je n'ai pas pris garde à qui il ressemble. 

MAR.T0N. 

Eh bienl c'est de moi qu'il s'agit. Monsieur Dorante 
n'est pas ici , et ne reviendra pas sitôt. Vous n'avez 
qu'à me remettre la boite; vous le pouvez en toute 
sûreté ; vous lui ferez même plaisir. Vous voyez que 
je suis au fait. 

LE GARÇOir. 

C'est ce qui me parait. La voilà, mademoiseUe. 



ACTE II, SCENE VIII. a3i 

Ayez donc , je vous prie , le soin de la loi rendre 
quand il sera revenu.. 

MÀ11T09. 

Oh ! je n y manquerai pas. 

LB GARÇON* 

Il y a encore une bagatelle qu'il doit dessus; mais 
je tâcherai de repasser tantôt; et» s'il n'y ëtait pas, 
vous auriez la bonté d'achever de payer. 

MAftTOH. 

Sans difficulté. Allez, (a pan. >Voici Dorante. (An gar- 
don.) Retirez-vous vite. 

SCÈNE VlII. 

MARTON, DORANTE. 

MA HT OH y aa moment tcale et joyeuse. 

Ce ne peut être que mon portrait. Le charmant 
homme ! Monsieur Remy a raison de dire qu'il y avait 
quelque temps qu'il me connaissait. 

DO&AHTE. 

Mademoiselle y n'avez - vous pas va ici quelqu'un 
qui vient d'arriver ? Arlequin croit que c^est moi qu'il 
demande. 

MAHTOH^ le regardant aTec teodrewe. 

Que VOUS êtes aimable, Dorante! je serais bien in- 
juste de ne pas vous aimer. Allez, soyez en repos : l'ou- 
vrier est venu , je lui ai parlé, j'ai la bolle, je la tiens. 

DORANTE. 

J'ignore»... 



232 LES FAUSSES CONFIDENCES, 

MARTOH. 

Point de mystère -, je la tiens , vous dk-je , et je ne 
m'en fâche pas. Je vous la rendrai quand je Faurai 
vue. Retirez-vous ; voici madame avec sa mère et le 
comte : c'est peut-être de cela qu*ils s'entretiennent. 
Laissez-moi les calmer là-dessus , et ne les attendez 
pas. 

DORANTE, «B iVn allant et mot. 

Tout a rëussi ^ elle prend le change à merveille. 

SCÈNE IX. 

ARAMINTE, LE COMTE, M™ ARGANTE, 

MARTON. 

ARAXISTE. 

Martov , qu'est-ce que c'est qu'un portrait dont 
monsieur le comte me parle, qu'on vient d'apporter ici 
à qudqu'un qu'on ne nomme pas, et qu'on soupçonne 
(!tre le mien? Instruisez-moi de cette histoire-là. 

MARTOU , d'ua air rêveur. 

Ce n'est rien, madame^ je vous dirai ce que c'est. 
Je Tai démêlé après que monsieur le comte a été parti ; 
il n'a que ùire de s'alarmer. II n'y a rien là qui vous 
intéresse. 

LE COMTE. 

Comment le savez-vous, mademoiselle? vous n'a- 
vez point vu le portrait. 

MARTOI?. 

N'importe; c'est tout comme si je l'avais vu. Je sais 
qui il regarde -, n'en soyez point en peine. 



ACTE H, SCENE IX. 233 

LE COMTE. 

Ce qu'il y a de certain , c'est un portrait de femme; 
et o est ici qu'on vient chercher la personne qui Fa 
fait faire, à qui on doit le rendre^ et ce n'est pas moi. 

HàRTOir. 

D'accord. Mais quand je vous dis que madame n'y 
est pour rien, ni vous non plus. 

•ARAVINTE. 

Eh bien ! si vous êtes instruite , dites-nous donc de 
quoi il est question ^ car je Veux le savoir. On a des 
idé€9 qui ne me plaisent point] Parlez. 

, Opi^ ceci a un air de mystère qui est désagréable. 
Il ne faut pourtant pasivous fâcher^ ma fiUe. Monsieur 
le comte vous aime^^et un peu de jalousie, même in*- 
juste , ne messied pas à un amant. 

LE COMTE. 

Je ne suis jaloux que de l'inconnu qui ose se don- 
ner le plaisir d'avoir le portrait de madame. 

ARÀMinTE, vireneat. 

Comme il vous plaira, monsieur; mais j'ai entendu 
ce que vous vouliez dire, et je crains un p^u ce ca- 
ractère d'esprit-là. £h bien, Marton? 

MARTOir. 

Eh bien , madame , voilà bien du bruit ! c'est mon 
portrait. 

LE COMTE. 

Votre portrait ? 



a34 LES FAUSSES CONFIDENCES, 

MAUTON. 

Oui, le mien. Eh! pourquoi non, s'il vous plait? 
Il ne £aut pas. tant se récrier. 

M^ ARGAWTE. 

ê 

Je suis assez comme monsieur le comte v 1a chose 

me parait singulière. 

xAatos». 

Ma foi, madame, sans vanité, on en peint tous les 
jours, et des plus hupées, qui ne me valent pas. 

ÂBAMIUTB. 

Et qui est-ce qui a fait cette dépense-là pour vous? 

MAATOZf. 

Un très * aimable homme qui m'aime, qui a de la 
délicatesse et des sentimens , et qui me recherche ; et 
puisqu^il faut vous le nommer , c'est Dorante. 

ARAMIlfTS. 

Mon intendant? 

MARTOir.. 

Lui-même. 

Le fat, avec ses sentimens! 

AAAXXNTE, bnuqnemeot. 

Eh ! vous nous trompez. Depuis qu'il est ici, a-t-il 
eu le temps de vous faire peindre? 

HAKTOZf. 

Mais, ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il me connaît. 

AU A MIN TE, viv0inenl. 

Donnez donc. 



ACTE II, SCENE IX. 235 

MàETOlf. 

Je n'ai pas encore ouvert la boite ; mais c'est moi 

que TOUS y allez voir. (AramtnteVottTre,tousregaraent.) 

LE COMTE. 

Eh ! je m'en doutais bien, c'est madame. 

XARTOir. 

Madame !.«. Il est vrai, et me voilà bien loin de 
mon compte! (a ptrt.) Dubois avait raison tantôt. 

ARAMIIÏTE, à part. 

Et moi, je vois clair, (a HartonO Par quel hasard avez- 
vous cru que c'était vous ? 

MARTOH. 

Ma foi, madame, toute autre que moi s'y serait 
trompée. Monsieur Remy me dit que son neveu 
m'aime , qu'il veut nous marier ensemble ^ Dorante 
est présent , et ne dit point non ; il refuse devant moi 
un très-riche parti ; l'oncle s'en prend à moi , me dit 
que j'en suis cause. Ensuite vient un homme qui ap- 
porte ce portrait, qui vient chercher ici celui à qui 
il appartient; je l'interroge ; à tout ce qu'il répond, 
je reconnais Dorante. C'est un petit portrait de fem- 
me ; Dorante m'aime jusqu'à refuser sa fortune pour 
moi. Je conclas donc que c'est moi qu'il a fait pein- 
dre. Ai -je eu tort ? J'ai pourtant mal conclu. J'y re- 
nonce-, tant d'honneur ne m'appartient point. Je 
crois voir toute l'étendue de ma méprise , et je me 
tais. 



236 LES FAUSSES CONFIDENCES, 

ARAMIIITE. 

Ah ! ce n'est pas là une chose bien difficile à devi- 
ner. Vous faites le fâché, rétonnë, monsieur le 
comte > il y a quelque malentendu dans les mesures 
que vous avez prises ^ mais vous ne m'abusez point ; 
c'est à vous qu'on apportait le portrait. Un homme 
dont on ne sait pas le nom, qu'on vient chercher ici, 
c'est vous, monsieur, c'est vous. 

K A RT O n , â*ua air s^rieax. 

Je ne crois pas. 

m"* aegàwte. 

Oui , oui , c'est monsieur ^ à quoi bon vous en dé- 
fendre? Dans les termes où vous en êtes avec ma fdle, 
ce n'est pas là un si grand crime -, allons , convenez-en. 

LE COMTE, froaderneBl. 

Non , madame , ce n'est point moi , sur mon hon- 
neur. Je ne connais pas ce monsieur Remy. Comment 
aurait* on dit chez lui qu'on aurait de mes nouvelles 
ici ? Cela ne se peut pas. 

m"* ARGAKTE, d*an air pensif. 

Je ne faisais pas attention à cette circonstance. 

AKAMINTE. 

Bon ! qu'est - ce que c'est qu'une circonstance de 
plus ou de moins ? Je n'en rabais rien. Quoi qu'il en 
soit, je le garde ^ personne ne l'aura. Mais, quel 
bruit entendons-nous ? Voyez ce que c'est , Marton. 



ACTE II, SCÈNE X. 237 

SCÈNE X. 

ARAMINTE, LE COMTE, M" ARGANTE, 
MARTON, DUBOIS; ARLEQUIN. 

ARLEQUIN y ea entrant. 

Tu es un plaisant magot ! 

MAETON. 

 qui en avez-vous donc, vous autres? 

DUBOIS. 

Si je disais un mot, ton maître sortirait bien vite. 

ARLEQUIN. 

Toi ? Nous nous soucions de toi et de toute ta race 
de canaille, comme de cela. 

DUBOIS. 

Comme je te bâtonnerais^ sans le respect de ma- 
dame! 

ARLEQUIN. 

Arrive, arrive. La voilà, madame. 

ARAMINTE. 

Quel sujet ave2 - vous donc de quereller ? De quoi 
s'agit-il ? 

m"* ARGANTE. 

Approchez , Dubois. Apprenez - nous ce que c'est 
que ce mot que vous diriez contre Dorante ^ il serait 
bon de savoir ce que c'est. 

ARLEQUIN. 

Prononce donc ce mot. 



238 LES FAUSSES CONFIDENCES, 

ARÀMXKTE. 

Tais-toi ^ laisse-le parler. 

DUBOIS. 

U y a une heure qu'il me dit mille invectives, ma- 
dame. 

ARLEQUIN. 

Je soutiens les intérêts de mon maître, je tire des 
gages pour cela , et je ne souffrirai pas qu'un ostrogoth 
menace mon maître d'un mot \ j'en demande justice 
à madame. 



m"" argaitte. 



Mais , encore une fois , sachons ce que veut dire 
Dubois par ce mot ; c'est le plus pressé. 

ARLEQUIN. 

Je le défie d'en dire seulement une lettre. 

DUBOIS. 

C'est par pure colère que j'ai fait cette menace , 
madame ^ et voici la cause de la dispute. En arran- 
geant l'appartement de monsieur Dorante , j'y ai vu 
par hasard un tableau où madame est peinte , et j'ai 
cm qu'il fallait l'oter, qu'il n'avait que faire là , qu'il 
n'était point décent qu'il y restât ; de sorte que j'ai 
été pour le détacher ; ce butor est venu pour m'en 
empêcher , et peu s'en est fallu que nous ne nous 
soyons battus. 

ARLEQUIN. 

Sans doute ^ de quoi t'avises-tu d'ôter ce tableau qui 
est tout -à - fait gracieux , que mon maître considérait 



ACTE II, SCÈNE XI. aSg 

il n y avait qu'un moment, avec toute la satisfaction 
possible ? Car je Tavais vu qui Tavait contemplé de 
tout son cœur -, et il prend fantaisie à ce brutal de le 
priver d'une peinture qui réjouit cet honnête homme. 
Voyez la malice ! Ote-lui quelque autre meuble , s'il 
en a trop \ mais laisse-lui cette pièce, animal. 

DUBOIS. 

Et moi y je te dis qu'on ne la laissera point, que 
je la détacherai moi -même , que tu en auras le dé«- 
menti, et que madame le voudra ainsi. 

ABAKIITTE. 

Eh! que m^importe? Il était bien nécessaire de 
faire ce bruit-là pour un vieux tableau qu'on a mis là 
par hasard , et qui y est resté. Laissez - nous. Cela 
vailt-il la peine qu'on en parle ? 

h"^ lAGAUrTE, d*iin ton aigre. 

Vous m'excuserez , ma fille ; ce n'est point là sa 
place , et il n'y a qu'à l'ôter. Votre intendant se pas- 
sera bien de ses contemplations. 

▲ RAMIIfTE, Mariant d'na Air nill eu r. 

Oh ! vous avez raison, je ne pense pas qu'il les re- 
grette. ( A àri«qmn«i&D«bou.) Retirez-vous tous deux. 

SCÈNE XL 

ARAMINTE, LE COMTE, M~ ARGANTE, 

MARTON. 

LE COMTE, d^uD ton raillear. 

Ce qui est de sûr, c'est que cet homme d'affaires- 
là est de bon goût. 



a4o LES FAUSSES CONFIDENCES, 

AHÂMINTE) ironiquemcDl. 

Oui, la réflexion est juste. Effectivement, il est fort 
extraordinaire qu'il ait jeté les yeux sur ce tableau ! 

m"* argakte. 

Cet homme-là ne m'a jamais plu un instant, ma 
fiUe^ vous le savez, j'ai le coup d'œil assez bon, et je 
ne Faime pas. Croyez -moi, vous avez entendu la 
menace que Dubois a faite en parlant de lui*, j'y re- 
viens encore , il faut qu'il ait quelque chose à en dire. 
Interrogez-le \ sachons ce que c'est. Je suis persuadée 
que ce petit monsieur-là ne vous convient point -, nous 
le voyons tous ; il n'y a que vous qui n'y prenez pas 
garde. 

M A R T O N , négligemment. 

Pour moi , je n'en suis pas contente. 

ARAMIIfTE, riant in>niqii«in«nl. 

Qu'est - ce donc que vous voyez , et que je ne vois 
point? Je manque de pénétration ^ j'avoue que je m'y 
perds. Je ne vois pas le sujet de me défaire d'un 
homme qui m'est donné de bonne main , qui est un 
homme de quelque chose, qui me sert bien, et que 
trop bien peut-être. Voilà ce qui n'échappe pas à ma 
pénétration , par exemple. 



m"' AE6A»TE. 



' Que vous êtes aveugle ! 

ARAMIKTE, d'un air jouriant. 

Pas tant^ chacun a ses lumières. Je consens, au 
resle , d'écouter Dubois -, le conseil est bon , et je 



ACTE II, SCÈNE XL a4i 

l'approuve. Allez , Marton , allez lui dire que je veux 
lui parler. S'il me donne des motifs raisonnables de 
renvoyer cet intendant assezi hardi pour regarder un 
tableau, il ne restera pas long- temps chez moi ; sans 
quoi , on aura la bonté de trouver bon que je le garde , 
en attendant qu'il me déplaise à moi. 

M*'* AlL&AiffTE) TWeneot. 

Eh bien ! il vous déplaira ; je ne vous en dis pas 
davantage , en attendant de plus fortes preuves. 

LE COMTE. 

Quant à moi , madame, j'avoue que j'ai craint qu'il 
ne me servît mal auprès de vous, qu'il ne vous ins- 
pirât l'envie de plaider, et j'ai souhaité par pure ten- 
dresse qu'il vous en détournât. Il aura pourtant beau 
faire, je déclare, que je renonce à tout procès avec 
vous ; que je ne veux pour arbitres de notre discus- 
sion que vous et vos gens d'affaires, et que j'aime 
mieux perdre tout que de rien disputer. 

m"^ ▲ K g à n T E , â*ttn ton décisif. 

Mais où serait' la dispute? Le mariage terminerait 
tout , et le vôtre est comme arrêté. 

LE COMTE. 

Je garde le silence sur Dorante. Je reviendrai sim- 
plement voir ce que vous pensez de lui ] et si vous 
le congédiez , comme je le présume , il ne tiendra qu'à 
vous de prendre celui que je vous offrais, et que je 
retiendrai encore quelque temps. 

m"' argante. 

Je ferai comme monsieur *, je né vous parlerai plus 
5. 16 



2{2 LES FAUSSES CONFIDENCES, 

de rien non plus ^ vans m'accuseriez de vision, etvo-^ 
tre entêtement finira stns notre secours. Je compte 
beaucoup sur Dubois que void , et avec lequel nous 
vous laissons. 

SCÈNE XII. 

DUBOIS, ARAMINTE. 

DUBOIS. 

O» m^a dit que vous vouliez me parler, madame* 

A&Atll»T£. 

Viens ici ; tu es lûen împradenl , Dubois, bien in* 
discret. Moi qui ai si bonne opinion de toi , tu n'as 
guère d'attention pour ce que je te dis. Je t'avais re- 
commande de te taire sur le diapitre de Dorante ^ tu 
en sais les conséquences ridicules , et tu me l'avais 
promis. Pourquoi donc avoir prise, sur ce misérable 
tableau , avec un sot qui fait un vacarme épouvanta- 
ble , et qui vient ici tenir des discours tout propres à 
donner 'des idées que je serais au désespoir qu'on 
eût? 

DUBOIS. 

Ma foi ! madame , j'ai cru la chose sans consé- 
quence , et je n'ai agi d'ailleurs que par un mouve- 
ment de respect et de zèle. 

ARAVIlfTE, d*uBairyif. 

Eh ! laisse là Ion zèle ^ ce n'est pas celui que je 
veux, ni celui qu'il me faut. C'est de ton silence que 
j'ai besoin pour me tirer de l'embarras où je suis , et 



ACTB II, SCÈNE XII. a43 

où tu m'as jetée toi-même ; car sans toi je ne saurais 
pas que cet homme- là m'aime, et je n'aurais que 
faire d'y regarder de si près. 

DtJBOXS. 

l'ai bien senti que j'avais tort. 

ÀRAMIlfTE. 

Passe encore pour la dispute ; mais pourquoi s'é- 
crier : Si je disais un mot? Y a-t-il rien de plus mal 
à toi? 

DUBOIS. 

C'est encore une suite de C0 zi^e mal entendu. . 

» 

AAAIIIIITE.. 

EkbicËi! tais -toi doue) tais- Ko ^ je TOvdrais pou- 
voir te faire oublier ce cfiie to m'as dit. 

DVJHOIS. 

Oh ! je suis bien corrigé. 

ÀRAMIlfTE. 

C'est ton étourderie qui me force actuellement de 
te parler , sous prétexte de t'interroger sur ce que tu 
sais de lui. Ma mère et monsieur le comte s'attendent 
que tu vas m'en apprendre des choses étonnantes ; 
quel rapport leur ferai-je à présent? 

PUBOIS. 

Ah ! il n'y a rien de plus facile à raccommoder \ ce 
rapport sera que des gens qui le connaissent m'ont 
dit que c'était un homme incapable de l'emploi qu'il 
a chez vous, quoiqu'il soit fort habile, au moins-, ce 
n^est pas cela qui lui manque. 



a46 LES FAUSSES CONFIDENCES, 

une autie affaire \ mais il n'est liehe qu'en mérite , et 
ce n*est pas assez. 

Vraiment non ; Toill les usages. Je ne sais pas com- 
ment je le traiterai; je n'en sais rien, je verrai. 

nuBois. 

Eh bien ! madame a un si beau prétexte. Ce por- 
trait que Marton a cru être le sien , à ce qu'elle m'a 
dit... 

AllàMI9TE. 

£h ! non , je ne saurais l'en accuser ^ c'est le comte 
gui l'a fait faire. 

DUBOIS. 

Point du tout , c'est de Dorante *, je le sais de lui- 
même ; et il y travaillait encore il n'y a que deux 
mois, lorsque je le quittai. 

ARAMIITTE. 

Va-t'en ; il y a long-temps que je te parle. Si on me 
demande ce que tu m'as appris de lui, je dirai ce dont 
nous sommes convenus. Le voici *, j*ai envie de lai 
tendre un piëge. 

DUBOIS. 

Oui, madame \ il se déclarera peut-être, et tout de 
suite je lui dirais : Sortez. 

ABAMIHTE. 

Laisse-nous. 



ACTE II, SCÈNE XIII. 247 

SCÈNE XIII. 

DORANTE, ARAMINTE, DUBOIS. 

D U B O-I S f lortaol , «t «d pMcanl anprèi èê D«m»t« , et rapitUncnl. 

Il m'est impossible de l'instruire ; mais qu il se dé- 
eouvre ou non, lesthoses ne peuvent aller que bien. 

BORàNTE. 

Je viens, madame, vous demander votre protec- 
tion. Je suis dans le chagrin et dans Finquiétude \ j'ai 
tout quitte pour avoir Thonneur d^étre à vous ^ je vous 
suis plus attaché que je ne puis vous le dire ^ on ne 
saurait vous servir avec plus de fidélité ni de désinté- 
ressement*, et cependant je ne suis pas sûr de rester. 
Tout le monde ici m'en veut, me persécute et conspire 
pour me faire sortir. J'en suis consterné ; je tremble 
que vous ne cédiez à leur inimitié pour moi , et j'en 
serais dans la dernière affliction. 

▲ HAMINTE, d*uD(oDdoui. 

Tranquillisez - VOUS ^ vous ne dépendez point de 
ceux qui vous en veulent ; ils ne vous ont encore fait 
aucun tort dans mon esprit, et tous leurs petits com- 
plots n'aboutiront à rien ; je suis la maîtresse. 

DORANTE, d'un air inquiet. 

Je uai que votre appui, madame. 

A RAM in TE. . 

U ne vous manquera pas -, mais je vous conseille une 
chose 5 ne leur paraissez pas si alarmé, vous leur feriez 



248 LES FAUSSES CONFIDENCES» 

douter de votre capacité; et il leur semblerait que 
vous m'auriez beaucoup d^obligation de ce que je 
vous garde. 

DORANTC 

Us ue se tromperaient pas, madame; c'est nue 
bonté qui me pénètre de reconnaissance. 

ARAMINTB. 

A la bonne heure ; mais il n'est pas nécessaire qu'ils 
le croient. Je vous sais bon gré de votre attachement 
et de votre fidélité ; mais dissimulez-en une partie ; 
c'est peut-être ce qui les indispose contre vous. Vous 
leur avez refusé de m'en faire accroire sur le chapitre 
du procès ; conformez-vous à ce qu'Us exigent; rega- 
gnez - les par là , je vous le permets. L'événement 
leur persuadera que vous les avez bien servis ; car 
toute réflexion faite » je suis déterminée à épouser le 
comte. 

pORÀHTE, d*ontoutfmn. 

Déterminée , madame ? 

ARÀHIITTE. 

Oui , tout-à-fait réscdue. Le comte croira que vous 
y avez contribué ; je le lai dirai même , et je vous 
garantis que vous resterez ici ; je vous le promets. 
(A part.) Il change de couleur. 

DORANTE. 

Quelle différence pour moi, madame ! 

ARAMINTEy d*an air délibère. 

Il n'y en aura aucune. Ne vous embarrassez pas , et 



ACTE II, SCÈNE XIII. 249 

écrivez le billet que je vais vous dicter; il y a tout 
ce qu*il faut sur cette table. 

Et pour qui, madame? 

ARAMIlfTE. 

Pour le comte, qui est sorti d'ici extrêmement in-^ 
quiet , et que je vais surprendre bien agréablement 
par le petit mot que vous allez lui écrire en mon 

nom. (Dorante reste râvear, et, par diilracliou, ne Ta point à la table.) liAi « . 

VOUS n*allez pas à la table ? A quoi rêvez- vous ? 

DORAS TE, toujoars «lUlratt. 

Oui » madame. 

AKAMIKTE, à pari, pendant qu*il m place. 

U ne sait ce qu'il fait ; voyons si cela continuera. 

DORANTE, à part, cherchant du papier. 

Ah ! Dubois m*a trompé. 

ARAMIMTE pourtuirant. 

Êtes-vous prêt à écrire ? 

doraute. 
Madame, je ne trouve point de papier. 

ARAMINTE, allant elle-mâme. 

Vous n'en trouvez point ! en voilà devant vous. 

DORANTE. 

Il est vrai. 

ARAMINTE. 

Écrivez. « Hâtez ^ vous de venir, monsieur-, voire 
tt mariage est sur... » Avez-vous écrit? 



aSo LES FAUSSES CONFIDENCES, 

DOKAKTE. 

Comment , madame ? 

▲ nAMINTE. 

Vous ne m*ëcoulez donc pas ? a Votre mariage est 
a sûr, madame veut que je vous Técrive, et vous 
a attend pour vous le dire. » (à p«rt.) H souffre, mais il 
ne dit mot ] esl-ce quHl ne parlera pas ? « N^attribuez 
« point cette résolution à la crainte que madame 
u pourrait aVoir des suites d*Qn procès douteux. » 

DORANTE. 

Je vous ai assuré que vous le gagneriez, madame. 
Douteux ! il ne Test point. 

ARAMIIITB. 

N'importe, achevez. « Non, monsieur. Je suis 
a chargé de sa part de vous assurer que la seule jus- 
te tice qu'elle rend à votre mérite la détermine. » 

DORANTE, à part. 

Gel ! je suis (lerdu. (Haut.) Mais , madame, vous n'a- 
viez aucune inclination pour lui. 

ARAMINTE. 

Achevez, vous dis-je... « Qu'elle rend à votre mé- 
u rite la détennine. » Je crois que la main vous trem- 
ble ; vous paraissez changer. Qu'est-ce que cela signi- 
fie ? Vous trouvez-vous mal ? 

DOR ATS'TE. 

Je ne me trouve pas bien, madame. 



ACTE II, SCENE XIV. 25i 

AHÂMIVTE. 

Qaoi ! si subitement ! cela est singulier. Pliez la let- 
tre et mettes : « Â monsieur le comte Dorimont. » 
Vous direz à Dubois qu'il la lui porte, (a pan.) Le cœur 
me bat. U n*y a pas encore là de quoi le convsdncre. 

DOUANTE, 4 part. 

Ne serait-ce point aussi pour m'éprouver ? Dubois 
ne m*a averti de rien. 

SCÈNE XIV. 

ARAMINTE, DORANTE, MARTON. 

MAHTOir. 

Je suis bien ^ise, madame, de trouver monsieur 
ici ; il vous confirmera tout de suite ce que j'ai à vous 
dire. Vcms avez oflEert en diffërentcs occasions de me 
roarier, madame; et jusqaUd je ne me suis pmnt 
trouvée disposée à profiter de vos bontés* Aujourd'hui 
monsieur me recherche \ il vient même de refuser un 
parti infinimeni plus riche , et le tout pour moi ; du 
moins me Ta-t-il laissé croire, et il est à propos qu'il 
s'explique ; mais comme je ne veux dépendre que de 
vous , c'est de vous, aussi, madame, qu'il faut qu'il 
m'obtienne. Ainsi , monsieur , vous n'avez qu'à par- 
ler à madame. Si elle m'accorde à vous, vous n'aurez 
point de peine à m' obtenir de moi-même. (En««ori.) 



s52 LES FAUSSES CONFIDENCES, 

SCÈNE XV. 

DORANTE, ARAMINTE. 

» 

Cette folle ! (H«at.) Je suis charmée de ce qu'elle 
vient de m* apprendre. Vous avez fait là un très-bon 
choix ^ c'est une fille aimable et d'un excellent carac- 
tère. 

DORANTE^ d^uaalr^Wtu. 

Hélas I madame , je ne songe point à elle. 

ARAMIHTK. 

Vous ne songez point à elle l Elle dit que vous Tal- 
mez, que vous l'aviez vue avant de venir ici. 

D.OaAUTJS, trUtoment. 

« 

C'est une. erreur où monsieur Remy l'a jetée sans 
me consulter^ et je n'ai point osé dire le contraire, 
dans la crainte de m'en faire une ennemie auprès de 
vous. Il en est de même de ce riche parti qu^elle croit 
que je refuse k cause d'elle ^ et je n'ai nulle part à 
tout cela. Je suis hors d'état 'de donner mon* cœur à 
personne^ je l'ai perdu pour jamais, et la pltis briU 
lante de toutes les fortunes ne me tenterait pas. 

ARAHIIfTE. 

Vous avez tort. ^ fallait désabuser Marton.. 

DORANTE. 

Elle vous aurait peut - être empêchée de me rece- 
voir , et mon indijSërence lui en dit assez. 



A<;TE II, SCENE XV. a53 

A&àMIKTE. 

Mais dans la situation où vous êtes, quel intét^ 
aviez-vous d'entrer dans ma maison, et de la préférer 
à une autre ? 

DORANTE. 

Je trouve plus de douceur à être chez vous, ma- 
dame. 

ÀRAMISTE. 

Il y a^ quelque chose d'incompréhensibie dans tout 
ceci! Voyez -vous souvent la personne que vous 
aimez ? 

DORAVTK, toujoon aliaUa. 

Pas souvent à mon gré , madame *, et je la verrais à 
tout instant , que je ne croirais pas la voir assez. 

ARAM,INTE, à part. 

Il a des expressions d*une tendresse ! (Haut.) Est- 
elle fiUe ? A-t-elIe été mariée ? 

DORANTE. 

Madame , elle est veuve. 

A.RAMI1ITE. 

Et ne devez - vous pas F épouser ? Elle vous aime, 
sans doute ? 

DORANTE. 

Hélas ! madame , elle ne sait pas seulement que je 
Tadore. Eiccusez Temportement du terme dont je me 
sers. Je ne saurais presque parler d'elle qu'avec trans- 
port. 

ARAMINTE. 

Je ne vous interroge que par étonnement. Elle 



a54 LES FAUSSES CONFIDENCES, 

ignore que vous raîme2 , dites-vous , et vous lui sacri* 

fiez votre fortune ! Viùlà de Fincroyable. GomBient , 

avec tant d*amour, avez«¥ous pu vous taire ?Oa essaie 

de se faire aimer, ce me semble; cela est naturd et 

pardonnable. 

doaaut'E. 

Me préserve le ciel d'oser concevoir la plus légère 
espérance ! Être aimé, moi ! non , madame. Son état 
est bien au-dessus du mien. Mon respect ne con- 
damne an silence ^ et je moarraî , du moins , sans avoir 
eu le malheur de lui déplaire. 

Te n'imagine point de femme qui mérite d'inspirer 
\me passion si étonnante , je n'en imagine point. Elle 
est donc au-dessus de toute comparaison ? 

DOHASTE. 

Dispensez-moi de la louer, madame; je m'égarerais 
en la peignant. On ne connaît rien de si beau ni de si 
aimable qu'elle ; et jamais elle ne me parle , ou ne me 
regarde, que mon amour n'en augmente. 

ARÀMINTE baissant les yeux. 

Mais votre conduite Uesse la raison. Que préten- 
dez-vous, avec cet amour pour une personne qui ne 
saura jamais que voos l'aimez? Cela est him bizarre. 
Que prétendez-v#us ? 

DORANTE. 

Le plaisir de la voir, et quelquefois d'être avec 
elle , est tout ce que je me propose. 



ACTE II , SCÈNE XV. a55 

AKÀMINTE. 

Avec elle ! Oubliez* voas que vous êles ici ? 

Je veux dire avec son portrait , quand je ne la vois 
point. 

ARAMINTE. 

Sdb portrait ? est-ce que vous Tavez fait faire ? 

DORANTE. 

Non , madame ; mais j'ai , par amusement, appris à 
peindre, et je Tai peinte moi-même. Je me serais privé 
de son portrait, si je n'avais pu Tavoir que par le 
secours d'un autre. 

ARAHIMTE, ifnrt. 

U faut le pousser à bout, (nint.) Montrez * moi ce 
portrait. 

DOSANTE. 

Daignez m'en dispenser, madame ^ quoique mon 
amour soit «ans ^pérance , je n*en dois pa)s moins un 
«ecret inviolable à Tobjet aime. 

ARAMXNTE. 

Il m'en est tombé un par basard entre les mains \ 
on Ta trouvé ici. (Homnotu botie.) Voyez si ce ne serait 
point celui dont il s'agit. 

Cela ne se peut pas. 

ARAMIKTE, ouvrant la Ijotte. 

U est vrai que la chose sçrait assez extraordinaire -, 
examinez. 



:t56 LES FAUSSES CONFIDENCES, 

DOAASTE. 

Ah ! madame, songez que j'aurais perdu mille fois 
la vie avant d'avouer ce que le hasard vous décou- 
vre. Comment pourrai-je expier?... 

( Il M jcU« k set genoux. ) 

araminte. 
Dorante , je ne me fâcherai point. Votre égarement 
me fait pitié. Revenez-en ; je vous le pardonne. 

M A &T O 9 , paratl et «VofaiC 

Ah! 

(Dorante m lève vite. ) 
AEAlftlHTE. 

Âh ciel ! c est Marton ! Elle vous a vu. 

DORANTE, feignant 4*êlre iéeontwié. 

Non , madame , non \ je ne crois pas. Elle n'est 
point entrée. 

ARAMIlfTE. 

Elle vous a vu, vous dis -je. Laissez -moi , allez- 
vous^n \ vous m'êtes insupportable. Rendez-moi ma 
lettre. (Qnanau en puti.) Voilà pourtant ce que c'est que 
de l'avoir gardé ! 

SCÈNE XVL 

ARAMINTE, DUBOIS. 

DUBOIS. 

DoRAHTE s'est-il déclaré , madame ? et est-il néces- 
saire que je lui parle ? 

ARAMIlfTE. 

Non^ il ne m'a rien dit. Je n'ai rien vu d'appro- 



.«î 



»*"i 



ACTE II, SCENE XVII. 257 

chant à ce que tu m'as conté ; et qu'il n'en soit plus 
question^ ne t'en mêle plus. (EUeson.) 

DUBOIS. 

Voici l'affaire dans sa crise. 

SCÈNE XVII. 

DUBOIS, DORANTE. 

DORANTE. *' 

Ah ! Dubois. 

DUKOIS. 

Retirez- vous. 

DOUAUTE. 

Je ne sais qu'augurer de la conversation que je -^t 

viens d'avoir avec elle. 

DUBOIS. 

 quoi songez-vous ? Elle n'est qu'à deux pas : vou- 
lez-vous tout perdre ? ^ 



t 



DORANTE. ^ 

Il faut que tu m'ëdaircisses... 

DUBOIS. 

Allez dans le jardin. 

DORANTE. 

D'un doute... 

DUBOIS. 

Dans le jardin , vous dis-je ^ je vais m'y rendre. 

DORANTE. 

Mais... 

5. 17 



■A 
\ 

J 



J 



358 LES FAUSSES CONFIDENCES, 

DtJBOIS. 

]e ne vous c'coute plus. 

DOBtBTB. 

Je orains plus que jamais. 



Fin DU SECOND ACTE. 



ACTE UI, SCÈNE I. 35g 



ACTE III. 

SCÈNE I. 
DORANTE, DUBOIS. 

DUBOIS. 

JNoH, vous dis-je ; ne perdons point de temps. La 
lettre est-elle prête? 

DOBINTE, l( IdI maiiinDi. 

Oui , la voilà } et j'ai mis dessus : rue du Figuier. 

DUBOIS. 

Vous éles bien assuré qu'Arlequin ne connaît pas 
ce quartier-là ? 

DOBAHTE. 

II m'a dit que non. 

DDBOIS. 

Lui avez-vous bien recommandé de s'adresser à 
Marton ou à moi pour savoir ce que c'est? 

DOSANTE. 

Sans doute , et je le lui recommanderai encore. 

DUBOIS. 

Allez donc la lui donner j je me charge du reste 
auprès de Marton, que je vais trouver. 

DOBtUTE. 

Je t'avoue que j'hésite un peu. N'allons-nous pas 



aGo LE5 FAUSSES CONFIDENCES, 

trop vite avec Aramiiilc? Dans l'agitation des mouve- 
mens où elle est, veux-tu encore lui donner l'embar- 
ras de voir subitement cclater l'aventure? 
nu B o I s. 
Oh! oui! point de tjuarlier. Il faut l'achever pen- 
dant qu'elle est étourdie. Elle ne sait plus ce qu'elle 
fait. "Ne voyez-vous pas bien qu'elle triche avec moi , 
qu'elle me fait accroire que vous ne lui avez rien dit? 
Âh ! je lui apprendrai à vouloir me soulHer mon em- 
ploi de confident, pour vous aimer en fraude. 

DOUANTE. 

Que j'ai souficrt dans ce dernier entretien ! Puisque 
tu savais qu'elle voulait me faire déclarer, que ne 
m'en avertissais-tu par quelques signes? 

DtBOlS. 

Cela aurait été joli , ma foi! Elle ne s'en serait point 
aperçue, n'est-ce pas? Et d'ailleurs, votre douleur 
n'en a paru que plus vraie. Vous repwitez-vous de 
l'elTet qu'elle a produit? Monsieur a souffert! Par- 
bleu ! il me semble que cette aventure-ci mérite un 
peu d'inquiétude. 

D o n A K XE. 

Sais-tu bien ce qui arrivera? Qu'elle prendra son 
parti, et qu'elle me renverra tout d'un coup. 

Je l'en défie. U est trop tard ; l'heure du courage 
est passée ; il faut qu'elle nous ppouse. 

DORAHTE, 

Prends-y garde-, lu vois que sa mère la fatigue. 



ACTE III, SCENE I. 261 

DUBUIS. 

lia serais bien fâché qu elle la laissât en repos. 

DORANTE. 

Elle est confuse de ce que Marton m'a surpris à ses 
genoux. 

DUBOIS, 

Âh ! vraiment des confusions ! Elle n'y est pas ; elle 
va en essuyer bien d'autres l C'est moi qui , voyant le 
train que prenait la conversation , ai fait venir Mar- 
ton une seconde fois. 

DOnAWTF. 

Âraminte pourtant m'a dit que je lui étais insup- 
portable. 

DUBOISr 

Elle a raison. Voulez -vous qu elle soit de bonne 
humeur avec un homme qu il faut qu'elle aime en 
dépit d'elle? Cela est- il ag^réablc? Vous vous empa- 
rez de son bien, de son cœur; et cette femme ne 
criera pas! Allez vile, plus de raisonnemens : laissez- 
vous conduire. 

DORAKTB. 

Songe que je l'aime ^ et que, si notre précipitation 
réussit mal , tu me désespères. 

DUBOIS. 

Ah ! oui , je sais bien que vous l'aimez 5 c'est à cause 
de cela que je ne vous écoute pas. Êtes- vous to état 
de juger de rien? Allons, allons, vous vbus moquez -, 
laissez faire un homme de sang -froid. Partez, d'au- 



a6a LES FAUSSES CONFIDENCES, 
taat plus que voici Marton qui vient à propos , et que 
je vais tâclier d'amuser, en atteuilant que vous en- 
voyiez Arlequin. (DDnmcKri.j 

SCÈNE II. 

DUBOIS, MARTON. 



Je te clicrcliais. 

DVBOIS. 

Qu'y a-l-il pour votre service , mademoiselle î" 

MiKTOD. 

Tu me l'avais bien dit, Dubois. 

DUBOIS. 

Quoi donc ? Je ne me souviens plus de ce que c'est. 

MAUTOS. 

Que cet intendant osait lever les yeux sur madame. 

DUBOIS. 

Ah! oui; vous parlez de ce regard que je lui vis 
jeter sur elle. Oh! jamais je ne l'ai oublié. Cette oeil- 
lade-là ne valait rien. Il y avait quelque chose de- 
dans qui n'ûtait pas dans l'ordre. 

Oh! çà, Dubois, il s'agit de faire sortir cet 
homme-ci. 

DUBOIS. 

Pardi! tant qu'on voudM; je ne m'y épargne pas. 



i 



ACTE III, SCÈNE II. a63 

J'ai déjà dit Ji madame qa'oa m'avait assuré qu'il n'ea- 
tendait pas les affaires. 

MIHTOH. 

Mais est-<:e là tout ce que tu sais de lui ? C'est de la 
part de madame Aidante et de M. le comte que je 
te parle; et nous aTous peur que tu n'aies pas tout 
dit à madame, on qu'elle ne cache ce qae c'est. Ne 
noas déguise rien } tu n'en seras pas iSchë. 

DUBOIS. 

Ma foi '. je ne sais que son insuffisance , dont j'ai 
instruit madame. 

mautoh. 
Ne-dis»mule point. 

DVBOtS.' 

Mot, nn dissimulé! moi, garder un secrel! Vous 
avez bien trouvé votre homme ! En fait de discrétion, 
je mériterais d'être femme. Je vous demande pardon 
de la comparaison; mais c'est pour vous mettre l'es- 
prit en repos. 

MABTON. 

Il est certain qu'il aime madame. 

DUBOIS. 

11 n'en faut point douter; je lui en ai même dil ma 
pensée à elle. 

M&RTOn. 

Et qu'a-t-elle répondu? 

DUBOIS. 

Que j'étais un sot. Elle est si prévenue!... 



264 l'Es FAUSSES CONFIDENCES, 

MÂBTOH. 

Prévenue & un point que je n'oserais le dire, Dubois^. 

DDBOIS. 

Oh! le diable n'y perd rienv ni moi non plus; car 
je TOUS entends. 

KAKTON. 

Tu as la raine d'c» savoir plus que moi là-dessus. 

DUBOIS. 

Oh ! point du tout , je tous jure. Mais , k propos , il 
vient tout à l'heure d'appeler Arlequin pour lui don- 
ner une lettre. Si nous pouvions la saisir, peut^tre 
en saurions-nous davantage. 

MIRTOK. 

Une lettre ! oui-dà j ne négligeons rien. Je vais de 
ce pas parler à Arlequin , s'il n'est pas encore parti. 

DUBOIS. 

Vous n'irez pas loin. Je crois qu'il vient. 

SCÈNE ni. 

MARTON, DUBOIS, ARLEQUIN. 

ARLEQUIH, nijiBI DubDil' 

âb! te voilà donc, mal bâti. 

DUBOIS. 

Tenez ; n'est-ce pas là une belle figuré pour se mo- 
quer de la mienne? 

MAKTO>. 

Que veux-tu , Arlequin ? 



i 



ACTE III, SCÈNE III. 265 

ARLEQUIN. 

Ne sauriez-vous pas où demeure la rue du Figuier, 
mademoiselle ? 

MARTON.. 

Oui. 

ARLEQUIN. 

Cest que mon camarade, que je sers, m'a dit de 
porter cette lettre à quelqu'un qui est dans cette rue , 
et comme je ne la sais pas , il m'a dit que je m'en in- 
formasse à vous ou à cet animal-là ; mais cet animal* 
là ne mérite pas que je lui parle, sinon pour l'inju- 
rier. J'aimerais mieux que le diable eût emporté 
toutes les rues, que d'en savoir une par le moyen 
d'un malotru comme lui. 

DUBOIS, ■ Marlon , k patl. 

Prenez la lettre. (Haut.) Non, non, mademoiselle, 
ne lui enseignez rien ^ qu'il galope. 

ARLEQUIN. 

Veux- tu te taire ? 

MARTON, ncgligcmmcnt. 

Ne l'interrompez donc point , Dubois. Eh bien ! 
veux-tu me donner ta lettre? Je vais envoyer dans ce 
quartier-là, et on la rendra à son adresse. 

ARLEQUIN. 

Ah ! voilà qui est bien agréable. Vous êtes une fille 
de bonne amitié , mademoiselle. 

DUBO IS, s*cD allant. 

Vous êtes bien bonne d'épargner de la peine à ce 
fainéant-là. 



366 LES FAUSSES CONFIDENCES, 

AnLEQi;iN. 
Ce malhonnOte ! Va, va trouver le tableau, pour 
voir comme il se moque de toi. 

MARTON, Kulex'cgAilis'ùi- 

Ne lui réponds rien ; donne ta lettre. 

AULEQUIN. 

Tenez, mademoiselle ; vous me rendez un service 
qui me fait grand bien. Quand il y aura à trotter pour 
votre serviable personne, n'ayez point d'autre postil- 
lon que moi. 

MÀtlTOH. 

Elle sera rendue exactement. 

AnLEQDIH. 

Oui , je vous recommande l'exactitude ^ cause de 
monsieur Dorante, qui mt^rile toutes sortes de fidé- 
lités. 

mauton, i [.un. 

L'indigne ! 

Anl.£QUin, l'initllM. 

Je suis votre serviteur éternel. 

MAIITOH, 

Adieu. 

AltLEtJUIN, ii.'>xDiBt. 

Si vous le rencontrez , ne lui dites point qu'un autie 
galope à ma place, di mn.) 



ACTE III, SCÈNE IV. 267 

SCÈNE IV. 

M- ARGANTE, LE COMTE, MARTON. 

MARTOlff un momeot seule. 

Ne disons mot que je n'aie vu ce que ceci con- 
tient. 

m"* ARGANTE. 

Eh bien ! Marton, c{u avez-vons a^^ris de Dubois ? 

MÀBTON. 

Rien, que ce que vous saviez déjà, madame \ et ce 
n'est pas assez. 

m"* ARGANTE. 

Dubois est un coquin qui nous trompe. 

LE COMTE. 

Il est vrai que sa menace signifiait quelque chose 
de plus. 

m"* ARGANTE. 

Quoi qu'il en soit, j'attends monsieur Remy , que 
j'ai envoyé chercher^ et s'il ne nous défait pas de cet 
homme-là , ma fille saura qu'il ose l'aimer; je Tai ré- 
solu. Nous en avons les présomptions les plus fortes ; 
et ne fût-ce que par bienséance , il faudra bien qu'elle 
le chasse. D'un autre côté , j'ai fait venir l'intendant 
que monsieur le comte lui proposait. Il est ici , et je 
le lui présenterai sur-le-champ. 

MARTON. 

Je doute que vous réussissiez , si nous n'apprenons 
rien de nouveau ; mais je tiens peut - être son congé , 



i68 LES FAUSSES CONFIDENCES, 

moi qui vous parle... Voici monsieur Remy : je n'ai 

pas \& temps de vous en dire davantage , et je vais 

m'cclaircir. (ElU » faar «orllr.) 

SCÈNE V. 

M. REM\, M" ARGANTE, LE COMTE, 
MARTON. 

H. REMY, BUirtai.<|uiKKlirc. 

RoKioDii , ma nièce ^ puisque enfiû il faut que vous 
la soyez. Savez-yous ce qu^on me veut ici ? 

MtItTON, hrui>|DciDC>iU 

Passez , monsieur, et cherchez votre nièce ailleurs ; 
je n'^me point les mauvais ptaisans. (Eiiï»n.} 

M. REMY. 

Voilà une petite fiUe bien incivile. (insiiimeArfinu.) 
On m*a dit de votre part de venir ici, madame^ de 
quoi est-il donc queslitm ? 

m"" ARCAKTE, c1'uDlriDrȣelie. 

Ah 1 c'est donc vous , monsieur le procureur? 

M. REMY. 

Oui , madame ; je vous garantis que c'est moi-même. 

m"" AltGANTB. 

El de quoi vous êtes-vous avisé, je vous prie , de 
lions embarrasser d'un intendant de votre façon ? 

M. REMY. 

Et par quel hasard madame y Irouve-l-clle à redire ? 



ACTE m, SCENE V. 269 



m"* argante. 



c'est que nous nous serions bien passés du présent 
que vous nous avez fait. 

;kl. REMY. 

Ma foi ! madame , s'il n est pas à voire goût , vous 
êtes bien difficile. 



m"* argante. 



C'est votre neveu, dit-on ? 

Tn.» RE BK X • 



Oui , madame. 



m"* argaute. 



Eh bien ! tout votre neveu qu'il est , vous nous ferek 
un grand plaisir de le retirer. 

M. REM Y. 

Ce n'est pas à vous que je l'ai donné. 



M™" ARGAITTE. 



Non; mais c'est à nous quil déplaît, à moi et à 
monsieur le comte que voilà , et qui doit épouser ma 
fdle. 

M. REM Y, élevant la voix. 

Celui - ci est nouveau ! Mais , madame , dès qu'il 
n est pas à vous , il me semble qu'il n'est pas essentiel 
qu'il vous plaise. On n'a pas mis dans le marché qu'il 
vous plairait; personne n'a songé à cela ; et^ pourvu 
qu'il convienne à madame Âraminte, tout le monde 
doit être content. Tant pis pour qui ne l'est pas. 
Qu'est-ce que cela signifie ? 



m"** arca«te. 



Mais vous avez le ton bien rauque, monsieur 
Remy. 



2^o LES FAUSSES CONFIDENCES, 

H. hekv. 
Ma foi, vos complifliens ne sont pas propres à l'a- 
doncir, madame Ârgante. 

LE COMTE. 

Doucement, monsieur le procureur, doucement; il 
me parait que tous avez tort. 

M. ItEMV. 

Comme vous voudrez, monsieur le comte, comme 
vous voudrez ; mais cela ne vous regarde pas. Vous 
savez bien que je n'ai pas l'honneur de vous connaî- 
tre ; et nous n'avons que faire ensemble, pas la moin- 
dre chose. 

LE COMTE. 

Que vous me connaissiez ou non , il n'est pas si peu 
essentiel que vous le dites que votre neveu plaise à 
madame. Elle n'est pas étrangère dans la maison. 

H. REMT. 

Parfaitement (étrangère pour cette affaire-ci , mon- 
sieur ; on ne peut pas plus étrangère. Au surplus, Do- 
rante est un homme d'honneur , connu pour tel , dont 
j'ai ri)pondu, dont je répondrai toujours, et dont 
madame parle ici d'une manière choquante. 
m"' argamte. 

Votre Dorante est un impertinent. 

M. HEMV. 

Bagatelle ! ce mol-Ià ne signifie rien dans votre 
bouche. 



ACTE III, SCÈNE Vt. 171 

m"" ÀnCAKTE. 

Dans ma bouche ! A qui parle donc ce petit prati- 
cien ^ monsieur le comte? Est-ce que vous ne lui 
imposerez pas silence ? 



M. REMY. 



Comment donc ! m'imposer silence ! à moi , procu- 
reur ! Savez-vous bien qu'il y a cinquante ans que je 
parle , madame Argante ? 



m"* argante. 



U y a donc cinquante ans que vous ne savez ce que 
vous dites. 

SCÈNE VI. 

ARAMINTE, M" ARGANTE, M. REMY, 

LE COMTE. 

ARAMINTE. 

Qu'y a - 1 * il donc ? On dirait que vous vous que- 
rellez. 

M • RE "M. Y • 

Nous ne sommes pas fort en paix , et vous venez 
très à propos, madame. Il s'agit de Dorante; avez- 
vous sujet de vous plaindre de lui ? 

ARAMINTE. 

Non, que je sache. 

M* REMY. , 

Vous étes-vous aperçue qu'il ait manque de probité? 



2,2 LES FAUSSES CONFIDENCES, 

AKiMiKTE, 

Lui ? non vraiment. 3e ne le connais que pour un 
homme ttès-estimable. 

M. KEMV. 

Au discours que madame en tient, ce doit pourtant 
èlre up fripon , dont U faut que je tou$ délivre ; et on 
se passerait bien du présent que je tous en ai fait ; et 
c'est un impertinent qui déplait à madame, qui dé- 
plaît à monsieur qui parle en quditë d'époux futor^ 
et k cause que je le défends, on veut me persuader 
que je radote. 

ARAMINTE, rf(Hd*in<nt. 

On se jette là dans de grands excès. Je n'y ai point 
de part, monsieur. Je suis bien éloignée de vous traiter 
si mal. A l'égard de Dorante, la meilleure justifica- 
tion qu'il y ait pour lui , c'est que je le garde. Mais je 
venais pour savoir une chose, monsieur le comte ; il y a 
là-bas un homme d'affaires que vous avez amené pour 
moi. On se trompe apparemment? 

le' COUTE. 

Madame , il est vrai qu'il est venu avec moi ; mais 
c'est madame Argante... 

m"" Ane ante. 

Attendez , je vais répondre. Oui , ma fille , c'est moi 
qui ai prié monsieur de le faire venir pour remplacer 
celui que vous avez , et que vous allez mettre dehors ; 
je suis sûre de mon fait. J'ai laissé dire votre procu- 
reur, au reste j mais il amplifie. 



ACTE III, SCENE VI. 273 

]tf. REMY. 



Courage ! 



m"* ARGÀNTE, virement/ 



Paix j vous avez assez parlé. (A Araminte.) Je n'ai point 
dit que son neveu fat un fripon. Il ne serait pas im- 
possible qu'il le fût ^ je n'en serais pas étonnée. 



M. REMY. 



Mauvaise parenthèse ^ avec votre permission \ sup- 
position injurieuse et tont-à-fait hors d'œuvre. 



m"* àrgante. 



Honnête homme , soit ^ du moins n'a-t-on pas en- 
core de preuve du contraire , et je veux croire qu il 
Test. Pour impertinent et très-impertinent, j'ai dit 
qu'il en était un, et j'ai raison. Vous dites que vous 
le garderez \ vous n'en ferez rien. 

ARAMINTE, froulemcnt. 

Il restera , je vous assure. 



m"* argante. 



Point du tout ^ vous ne sauriez. Seriez- vous d'hu- 
meur à garder un intendant qui vous aime ? 

u. R E ICx . 

Eh ! à qui voulez-vous donc qu'il s'attache? A vous , 
à qui il n'a pas affaire ? 

ARAMINTE. 

Mais, en effet, pourquoi faut-il que mon intendant 

me haïsse ? 

m"* argante. 

Eh ! non •, point d'ëqaivoquQ. Quand je vous dis 
5. 18 






5,74 LES FAUSSES ONFIDENCES, 

qu il vous aime , j'entends qu'il est amoureux de vous , 
en bon français j qn'ij est ce qu cm appelle amoureux ; 
qu'il soupire pour vous ^ que vous êtes l'objet secret 
de sa tendresse. 

Dorante ? 

ARAMIKTE^ riant. 

L'objet secret de sa tendresse ! Oh ! oui , très-secret , 
je pense. Ah ! ah ! je ne me croyais pas si dangereuse 
à voir. Mais dès que vous devinez de pareils secrets , 
que ne devinez-vous que tous mes gens sont comme 
lui ? Peut - être qu'ils m'aiment aussi ; que sait - on ? 
Monsieur Remy, vous qui me voyez assez souvent, 
j'ai envie de deviner que vous m'aimez aussi. 

M. REM Y. 

Ma foi, madame, à l'âge de mon neveu, je ne m'en 
tirerais pas mieux qu'on dit qu'il s'en tire. 



m"" argamtk. 



Ceci n'est pas matière à plaisanterie, ma fille. U 
n'est pas question de votre monsieqr Remy -, laissons 
là ce bonhomme, et traitons la chose un peu sérieu- 
sement. Vos gens ne vous font pas peindre ; vos gens 
ne se mettent point à contempler vos portrsdt^ ; vos 
gens n'ont point l'air galant , la mine donoereose* 

M. REMY, à Araminte. 

J'ai laissé passer le bonhomme à cause de vous, au 
moins ^ mais le bonhomme est quelquefois bfotal. 

ARAMINTE. 

En vérité, ma mècf , vous seriez la première à vous 



ACTE III, SCÈNE VIL 275 

moquer de moi , si ce que vous me dites me faisait la 
moindre impression. Ce serait une enfance à moi que 
de le renvoyer sur un pareil soupçon. Est-ce qu'on ne 
peut me voir sans m'aimer ? Je n'y saurais que faire ^ 
il faut bien m'y accoutumer, et prendre mon parti là- 
dessus. Vous lui trouvez Tair galant , dites -vous? Je 
n'y avais pas pris garde , et je ne lui en ferai point un 
reproche. Il y aurait de la bizarrerie à se fâcher de ce 
qu'il est bien fait. Je suis d'ailleurs comme tout le 
monde j j'aime assez les gens de bonne mine. 

SCÈNE VIL 

ARAMINTE, M"' ARGANTE, M. REM Y, 
LE COMTE, DORANTE. 

DORANTE. 

Je vous demande pardon, madame, si je vous inter* 
romps. J'ai lieu de présumer que mes services ne vous 
sont plus agréables \ et dans la conjoncture présente , 
il est naturel que je sache mon sort. 

M™* An G AN TE, troaiquemenl. 

Son sort! Le sort d'un intendant; que cela est 
beau 1 

lA* R EML Y. 

Et pourquoi n'aurait-il pas un sort ? 

ARAMINTE, d*aD air vtfi sa mère. 

Voilà des emportemens qui m'appartiennent. 
(ADoranu.) QucUe cst ccttc coujecturc 9 monsieur , et le 
motif de votre inquiétude ? 



276 LES FAUSSES CONFIDENCES, 

DORANTE. 

Vous le savez , madame. Il y a quelqu'un ici que 
TOUS avez eiïvoyé chercher pour occuper ma place. 

ARÀMINTE. 

Ce quelqu'un-là est fort mal conseillé. Désabusez- 
vous -, ce n'est point moi qui Fai fait venir. 

DORANTlE. 

Tout a contribué à me tromper, d'autant plus que 
mademoiselle Marton vient de m'assurer que dans une 
heure je ne serais plus ici. 

▲ RÀMIHTE. 

Marton vous a tenu un fort sot discours. 

m"* argante. 

Le terme est encore trop long -, il devrait en sortir 
tout à Fheure. 

M. REM Y, à par». 

Voyons par où cela finira. 

ARAMINTE. 

Allez 9 Dorante , tenez-vous en repos. Fussiez-vous 
rhomme du monde qui me convint le moins , vous 
resterez. Dîuis cette occasion - ci , c'est à moi - même 
que je dois cela. Je me sens offensée du procédé qu'on 
a avec moi , et je vais faire dire à cet homme d'affaires 
qu'il se retire. Que ceux qui Font amené sans me 
eonsulter le remmènent, et qu'il n'en soit plus parlé. 



ACTE III, SCÈNE Vllt 277 

V 

SCÈNE VIII. 

ARAMINTE, M- ARGANTE, M. REMY, 
LE COMTE, DORANTE, MARTON. 

MARTON, rroUlemcnt. 

Ne vous pressez pas de le renvoyer, madame. Voilà 
une lettre dé recommandation pour lui , et c*est mon* 
sieur Dorante qui Ta écrite^ 

ARAMIIiTE. 

Comment ! 

X kifiTOSi ) dunnaiil la IciUe au cpmle. 

Un instant, madame^ cela mérite d*être écouté. La 
lettre est de monsieur, vous dis-je. 

LE COMTE lit haut. 

« Je TOUS coDJare, mon cher ami, d*étre demain sur 
tt. ks neuf heures du matin chez vous. J^aî bien des cho- 
« ses à vous dire ; je crois que je vais sortir de chez la 
« dame que vous savez ; elle ne peut plus ignorer la mal- 
« heureuse passion que j'ai prise pour elle , et dont je ne 
M guérirai jamais. 



m"' augamte. 



De la passion ! entendez-vous, ma fille? 

LE COMTE Ut. 

« Un misérable ouvrier que je n'attendais pas est venu 
« ici pour m'apporter la boite de ce portrait que j'ai fait 

<c d'elle. 

m"* argante. 

C'est-à-dire que le personnage sait peindre. 



2^8 LES FAUSSES CONFIDENCES, 

LE COMTE lit. 

N J'étais absent ; il Ta laissée à une fille de la maisoB^ 

m"** a B g a NTE y k Marto». 

Fille de la maison ^ cela vous regarde. 

LE COMTE lil. 

« On a soupçonné que ce portrait m'appartenait. Ainsi 
« je pense qu'on va tout découvrir, et qu'avec le chagrin 
« d'être renvoyé et de perdre le plaisir de voir tous les 
« jours celle que j'adore...» 

M*** ARGAWTE^ 

Que j'adore ! ah ! que j'adore ! 

LE COMTE m. 
« J'aurai encore celai d'être méprisé d'elle. 

m"* argante. 

Je crois qu'il n'a pas mal deviné celui-là, ma fille. 

LE COMTE Ul. 

« Non pas à cause de la médiocrité de ma fortune, sorte 
H de mépris dont je n'oserais la croire capable.... 

m"* argaicte. 

Eh ! pourquoi non ? 

LE comte lit. 

« Mais seulement k cause du peu que je vaux auprès 

« d'elle , tout honoré que je suis d6 l'estime de tant d'hon-^ 

« nêtes gens. 

m"* argante. 

> 

Et en vertu de quoi Testiment-ils tant ? 



ACTE III, SCÈNE VIII. 279 

LE COMTE Kt. 

M Auquel cas je n'ai plus que faire à Paris. Vous êtes 
« à la veille de vous embarquer, et je suis déterminé à 
« vous suivre. » 

M** A.ltUANXK. 

Bon voyage au galant. 

M. REMY. 

Le beau motif d'embarquement ! 

m"* aroante. 

Eh bien ! en avez-vous le cœur net , ma fdle ? 

LE COMTE. 

L'ëclaircissement m'en parait complet. 

ARAMIICTE, 9 Doraole. 

Quoi ! cette lettre n'est pas d'une écriture contre- 
faite ? vous ne la niez point ? 

DORANTE. 

Madame. . . 

ARAMINTE. 

Retirez-*vous. ( Ooramo sou.) 

M. REMY. 

Eh bien ! quoi ? c'est de l'amour qu'il a ; ce n'est pas 
d'aujourd'hui que les belles personnes en donnent-, 
et tel que vous le voyez, il n'en a pas pris pour toutes 
celles qui auraient bien voulu lui en donner. Cet 
amour-là lui coûte quinze mille livres de rente , sans 
compter les mers qu'il veut courir 3 voilà le mal \ car, 
au reste , s'il était riche , le personnage en vaudrait 



28o LES FAUSSES CONFIDENCES, 

bien an autre-, U pourcftit bien dire qu'il adore. 
(CooiRriiaiit midui. ArpMt.} Accomiuodez-TQUs, aa reste; je 
suis votre serviteur, madame, (ii «cto 

M&BTON. 

Fera-4-OD moater llntendaut que monsieur le comte 
a amené , madame ? 

abakihte. 

N'entendnii-je parler que d'intendant ? Allez-vous- 
en ; vDus prenez mal votre temps pour me faire des 

questions. ( HiThm Krt.] 

h"* ARGlNTE. 

Mais, ma fille, elle a raison. C'est monsieur le 
comte qui vous en rëpond -, il n'y a qu'à le preodre. 

AHIWINTC 

Et mol je n'en veux point. 

Est<e k cause qu'il vient de ma part , madame ? 

IRÂMIHTE. 

Voas Jtes le maître d'interprëter, moaùeur; mais 
je n'ea veux point. 

LE COMTE. 

Vous vous expliquez là-dessus d'un air de vivacité 
qui m*étonne. 

m"* argàhtb, 

Mab, eneiTet, je ne vous reconnais pas. Qu'est-ce 
qui vous fôcbe ? 

ARAHINTE. 

Tout j on s'y est mal pris ; il y a dans tout ceci des 



ACTE m, SCENE JX. 281 

façons si désagréables , des moyens si ofiensans , que 
tout m'en choque. 



H*"® A R GANTE, étonna. 



On ne vous entend point. 

LE COMTE» 

Quoique je n'aie aucune part à ce qui vient de se 
passer, je ne m'aperçois que trop , madame , que je 
ne suis pas exempt de votre mauvaise humeur , et je 
serais fâché d'y contribuer davantage par ma pré*- 
sence. 



M**' ARGANTB. 



Non, monsieur *, je vous suis. Ma fille, je retiens 
monsieur le comte -, vous allez venir nous trouver ap- 
paremment? Vous n'y songez pas, Âraminte; on ne 

sait que penser. (Madame Argante son arec le comte.) 

SCÈNE IX. 

ARAMINTE, DUBOIS. 

DUBOIS. 

EiffFnr, madame,. à ce que je vois, vous en voilà 
délivrée. Qu'il devienne tout ce qu'il voudra , à pré- 
sent. Tout le monde a été témoin de sa folie, et vous 
n'avez plus rien k craindre de sa douleur \ il ne dit 
mot. Au reste, je viens seulement de le rencontrer 
plus mort que vif, qui traversait la galerie pour aller 
chez lui. Vous, auriez trop ri de le voir soupirer; il 
m'a pourtant fait pitié-, je l'ai vu si défait, si pâle et 
si triste , que j'ai eu peur qu'il ne se trouvât mal. 



282 LES FAUSSES CONFIDENCES, 

ÀK AMI n TE y rui ac Va pai rega>dé jusque-Ii, et qui a toujours rêvé, 

dit d'un Ion baut> 

Mais, qu'on sdlle donc voir. Quelqu'un Ta-t-il 
suivi? que ne le secouriez - vous ? faut -il tuer cet 
homme ? 

DUBOIS. 

J'y^ai pourvu, madame ; j'ai appelé Arlequin , qui 
ne le quittera pas \ et je crois d'ailleurs qu'il n'arrivera 
rien *, voilà qui est fini. Je ne suis venu que pour vous 
dire une chose, c'est que je pense qu il demandera à 
vous parler, et je ne conseUle pas à madame de le 
voir davantage ; ce n'est pas la peine. 

A. R A M I M TE , sècbein«nl. 

Ne vous embarrassez pas ; ce sont mes affaires. 

DUBOIS. 

En un mot , vous en êtes quitte , et cela parle moyen 
de cette lettre qu'on vous a lue, et que mademoiselle 
Marton a tirëe d'Arlequin par mon avis. Je me suis 
douté qu'elle pourrait vous être utile , et c'est une 
excellente idée que j'ai eue là ; n'est-ce pas, madame? 

ARAMIZ^TTE, Croideincnl. 

Quoi ! c'est à vous que j'ai l'obligation de la scène 
qui vient de se passer ? 

DUBOIS, librement. 

Oui, madame. 

AKAMINTE. 

Méchant valet! ne vous présenter plus devant moi. 



ACTE III, SCENE X. 283 

DUBOIS) comme ëtonne. 

Hëlas ! madame , j'ai cru bien faire, x 

ARAMIIfTE. 

Allez , malheureux ! il fallait m'obëir. Je vous avais 
dit de ne plus vous en mêler; vous m'avez jetée dans 
tous les dësagrémens que je voulais éviter. C'est vous 
qui avez répandu tous les soupçons qu^on a eus sur 
son compte -, et ce n'est pas par attachement pour moi 
que vous m'avez appris qu'il m'aimait*, ce n'est que 
par le plaisir de faire du mal. Il m'importait peu d'en 
être instruite *, c'est un amour que je n'aurais jamais 
su 9 et je le trouve bien malheureux d* avoir eu affaire 
à vous , lui qui a été votre maître , qui vous affec- 
tionnait, qui vous a bien traité , qui vient , tout ré- 
cemment encore , de vous prier à genoux de lui gar- 
der le secret. Vous Tassassinez, vous me trahissez 
moi-même. H faut que vous soyez capable de tout. 
Que je ne vous voie jamais , et point de réplique. 

DUBOISf à part. 

Allons, voilà qui est parfait, (ii ton en riam.) 

SCÈNE X. 

ARAMINTE, MARTON. 

MAATONy triste. 

La manière dont vous m'avez renvoyée il n'y a 
qu'un moment, me montre que je vous suis dés- 
agréable, madame^ et je crois vous faire plaisir en 
vous demandant mon congé. 



284 LES FAUSSES CONFIDENCES, 

ARAMI>Te, froiilciiirnl. 

Je VOUS le ilonne. 

Votre intentioD est- elle que je sorte dès aujour- 
d'hui, madame ? 

AlïtMIKxE. 

Comme vous voudrez. 

M AUTOfl. 

Celte aveuture-ci est bien triste pour moi !' 

A n A M I K T E. 

Oh! point d'explication, s'il vous plaît.. 

MAnTon. 
le suis au désespoir. 

ARAMinTE, »cc impaticoch 

Est-ce que vous êtes fSchëe de vous en aUer? Eh 
bien! restez, mademoiselle, restez^ j'y consens; mais 
finissons. 

Après les bienfaits dont vouam'avea combla, que 
ferais -je auprès de vous, à présent que je vous suis- 
suspecte , et que j'ai perdu toute votre confiance ? 

AltAMinTE. 

Mais que voulez-vous que je vous confie ? Inven- 
terai-je des secrets pour vous les dire ? 

mautom. 

Il est pourtant vrai que vous me rcnvoyei , ma- 
dame ; d'où vient ma disgrâce ? 



V. 



ACTE III, SCÈNE X. 285 

ARAMINTE. 

Elle est dans votre imagination. Vous me demandez 
votre congé , je vous le donne. 

mautok. 

Âh ! madame, pourquoi m'avez- vous exposée au 
malheur de vous déplaire P J'ai persécuté par igno- 
rance Thomme du monde le plus aimable, qui vous 
aime plus qu'on n'a jamais aimé. 

ARAMIIfTE, àptit. 

Hélas ! 

MARTON. 

Et à qui je n'ai rien à reprocher ^ car il vient de me 
parler. J'étais son ennemie, et je ne la suis plus. U 
m'a tout dit. Il ne m'avait jamais vue ; c'est monsieur 
Remy qui m'a trompée, et j'excuse Dorante. 

ARAMINTE. 

A la bonne heure. 

MARTO«. 

Pourquoi avez-vous eu la cruauté de m'abandonner 
au hasard d'aimer un homme qui n'est pas fait pour 
moi , qui est digne de vous , et que j'ai jeté dans une 
douleur dont je suis pénétrée ? 

ARAMINTE, d'an ton doux. 

Tu l'aimais donc, Marton '? 

' Tu l'aimai» done, Marton ? Que de Tëritë et que de passion dans 
ce mot ai simple! Que de mots dans cette pièce, et qae de scènes 
auraient me'ritë la même remarque ! Mab U aurait fallu des notes à 
chaque page , et il faut qu'un éditeur étite le ridicule de toujours 
louer. 



aSti LES FAUSSES CONFIDENCES, 

MAR-rOM. 

LaissoD3-U mes sentimens. Rendez-moi votre ami- 
tié comme je l'avais, et je serai contente. 

AKAMINTE. 

Ah ! je te la rends tout entière. 

HAHTOB, laiUiaMlamaiD. 

Me voilà consolée. 

Non , Martoa ; ta ne l'es pas encore. Tu pleures, 
et tu m'attendris. 

MABTON. 

N'y prenez point garde. Rien ne m'est si cher que 
vous. 

ÀRAHINTE. 

Va , je prétends bien te faire oublier tous tes cha- 
grins. Je pense que voici Arlequin. 

SCÈNE XL 
ARAMmTE, MARTON, ARLEQUIN. 

ARÂMINTE. 

Que veux-tu? 

AnLEQUIlt, plianal «l HdgloUBl. 

J'aurais bien de la peine k vous le dire ; car je suis 
dans une détresse qui me coupe entièrement la pa- 
role, k cause de la trahison que mademoiselle Mar- 
ton m'a faite. Ah ! quelle ingrate perBdie l 
mabtoh. 

Laisse là ta perfidie , et nous dis ce que tu veux. 






ACTE m, SCENE XIL 287 

ARLEQUIN. 

Ah ! cette pauvre lettre ! Quelle escroquerie ! 

ARAMIKTE. 

Dis donc ? 

ARLEQUIN. 

Monsieur Dorante vous demande à genoux qu il 
vienne ici vous rendre compte des paperasses qu'il a 
eues dans les mains depuis qu'il est ici. Il m'attend à 
la porte où il pleure. 

MARTON. 

Dis-lui qu'il vienne. 

' ARLEQUIN. 

Le voulez ' vous , madame ? car je ne me fie pas à 
elle. Quand on m'a une fois affronté , je n'en reviens 
point. 

M A RT N I d*an air triste cl allcndri. 

Parlez-lui) madame ^ je vous laisse. 

ARLEQUIN, quand Marton est partie. 

Vous ne me répondez point , madame ? 

ARAMINTE. 
Il peut venir. (Arlequin sort. 

SCENE Xll. 

DORANTE, ARAMINTE. 

ARAMINTE. 

APPROCHEZ , Dorante. 

DORANTE. 

Je n'ose presque paraître devant vous. 



* 1 



^ 



t » 






388 LES FAUSSES CONFIDENCES, 

Ah ! je n'ai guère plus d'assurance que lui. (Hmi.) 
Pourquoi vouloir me rendre compte de mes papiers ? 
Je m'en fie bien k vous. Ce n'est pas là - dessus que 
j'aurai à me plaindre. 

Madame... j'ai autre clioseàdire... jesuis siinler- 
dil, si tremblant, que je ne saurais parler. 

AKAMITITE, iparLairciimiilinn. 

AH ! que je crains la fm de tout ceci ! 

DORAKTB, «mu. 

Un de vos fermiers est venu tantôt , madame. 

iBAMlBTE, emtK. 

Un de mes fermiers ?... cela se peut. 

DOHAHTE. 

Oui , madame... il est venu. 

ABAMIHTE, loujourt dmiic. 

Je n'en doute pas. 

DOBABTE, «mu. 

Et j'ai de l'aident à vous remettre. 

AnAMlKTE. 

Ah ! de l'argent... nous verrons. 

DOnAHTE. 

Quand il vous plaira, madame, de le recevoir. 

AltAMINTE. 

Oui.. .je le recevrai... vous me le donnerez, tipinj 
Je oc sais ce que je lui réponds. 



ACTE III, SCENE XII. 



289 



DORANTE. 

Ne serait-il pas temps de vous rapporter ce soir ou 
demain ) madame? 

Demain, dites -vous? Comment tous garder jus- 
que-là , après ce qui est arrive ? 

DORÀMTEy plaintÎTement. 

De tout le temps de ma vie que je vais passer loin 
de vous, je n'aurais plus que ce seul jour qui m'en 
serait précieux. 

AEAMINTE. 

Il n'y a pas moyen , Dorante \ il faut se quitter. On 
sait que vous m'aimez , et Ton croirait que je n^en suis 
pas fâchée. 

DORANTE. 

.Hélas ! madame, que je vais être à plaindre ! 

ARAMIKTE. 

Âh ! allez, Dorante , chacun a ses chagrins. 

DORANTE. 

J'ai tout perdu ! J'avais un portrait, et je ne l'ai 
plus* 

ARAMINTE. 

A quoi vous sert de l'avoir? vous savez peindre. 

DORANTE. 

Je ne pourrai de long - temps m'en dédommager. 
D'ailleurs, celui - ci m'aurait été bien cher ! Il a été 
entre vos mains, madame. 

5. 19 



'^ 



'. » "• 




ago LES FAUSSES CONFIDENCES, 

ÀRÀMIMTB. 

Mais voas n*étes pas raisonnable^ 

t 

DORANTE. 

Ah ! madame , je vais être éloigné de vous. Vous 
serez assez vengée^ n'ajoutez rien à ma douleur. 

ARAMIIÎTE. 

Vous donner mon portrait! songez -toqs que ce 
serait avouer que je vous aime ? 

DORANTE. 

Que vous m* aimez , madame ! Quelle idée ! qui 
pourrait se Fimaginer ? 

AE A MIS TE , d*aa ton vif tt uff. 

Et voilà pourtant ce qui m'arrive. 

DOSANTE, M jetant à set genoux. 

Jeine meurs ! 

ARAMINTE. 

Je ne sai^ plus où je suis. Modérez votre joie ^ 
levez -vous, Dorante. 

DOUANTE Mlè?c,etaittettdfMPfiiti 

Je ne la mérite pas , cette joie qui me transporte, je 
ne la mérite pas , madame. Vous allez me Fôter ^ mais 
n*importe \ il faut que vous soyez instruite. 

ARAMINTE, «tonnée. 

Comment ! que voulez<-vous dire ? 

DORANTE. 

Dans tout ce qui se passe chez vous , il n'y a rien 



ACTE III, SCÈNE XII. 291 

de vrai que ma passion , qui est infinie , et que le por- 
trait que j*ai fait. Tous les incidens qui sont arrivés , 
partent de l'industrie d'un domestique qui savait mon 
amour, qui m'en plaint, qui, par le charme de l'es- 
pérance , du plaisir de vous voir, m'a , pour ainsi dire , 
forcé de consentir à son stratagème \ il voulait me faire 
valoir auprès de vous. Voilà , madame , ce que mon 
respect, mon amour et mon caractère ne me permet- 
tent pas de vous cacher. J'aime encore mieux regretter 
votre tendresse que de la devoir à l'artifice qui me l'a 
acquise. J'aime mieux votre haine que le remords 
d'avoir trompé ce que j'adore. 

ÀRÀMIIITE, le regardant quelque temps sana parier. 

Si j'apprenais cela d'un autre que de vous , je 
vous haïrais sans doute ; mais l'aveu que vous m'en 
faites vous-même , dans un moment comme celui-ci , 
change tout. Ce trait de sincérité me charme , me pa- 
raît incroyable { et vous êtes le plus honnête homme 
du monde. Après tout^ puisque vous m'aimez vérita- 
blement , ce que vous avez fait pour gagner mon 
cœur n'est point blâmable. U est permis à wi amant 
de chercher les moyens de plaire, et on doit lui par<- 
donner lorsqu'il a réussi. 

DORANTE. 

Quoi ! la charmante Âraminte daigne me justifier! 

Voici le comte avec ma mère; ne dites mot, et 
laissez-moi parler. 



krv 



29a LES FAUSSES CONFIDENCES, 

SCÈNE XIII. 

DORANTE, ARAMINTE, LE COMTE, 

M- ARGANTE. 



M A R'G A N rs , Toytttt Doranie. 

Quoi ! le voilà encore ? 

ARAMINTE, froidemMit. 

Oui 9 ma mère. ( Aa comte.) Monsieur le comte, il était 
question de mariage entre vous et moi, et il n'y faut 
plus penser. Vous mérite^ qu'on vous aime^ mon 
cœur n'est point en ëtat de vous rendre justice , et je 
ne suis pas d'un rang qui vous convienne. 



,me 



AllGAlfTE. 



Quoi donc ! que signifie ce discours ? 

LE COMTE. 

Je vous entends , madame , et sans Tavoir dit à ma^ 
damecmootrmmnadameArgante), je sougcais à mc retirer. 
J'ai devine tout. Dorante n^est venu chez vous qu*à 
cause qu'il vous aimait \ il vous a pilu ; vous voulez lui 
faire sa fortune \ voilà tout ce que vous alliez dire. 

ARAMINTE. 

Je n'ai rien à ajouter. 

M*"* ARGANTE, outrée. 

La fortune 4 cet homme^là ! 

LE CÛ^TE, trUlement. 

Il n'y a plus que notre discussion , que nous règle- , 



ACTE III, SCÈNE XIIL 2g3 

rons à Tamiable. J'ai dit que je ne .plaiderais point, 
et je tiendrai parole. 

ABAMINTE. 

Vous êtes bien généreux. Envoyez-moi quelqu'un 
qui en décide ,. et ce sera assez. 

Ji"* ÀRGANTB. 

Âh l la belle chute! ah ! ce maudit intendant I Qu'il 
soit votre mari tant qu'il vous plaira ^ mais il ne sera 
jamais mon gendre.. 

ARAMIIVTE. 

Laissons passer sa colère , et finissons, çlu lorteot j 



•TiJ 



DUBOIS. 



Ouf ! ma glcnre m'accable. Je mériterais bien d'ap- 
peler cette femme-là ma bru. 

ARLEQUIN. 

Pardi ! nous nous soucions bien de ton tableau à 
présent! L'original nous en fournira bien d'autres 
copies^ 






' <<i 



FIN DES FAUSSES CONFIDENCES. 



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LA 



JOIE IMPRÉVUE, 

COMÉDIE EN UN ACTE ET EN PROSE, 

Rcprrscntce pour la première fois par les comédiens iUlicns , 

le 7 juillet 1738. 






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JUGEMENT 

SUR 

LA JOIE IMPRÉVUE. 



Si jamais écrivain se montra inégal et journalier, c'est 
à conp sûr Marivaux. Il existe entre quelques-uns de ses 
écrits une telle disparate , qu'on ne les pourrait croire sor- 
tis de la même plume , si Ton n'en avait d'ailleurs des 
preuves irréfragables. Quelle distance, en effet, du roman 
de Marianne à celui du Don Quichotte Moderne! et dans 
ce dernier, comme on est surpris de trouver, au milieu de 
tant d'aventures déraisonnables et communes, l'intéres- 
sant épisode d'Oriante ! La Joie Imprévue ne causera pas 
un moindre étonnement à qui viendra de lire les deux si 
jolies pièces dont elle est précédée dans ce volume, ainsi 
que dans l'ordre des temps , la Mère Confidente et les 
Fausses confidences. On y remarquera toutefois quelques 
traits heureux, mais qui ne suffisent pas pour pallier le 
peu d'intérêt du sujet. 

Avoir choisi un sujet ingrat, voilà quel a été bien sou- 
vent le plus grand tort de Marivaux, quand il n'a pas 
réussi. Une fois abusé par sou imagination , il s'est atta- 
ché à son erreur ; il en a subi et développé toutes les con- 
séquences , parce qu'il avait trop de finesse d'esprit pour 
ne pas les apercevoir toutes; enfin, il n'a pu s'arrêter 
cpi'après* avoir épuisé les fausses richesses d'une matière 
inféconde en beautés réelles et simples! N'est-ce pas ce 



3y8 JUGEMENT 

qtù lui est arriv^^ par exemple, pour le Don Quichotte? 
U lui est Tenu un jour h l'esprit que les romaos i grand 
.1 ppareil de sentimens , comme les rêvaient La Calprenède et 
mademoiselle de Scudà^, pouvaienl prêter à une parodie 
plaisante : il s'est mis de tout cœur à cette oeuvre d'iosi- 
\nde moquerie, et ne nous a pas fait grâce du plus mince 
(k'tail que lui ait fourni sa mémoire. Il nous a donc fallu 
iliîvorer la reproduction complète , mais non comique 
( c'était chose impossible ) , d'ouvrages fastidieux , que 
nous avions eu le bonheur d'oublier. Ici la même chose 
l'ït arrivée ; c'est pour s'être £pris d'une idée où il a cm 
voir l'étoffe d'un acte, qu'il nous a donné une faible et 
lanfjuissante comédie. En effet, voyei de quoi il s'agit, et 
ci: que c'est que ceUe Joie Imprévue qui ne doit tomber 
.lUX deux principaux intéressés qu'au bout de vingt-deux 
-.ccnet. 

Damon est vena à Paris pour acheter une charge , et 
s'est logé dans un hâtel garni. Il y a vu la fille d'une 
iiiadame Dorville, jeune personne dont il est devenu 
amoureux , sans se douter que c'est précisément celle 
iiu'on liù destine en mariage. Madame Dorville ignore, 
• 1() son c6té, que Damon est le prétendu agréé par cUe- 
iiiéme pour ConsUnce. Aussi le vent- elle écarter : elle 
■ ommence à être inquiète de ses assiduités atqirès de sa 
idle. Mais elle apprend par une lettre, que Damon avait 
ijûgligé d'abord de lui remettre, et qu'il tient d'Oison , 
sun père ; elle apprend , dis-je , qu'elle a affaire A na futur 
;;tindre : elle cesse donc de le repousser. Elle lui cache 
toutefois les vues qu'on a sur lui ; elle a pour but, en cela , 
<ic complaire à Orgon, qui vent se ménager, écrit-il, le 
[ilaisir de paraître obliger son 61s, eo consentant & son 
mariage avec celle qu'il aime : singulier caprice de vieiU 



S0R LA JOIE IMPRËVDE. 399 

lard, qui seul retardera la^oie des deux amims, et la ren- 
dra impréme ponr etix, non pour le spectateur, ce qui 
eût été pourtant plus essentiel. Orgoa a bien eu encore 
d'autres fantaisies : pareiemple, de partir tnco^n/ro après 
son £ls , d'arriver en même temps que lui & Paris , de res- 
ter quinze joun à épier ses démarches , quand il aurait 
dd conclure au plus vite l'alliance qu'il a tant \ cœai; 
enfin de le laisser perdre an jea la moitié delà, v.ilour de sa 
charge, qu'il loi a fait compter lui-même par un ban- 
quier ; le tout , sans doute, pour lui donner une leçon sa- 
lutaire, comme s'il pouvait ignorer, à son âge, qu'il vaut 
raienx prévenir de pareilles fautes que d'avoir à en corri- 
ger celui qui les a commises. 

Nous ne pousserons pas plus loin nos observations. 
Celte pièce , établie sur une donnée trè^légcrc , ne serait 
plus lue avec plaisir, malgré quelques détails spirituels et 
deux ou trois scènes comiques, si nous en donnions une 
analyse complète. 

L'historien du 7^dtre-/^aiien, quoiqu'il s'éLcn de assez 
longaementd'ordinaïresurdes bluettes ou des farces encore 
moins importantes, n'a point fait mention de la Joie Im- 
prévue. 




PERSONNAGES. 



M. ORGOTI, 

MADABIE DOHVILLE. 

CONSTANCE, fille de nudame Dorrille. 

DAMON, fils deM.Orgon, amant de O 

LE CHEVALIER. 

LISETTE, luîvaate de CoosUnce. 

PASQDIN, nlet de Damoa. 



1 



Iji scioe est & Paris, daos uo jardia qui coramuDique- 
k un liôtel garai. 



LA 



JOIE IMPRÉVUE. 



SCÈNE I. 

DAMON, PASQUIN. 

(Daq^OQ paraît irUte.) 

PASQtriNy tnivani ton maître, el d*aa ton doulonroux , «n motncni 

aprit qu*iU aont sur le ibëatre. 

Fasse le del , monsieur , que votre chagrin vous pro-- 
fite , et vous apprenne à mener une vie plus raison^ 
nable ! 

DAUOK. 

Tais4oi, laisse^moi seul. 

PASQUIir» 

Non, monsieur; il faut que je vous parler cela est 
de conséquence. 

DAHOIf. 

De quoi s'agit-il donc? 

•PASQUIN. 

U y a quinze jours que vous êtes à Paris..» 

DAMOn. 

Abrège. 

PASQUIN. 

Patience. Monsieur votre père vous a envoyé pour 
acheter une charge : l'argent de cette charge était en- 



3oa LA JOIE IMPRÉVUE, 

ticr eutre les mains de votre banquier, de qui tous 
avez déjà reçu la moitié, que vous ayez jouée et 
perdue; ce qui fait, par conséqueut, que vous ne 
pouvez plus avoir que la moitié de votre charge j et 
voilà ce qui est terrible. 

DAUOH. 

Esl-ce li tout ce que tu as à me dire ? 

PABQUIR. 

Doucement, monsieur; c'est qu'actuellement j'ai 
une charge aussi, moi, laquelle est de veiller sur 
votre conduite et de vons donner mes conseils. Pas- 
quiii , me dit monùenr votre père la veille de notre 
départ, je connais ton zèle, tou jugement et ta pru- 
dence; ne quitte jamais mon fils, sers-lui de guide, 
gouverne ses actions et sa tête ; regarde-le comme un 
dépôt que je te confie. Je le lui promis bien , je lui en 
donnai ma parole : je me fondais sur votre dodLtë , et 
je me suis trompé. Votre conduite , vous la voyez , elle 
est détestable ; mes conseils^ vous les avez méprisés^ 
vos fonds sont entamés, la moitié de votre argent 
est partie -, et voilà mon dépôt dans le plus déplora- 
ble état du monde. Il faut pourtant que j'en rende 
compte ; et c'est ce qui fait ma douleur. 

DAHOR. 

Tu conviendras qu'il y a plus de malheur dans tout 
ceci que de ma faute. En arrivant à Paris , je me 
mets dans cet hôtel garni ; j'y vois un jardin qui est 
commun à une autre maison; je m'y promène; j'y 
rencontre le chevalier, avec qui, par hasard, je lie 



SCÈNE L 3o3 

conversation ; il loge au même hôtel ^ nous mangeons 
à la même table. Je vois que tout le monde joué après 
dîner; il me propose d^en faire autant ^ je joue, je 
gagne d'abord ; je continue par compagnie , et insen* 
siblement je perds beaucoup , sans aucune inclination 
pour le jeu. Voilà d*où cela vient; mais ne t'inquiète 
point \ je ne veux plus jouer qu'une fois pour rega- 
gner mon argent; et j'ai un pressentiment que je se-* 
rai heureux. 

PASQtJIN. 

Ah ! monsieur , quel pressentiment ! Soyez sûr que 
c'est le diable qui vous parle à l'oreille. 

DAMON. 

Non y Pasquin ; on ne perd pas toujours ; je veux 
me remettre en état d'acheter la charge en question , 
afin que mon père ne sache rien de ce qui s'est passé. 
Au surplus j c'est dans ce jardin que j'ai connu l'ai- 
mable Constance ; c'est ici où je la vois quelquefois , 
où je crois m' apercevoir qu'elle ne me hait pas ; et ce 
bonheur est bien au-dessus de toutes mes pertes. 

PASQUIV. 

Oh ! quant à votre amour pour elle , j'y consens , 
j'y donne mon approbation. Je vous dirai même que 
le plaisir de voir Lisette qui la suit a extrêmement 
adouci les afflictions que vous m'avez données ; je 
n'aurais pu les supporter sans elle. U n'y a qu'une 
chose qui m'intrigue ; c'est que la mère de Constance , 
quand elle se promène ici avec sa fille , et que vous 
les abordez , ne me paraît pas fort touchée de votre 






5o4 LA JOIE IMPRÉVCE, 

compagnie ^ sa mine s'aOonge. Tai peur qu'elle ne 
vous troare un ëtooidi. Yons êtes pooitant un assez 
jdi garçon , assez bien fait ; mais , de temps en temps , 
Yoos avez dans yolre air je ne sais quoi... qm inair^ 
qœraiL... mie tête l^èie....yo«is entendez bien? El 
ces létes-Ià ne sont pas da goût des mères. 



OAX09, 



Qœ vent dire cet impertinent ?«.. Mais qoi est-œ 
qni vient par œtte antre Jlée du jardin ? 

rASQriH. 

Cest peat-êlre ce fripon de cheralîer qm vient 
dierdier le reste de votre aigent. 

DAlfOS. 

Prends garde & œ qne In dis, et avance pour vinr 
qni c*esL 

SCÈNE IL 

LE CflEVAUER, DAMON, PASQUIN. 

LE CHBVALIEK* 

On est ton nuâtre, Fasqnin ? 

rASQuis. 
n est softi, monâenr. 

LE CBEVALIEE. 

Soiti ! Qi ! je le vois qui se promette. D*oà vient 
est-ce qne tn me le caches ? 

FASQirilf, 

Je lais toot ponrle mieaz. 



SCENE IL 3o5 

LE CHEVALIER* 

' Bonjour, Damon. Ce valet ne youlait pas que je 
vous visse. Est-ce que vous avez affaire ? 

DAMON. 

Non -, c'est qu'il me rendait quelque compte qui ne 
presse pas. 

PASQUIIf. 

C'est que je n'aime pas ceux qui gagnent l'argent 
de mon maître. 

LE CtlEVALlEB* 

n le gagnera peut-être une autre fois. 

PASQUIK. 

Tarare ! 

DAMOlî, àPaïquin. 

Tais-toi. 

LE CHEVALtEA. 

Laissez-le dire ; je lui sais bon grë de sa méchante 
humeur, puisqu'elle vient de son zèle. 

PASQUIK. 

Ajoutez, de ma prudence. 

DAM ON, & Pasqaitt. 

Finiras-tu ? 

LE CHEVALIER. 

Je n'y prends pas garde. Je vais dîner en ville , et 
je n'ai pas voulu partir sans vous voir. ^ 

BAMOir. 

Ne reviendrez- vous pas ce soir ici pour être au 
bal? 

5. 20 



3o8 LA JOIE IMPRÉVUE, 

PA&QUIN. 

Il n'y a point de mal à dire que vous perdrez, 
quand c'est la yérité. 

LE CHEVALIEU^, 

Voilà un insolent valet. 

PASQUIN, saiu regarder. 

Gela n'empêchera pas qu'il ne perde. 

LE CHEVALIER. 

Adieu , jusqu'au revoir, (n »ort.) 

DAMOZr. 

Ne me manquez donc pas. 

PASQUIN. 

Oh que non ! il vise trop juste pour cela. 

SCÈNE III. 

PASQUIN, DAMON. 

OAMOIf. 

Il faut avouer que tu abuses furieusement de ma 
patience. Sais-tu la valeur des mauvais discours que 
tu viens de tenir, et qu'à la place du chevalier, je 
refuserais de jouer davantage ? 

PASQUIN. 

C'est que vous avez du cœur 5 et lui de l'adresse. 

DAltOIf. 

Mais pourquoi t'obslines - tu à soutenir qu'il ga- 
gnera? 



SCENE III. 3og 

PASQUIN. 

C'est qu'il voudra gagner. 

DAMOIf. 

T'a-t-on dit quelque chose de lui? T'a-t«on donné 
quelque avis ? 

PASQUIN. 

Non; je n'e» ai point reçu d'autre que de sa mine^ 
Cest elle qui m'a dit tout le mal que j'en sais. 

DAMON. 

Tu extravagues. 

fasquin. 

Monsieur, je m'y ferais hacher. U n'y a point 
d'honnête homme qui puisse avoir ce v^age^là. Li- 
sette, en le voyant ici, en convenait hier avec moi. 

DAMON. 

Lisette ? Belle autorité ! 

PASQUI^N. 

Belle autorité ! C'est pourtant une fille qui , du 
premier coup d'œil, a senti tout ce que je valais. 

DAMON, rianU 

Âh ! ah ! ah ! Tu me donnes une grande idée de sa 
pénétration. Je vais chez mon banquier \ c'est aujour- 
d'hui jour de poste. Ne t'éloigne pas. 

PASQUIH. 

Arrêtez , monsieur. On nous a interrompus ; je ne 
vous ai pas quand je veux \ et mes ordres portent 
aussi , attendu cette légèreté d'esprit dont je vous ai 



3io LA JOIE IMPRÉVUE, 

parle, que je tiendrai la main à ce que tous exécutiez 
tout ce que monsieur votre père vous a dit de faire -, 
et voici un petit agenda où j'ai tout écrit, (ii m.) 
c( Liste des articles et commissions recommandés par 
<( monsieur Orgon à monsieur Damon son fils aine , 
« sur les déportemens, faits, gestes, et exactitude 
c( duquel il est enjoint à moi Pasquin , son serviteur, 
« d'apporter mon inspection et contrôle. » 



DAM ON, riant. 



Inspection et contrôle ! 

PASQUIN. 

Oui , monsieur, ce sont mes fonctions-, c'est comme 
qui dirait , gouverneur. 

DAMON. 

Achève, - 

PASQUlN. 

Premièrement. « Aller chez monsieur Lourdain^ 
« banquier, recevoir la somme de... )> Le cœur me 
manque , je ne saurais la prononcer. La belle et co- 
pieuse somme que c'était ! Nous n'en avons plus que 
les débris. Vous ne vous êtes que trop ressouvenu 
d'elle, et voilà l'article de mon mémoire le plus mal- 
traité. 

DAMON. 

Finis, ou je te laisse. 

Secondement. « Le pupille ne manquera pas de se 
« transporter chez monsieur Raffle , procureur, pour 
(( lui remettre des papiers. » 



SGÈJ^E m. 3ii 

DAMOIf. 

Passe ; cela est fait. 

PASQUIlf. 

Troisièmement. « Aura soin le sieur Pasquin de 
« presser le sieur Damon. » 

DAUOir. 

Parle donc y maraud ^ arec ton sieur Danion. 

PÀSQUIIf.. 

Style dé précepteur. •• a De presser le sieur Damon 
« de porter une lettre à l'adresse de madame... » At- 
tendez... ma foi y c'est « madame Dorville, rue Ga- 
« late 'y » dans la rue où nous sommes. 

DAMON. 

Madame Dorvillé ! Est-ce là le nom de l'adresse ? 
je ne Tavais seulement pas lue. Eh ! parbleu ! ce serait 
donc la mère de Constance^ Pasc[uin ? 

VASQUIlf. 

C'est elle-même, sans doute, qui loge dans cette 
maison, d'où elle passe dans le jardin de votre hôtel. 
Voyez ce que c'est! faute d'exactitude, nous négli- 
gions la lettre du monde la plus importante, et qui 
va nous donner accès dans la maison. 

DAMOIf. 

J'ëtais bien éloigné de penser que j'avois en main 
quelque chose d'aussi favorable. Je ne l'ai pas même 
sur moi, cette lettre, que je ne devais rendre qu'à 
loisir. Mais par où mon père connaît-il madame Dor- 



3i2 LA JOIE IMPRÉVUE, 

PASQUIN. 

Oh ! pardi , depuis le temps qu'il vit , il a eu celui 
de faire des connaissances. 

DAHON, 

Tu me fais plaisir de me rappeler cette lettre. Voilà 
de quoi m'introduire chez madame Dorville , et j'irai 
la lui remettre au retour de chez mon banquier. Je 
pars ] ne t'écarte pas. 

PASQUIN, dhiQ lontriil». 

Monsieur, comme tous rapporterez le reste de 
votre argent, je vous demande en grâceque je te voie 
avant que vous le jouiez \ je serais bien aise de lui 
dire adieu. 

Je me moque de ton pronostic. 

SCÈNE IV. 

DAMON, LISETTE, PASQUIN. 

DAHOZI , i*eD «IUdI , rencontre Lisette qui arme. 

Ah ! te voilà, Lisette ? ta maîtresse viendra -t- elle 
tantôt se promener ici avec sa mère? 

LISETTE, 

Je crois que oui , monsieur. 

Lui parles-tu quelquefois de moi ? 

LISETTE. 

Le plus souvent c*est eUe qui me prévient. 



SCÈNE V, 3i3 

DAMOir. 

Que tu me charmes ! Adieu , Lisette ; continue , je 
te prie, d'être dans mes iatërêts. (luon.) 

SCÈNE V. 

LISETTE, PASQUIN. 

PÀSQUIIf, s^approcbant de LiielU. 

BoKjouB, ma fdie; bonjour, mon cœur; serviteur 
à mes amours. 

LISETTE, le rfpoassani on peu. 

Tout doucement. 

PASQTTIN. 

Qu est*ce donc, beauté de mon âme? D'où te vient 
cet air grave et rembruni ? 

LISETTE. 

Cest que j'ai à te parler, et que je rêve. Tu dis que 
tu m'aimes , et je suis en peine de savoir si je fais 
bien de te le rendre, 

pasquin. 

Mais , ma mie , je ne comprends pas votre scrupule. 
N'êtes - vous pas convenue avec moi que je suis ai- 
mable ? 

LISETTE. 

Parlons sérieusement; je n'aime point les amours 
qui n'aboutissent à rien. 

PASQUIir. 

Qui n'aboutbsent à rien ! Pour qui me prends-tu 
donc ? Veux-tu des sûretés ? 



3i4 LA JOIE IMPREVUE, 

LISETTE. 

J'entends qu'il me faut un mari , et non pas un. 
amant. 

PASQUIN. 

Pour ce qui est d'un amant , avec un mari comme 
moi , tu n en auras que faire. 

LISETTE. 

Oui ) mais si notre mariage ne se fait jamais \ si 
madame Dorville , qui ne connaît point ton maître , 
marie sa fille à un autre» comm€ il y a toute appa- 
rence ?11 y a quelques jours qu'il lui ëchappa qu*elle 
avait des rues; et c'est sur quoi nous raisonnions 
tantôt, Constance et moi; de façoii qu'elle est fort 
inquiète; et, de temps en temps, nous sommes toutes 
deux tentées de tous laisser là. 

PA8QUIN. 

Malpeste ! gardez*vous-enbien. Je suis d'avis même 
que nous vous donbions , mon maître et moi , chacun 
notre portrait, que vous regarderez, pour vaincre la 
tentation de nous quitter. 

LISETTE. 

Ne badine point. J'ai charge de ma maîtresse de- 
l'interroger adroitement sur de certaines choses. Il 
s'agit de savoir ce que tout cela peut devenir, et non 
pas de s'attacher imprudemment à des inconnus qu'il 
faut quitter , et qu'on regrette souvent plus qu'ils ne 
valent. 

PÀSQtlIN. 

M'amour , un peu de politesse dans vos réflexions. 



SCÈNE V, 3i5 

LISETTE. 

Tu sens bien qu*il serait désagréable d'être obUgëe 
de donner sa main d'un côté , pendant qu'on laisserait 
son cœur d'un autre. Ainsi voyons ^ tu dis que ton 
maître a du bien et de la naissance. Que ne se pro- 
pose-t-il donc? Que ne nous fait-il donc demander 
en mariage ? Que n'écrit-il à son père qu'il nous aime , 
et que nous lui convenons ? 

PASQUIN. 

Eh ! morbleu! laisse -nous donc arriver à Paris. A 
peine y sommes-nous. Il n'y a que huit jours que nous 
nous connaissons... Encore, comment nous connais- 
sons - nous ? Nous nous sommes rencontrés , et voilà 
tout. 

LISETTE. 

Qu'est-ce que cela signifie, rencontrés? 

PÀSQUIN. 

Oui , vraiment -, ce fut le chevalier avec qui nous 
étions , qui aborda la mère dans le jardin ^ ce qui 
continue de notre part : de façon que nous ne sommes 
encore que des amans qui s'abordent, en attendant 
qu'ils se fréquentent. Il est vrai que c'en est assez pour 
s'aimer, mais non pas pour se demander en mariage, 
surtout quand on a des mères qui ne voudraient pas 
d'un gendre de rencontre. Pour ce qui est de nos pa- 
rens , nous ne leur avons , depuis notre arrivée , écrit 
que deux petites lettres , où il n'a pu être question 
de vous, ma fdle. A la première, nous ne savions pas 
seulement que vos beautés étaient au monde \ nous 



3i6 LA JOIE IMPRÉVUE, 

ne l'avons su qu une heure avant la seconde. Mais à 
la troisième, on mandera qu'on les a vues ; et à la 
quatrième, qu'on les adore.. Je défie quon aille plus 
vite, 

LISETTE. 

Je crains que la mère, qui a ses desseins, n'aille 
plus vite encore. 

PASQUIN, d*|in ton adroit. 

En ce cas-là , si vous voulez , nous pourrons aller 
encore plus vite qu'elle. 

LISETTE, fVoiJemcnt. 

Oui; mais les expéditions ne sont pas de notre 
goût *, et en mon particulier, je congédierais , avec un 
soufflet ou deux, le coquin qui oserait me le proposer. 

PASQDIN. 

S'il n'y avait que le soufflet à essuyer, je serais 
volontiers ce coquin - là ; mais je ne veux point du 
cong^. 

LISETTE.. 

Achevons -, dis-moi, cette charge que doit avoir ton 
maître est-elle achetée ? 

PASQUIir. 

Pas encore ; mais nous la marchandons. 

LI3ETTE, d*un air incrcilulc et tout riaal. 

Vous la marchandez ? 

PASQUIK. 

Sans doute; t'imagincs-tu qu'on achète une charge 



SCÈNE V. 3i7 

considérable comme on achète un ruban? Toi qui par- 
les, quand tu fais Templette d'une étoffe, prends-tu 
le marchand au mot ? On te surfait , tu rabats ^ tu te 
retires, on te rappelle-, et à la fin, on lâche la main 
de part et d'autre \ et nous la lâcherons , quand il en 
sera temps. 

LISETTE, d'un air iocrtfJulc. 

Pasquin , est -il réellement question d'une charge ? 
Ne me trompes-tu pas ? 

PÀSQUIK. 

Allons , allons , tu te moques \ je n^ai point d'autre 
réponse à cela que te de montrer ce minois, (ii montre ton 
viiage.) Cette face d'honnête homme que tu as trouvée 
si belle et si pleine de candeur. . . 

LISETTE. 

Que sait-on ? ta physionomie vaut peut-être mieux 
que toi ? 

PASQtTIll. 

Non , ma mie , non -, on n'y voit qu'un échantillon 
de mes bonnes qualités. Tout le monde en convient; 
informez-vous. 

LISETTE. 

Quoi qu'il en soit , je conseille à ton maître de faire 
ses diligences. Mais voilà quelqu'un qui paraît avoir 
envie de te parler. Adieu, nous nous reverrons 

tantôt. (Elle sort.) 



3i8 LA JOIE IMPREVUE, 

SCÈNE VI. 

M. ORGON, PASQUIN. 

P À SQ UI N j comidtfrant monsieur Orgoo , qui de loin Tobserre. 

J'ÔTEKAis mon chapeau à cet homme -là, si je ne 
m'en empêchais pas , tant il ressemble au père de mon 
maître. (HonnenrOrgonserapproch*.) Mais, ma foi il lui rcs- 

semble trop, c'est lui-même. (AUaotaprètmoniienrOrgoD.) 

Monsieur, monsieur Orgon ! 

ORGON. 

Tu as donc bien de la peine à me reconnaître , 
faquin ! 

PÂSQUIN, A part. 

Ce début-là m'inquiète... (Haut.) Monsieur, comme 
vous êtes ici , pour ainsi dire, en fraude, je vous pre- 
nais pour une copie de vous-même , tandis que Tori- 
ginal était en province. 

ORGON. 

Eh ! tais-toi , maraud , avec ton original et ta copie. 

PASQTTIN. 

Monsieur , j*ai bien de la joie à vous voir \ mais 
votre accueil est triste : vous n'avez pas Tair aussi 
serein qu à votre ordinaire. 

M. ORGON. 

Il est vrai que j'ai fort sujet d'être content de ce 
qui se passe. 



SCÈNE VI. 3t9 

PASQDIN. 

Ma foi , je n'en suis pas plus content que vous. 
Mais vous saviez donc nos aventures ? 

M. ORGOIf. 

Oui , je les sais , oui. Il y a quinze jours que vous 
êtes ici, et il y en a autant que j'y suis» Je partis le 
lendemain de votre départ , je vous ai rattrapés en 
chemin , je vous ai suivis jusqu'ici , et vous ai fait ob- 
server depuis que vous y êtes. C'est moi qui ai dit au 
banquier de ne délivrer à mon fils qu'une partie de 
l'argent destiné à l'acquisition de sa charge , et de le 
remettre pour le reste; on m'a appris qu'il a joué , et 
qu'il a perdu. Je sors actuellement de chez mon ban- 
quier; j'y ai laissé mon fils qui ne m'y a pas vu, et 
qu'on va achever de payer : mais je ne laisserai pas le 
reste de la somme à sa discrétion ; et j'ai dit qu'on 
l'amusât pour me donner le temps de venir te parler. 

PÀSQUIN. 

Monsieur, puisque vous savez tout, vous savez 
sans doute que ce n'est pas ma faute. 

K. ORGOlf. 

Ne devais -tu pas parler à Damon, et tâcher de le 
détourner de son extravagance ? Jouer contre le pre- 
mier venu un argent dont je lui avais marqué 
l'emploi ! 

PASQUIIf. 

Ah ! monsieur, si vous saviez les remontrances que 
je lui ai faites! Ce jardin -ci m'en est témoin ; il m'a 



320 LA JOIE IMPRÉVUE, 

vu pleurer , monsieur : mes larmes apparemment ne 
sont pas touchantes , car votre fils n'en a tenu compte ; 
et je conviens avec vous que c'est un étourdi, un 
évaporé , un libertin qui n*est pas digne de vos 
bontés. 

M. OR G ON. 

Doucement ; il mérite les noms que tu lui donnes , 
mais ce n'est pas à toi à les lui donner. 

PASQTJIN. 

Hélas ! monsieur , il ne les mérite pas non plus , 
et je ne les lui donnais que par complaisance pour 
votre colère et pour ma justification : mais la vérité 
est que c'est un fort estimable jeune homme y qui n'a 
joué que par politesse , et qui n'a perdu que par 
malheur. 

jif. ORGON. 

Passe encore s'il n'avait point d'inclination pour le 
jeu. 

PÂSQTTIIf. 

Eh ! non , monsieur : je vous dis que le jeu l'en- 
nuie \ il y bâille, même en y gagnant. Vous le trou- 
verez un peu changé : car il vous craint, il vous aime. 
Oh ! cet enfant-là a pour vous un amour qui n'est 
pas croyable. 

M. ORGON. 

Il me l'a toujours paru \ et j'avoue que jusqu'ici je 
n'ai rien vu que de louable en lui. Je voulais achever 
de le connaître : il est jeune , il a fait une faute, il n'y 
a rien d'étonnant, et je la lui pardonne, pourvu 



SCENE VI. 321 

qu'il la sente ; c'est ce qui décidera de son caractère. 
Ce sera un peu d'argent qu'il m'en coûtera-, je 
ne le regretterai point, si son imprudence le cor- 
rige. 

PASQUIlf. 

Oh ! voilà qui est fait , monsieur : je vous le ga« 
rantis rangé pour le reste de sa vie , il m'a juré qu'il 
ne jouerait plus qu'une fois. 

H. ORGON. 

Comment donc ! il veut jouer encore? 

PA8QT7IN. 

Oui, monsieur, rien qu'une fois , parce qu'il vous 
aime; il veut rattraper son argent, afin que vous 
n'ayez pas le chagrin de savoir qu'il l'a perdu : il 
n'y a rien de si tendre ; et ce que je vous dis là est 
exactement vrai. 

IC. ORGON. 

Est-ce aujourd'hui qu'il doit jouer ? 

PÀSQUIZf. 

Ce soir même , pendant le bal qu'on doit donner 
ici , et où se doit trouver un certain chevalier qui lui 
a gagné son argent , et qui est homme à lui gagner 
le reste. 

M. ORGOH. 

C'est donc pour ce beau projet qu^il est aUé chez le 
banquier ? 

PASQUIN. 

Oui, monsieur. 

5* 21 



32a LA JOIE IMPRÉVUE, 

M. ORGO». 

Le chevalier et lui seront-ils masqués ? 

PASQUIN. 

Je n'en sais rien ^ mais je crois qu oui , car il y a 
quelques jours qu'il y eut ici un bal où ils Tétaient 
tous deux. Mon maître a même encore son domino 
vert qu'il a gardé pour ce bal - ci ; et je pense que le 
chevalier , qui loge au même hôtel , a aussi gardé le 
sien qui est jaune. 

M. OKGON. 

Tâche de savoir cela bien précisément , et viens 
m'en informer tantôt à ce café attenant l'hôtel, où tu 
me trouveras \ j'y serai sur les six heures du soir. 

PASQUIN. 

Et moi , vous m'y verrez à six heures frappantes. 

M. O R G O N , tirant une lettre de u poche. 

Garde- toi, surtout, de dire à mon fils que je suis 
ici ^ je te le défends , et remets-lui cette lettre comme 
venant de la poste. Mais ce n'est pas là tout : on m'a 
dit aussi qu'il voit souvent dans ce jardin une jeune 
personne qui vient s'y promener avec sa mère ^ est-ce 
qu'il l'aime ? 

PASQUIir. 

Ma foi , monsieur , vous êtes bien servi ; sans doute 
qu'on vous aura parlé aussi de ma tendresse..., n'est- 
il pas vrai ? 

X. ORGOlf. 

Passons , il n'est pas question de toi. 



SCÈNE VI. 323 

PASQUIN. 

C'est que nos déesses sont camarades. 

M. ORGOir» 

N'est-ce pas la fille de madame Dorville ? 

PASQDIW. 

Oui , celle de mon maître. 

M. ORGON. 

Je la connais cette madame Dorville 5 et il faut que 
mon fils ne lui ait pas rendu la lettre que je lui ai 
c5crite , puisqu'il ne la voit pas chez elle. 

PASQUIN. 

Il l'avait oubliée , et il doit la lui remettre à son 
retour. Mais , monsieur , cette madame Dorville est- 
elle bien de vos amies ? 

M. ORGOlf, 

Beaucoup. 

PASQUIN, encbaoK^ et carettaDt monsieur Orgon. 

Ah , que vous êtes charmant ! Pardonnez mon trans- 
port, c'est l'amour qui le cause; il ne tiendra qu'à 
vous de faire notre fortune. 

M. ORGON. 

C'est à quoi je pense. Constance et Damon doivent 
être mariés ensemble. 

PASQUIN, cnchant<J. 

Cela est adorable ! 

M. ORGON. 

Sois discret , au moins. 



324 LA JOIE IMPRÉVUE, 

PA8QIJIN. 

Autant qu'amoureux. 

H. OROON. 

Souviens- toi de tout ce que je t'ai dit. Quelqu^n 
vient , je ne veux pas qu'on me voie , et je me retire 
avant que mon fils arrive. 

PASQtJIlf y quand M. Orgon s'en va. 

C'est Lisette , monsieur ; voyez qu'elle a bonne 
mine! 

IC. ORGOÏf y s« retoornant. 

Tais- toi. (Il sort) 

SCÈNE VIL 

PASQUIN, LISETTE. 

PASQUIH, àpan. 

Allohs f modérons - nous. 

LISETTE) d'un air itfrteax et triste. 

Je te cherchais. 

PA8QTTIN, d*an air souriant. 

Et moi j'avais envie de te voir. 

LISETTE. 

Regarde-moi bien , ce sera pour long -temps ; j'ai 
ordre de ne te plus voir. 

PASQUIir, d*anairbftdiii. 

Ordre ! 

LISETTE. 

Oui , ordre , oui : il n'y a point à plaisanter. 



SCENE Vir. 325 

PÀSQUXZfy toujours riant. 

Et dis -moi , auras- tu de la peine à obéir? 

LISETTE. 

Et dis-moi » à ton tour , un animal qui me répond, 
sur ce ton-là mérite- 1- il qu^il m'en coûte ? 

PASQUINy tonjoun riant. 

Ta es fâchée de ce que je ris ? 

LI S E T T E y le regardant. 

La cervelle t'aurait -elle subitement tourné, par 
hasard ? 

PASQVIN. 

Point du tout Je n'eus jamais tant de bon sens-, ma 
tête est dans toute sa force. 

LISETTE. 

C'est donc la tête d'un grand maraud. Ah , 
L'indigne ! 

PASQUIN. 

Ah , quelles délices! Tu ne m'as jamais rien dit de 
si touchant. 

LISE TT E, le conttdtfranl. 

La maudite race que les hommes ! J'aurais juré 
qu'il m'aimait. 

PASQUIZf , riant. 

Bon , t' aimer! je t'adore. 

LISETTE. 

Écoute -moi, monstre, et ne réplique plus. Tu 
diras à ton maître , de la part de madame Dorville, 



326 LA JOIE IMPRÉVUE, 

qu'elle le prie de ne plus parler à Constance ^ que 
c'est une liberté qui lui déplaît , et qu'il s'en abstien- 
dra y s'il est galant homme : ce dont l'impudence du 
valet fait que je doute. Adieu. 

PASQUI5. 

Oh! j'avoue que je ne me sens pas d'aise , et ce- 
pendant tu t'abuses : je suis plein d'amour, là, ce 
qu'on appelle plein : mon cœur en a pour quatre , 
en vérité ; tu le verras. 

LISETTE) B*arréUnt. 

Je le verrai ? Que veux-tu dire ? 

PASQUIK. 

Je dis que tu verras*, oui, ce qu'on appelle 

voir.... Prends patience. 

LISETTE, comme i part. 

Tout bien examiné , je lui crois pourtant l'esprit en 
mauvais état. 

SCÈNE VIII. 

LISETTE, PASQUIN, DAMON. 

DAMON. 

Ah ! Lisette , je te trouve à propos. 

LISETTE. 

Un peu moins que vous ne pensez. Ne me retenez 
pas , monsieur ; je ne saurais rester : votre homme 
sait les nouvelles, qu'il vous les dise. 



SCÈNE VlII. 327 

FA5Q17IN, riant. 

Ha , ha, ha. Ce n*est rien , c'est qu'elle ^ des ordres 
qui me divertissent. Madame Dorville s'emporte , et 
prëtend que nous supprimions tout commerce avec 
elle 'y notre frëquentalion dans le jardin n'est pas de 
son goût, dit -elle. Elle s'imagine que nous lui de* 
plaisons, cette bonne femme ! 

DÀMON. 

Comment ? 

LISETTE. 

Oui, monsieur : voilà ce qui le réjouit ^ il n'est 
plus permis à Constance de vous dire le moindre 
mot. On vous prie de la laisser en repos ; vous êtes 
proscrit^ tout entretien nous est interdit avec vous; 
et même , en vous parlant , je fais actuellement un 
crime. 

DAMON, i PasqtHii. 

Misérable ! et tu ris de ce qui m'arrive. 

P ASQUIN. 

Oui, monsieur, c'est une bagatelle. Madame Dor- 
ville ne sait ce qu'elle dit, ni de qui elle parle. Je 
vous retiens ce soir à souper chez elle. Votre vin est- 
il bon , Lisette ? 

DAMON. 

Tais -toi, faquin^ tu m'indignes. 

LIS ETT E , à part, ù Djnion. 

Monsieur , ne lui trouvez -vous pas dans les yeux 
quelque chose d'égaré? 



328 LA JOIE IMPRÉVUE, 

PASQUIN, à Damoa', en liant. 

Elle me croit timbré , n'est-ce pas ? 

LISETTE. 

Voici madame que je vois de loin se promener. 
Adieu, monsieur, je vous quitte, et je vais la joindre. 

|EUe aort. PMquin bat da piad saos parler*) 

SCÈNE IX. 

DAMON, PASQUIN. 

D A V O N , M parUot k InUnéme». 

Que je suis à plaindre ! 

PASQUIN, froUementi 

Point du tout-> c^est une erreur. 

DAM ON. 

Va-t'en, va-t'en : il faut effectivement que tu sois 
ivre ou fou. 

PASQUIN, stfrieasemeot. 

Erreur sur erreur. Où est votre lettre pour cette 
madame Dorville? 

DAMON. 

Ne t'en embarrasse pas. Je vais la lui remettre , 
dès que j'aurai porté mon argent chez moi. Viens , 
suis-moi. 

PASQUIN, froidement. 

Non ) je vous attends ici. Allez vite , nous nous 
amuserions l'un et l'autre , et il n'y a point de temps 
à perdre. Tenez , prenez ce paquet que je viens de 
recevoir du facteur, il est de votre père, c Damoa prend u 

Icdro , et l'en Ta en regardant Pasqnin.) 



SCENE X. 32g 

SCÈNE X. 

M-DORVILLE, CONSTANCE, LISETTE^ 

PASQUIN. 

PASQUIR, lenl. 

Nos gens s'approchent, ne bougeons, (n chaotc.) La , 
la, rela. 

M"^ DORVILLE, iLUettt. 

Avez-vous parlé à ce garçon de ce que je vous ai 
dit? 

LISETTE. 

Oui , madame. 

FASQUIH, Minant madame Dorville. 

Par ce garçon, n'est-ce pas moi que vous entendez, 
madame ? Oui : je sais ce dont il est question, et j'en 
ai instruit mon maître. Mais ce n'est pas là votre 
dernier mot, madame *, vous changerez de sentiment, 
je prends la liberté de vous le dire : nous ne sommes 
pas si mal dans votre esprit. 

m"* doeville. 

Vous êtes bien hardi, mon ami ^ allez , passez votre 
chemin. 

PASQUIN , doucement. 

Madame, je vous demande pardon*, mais je ne 
passe point , je reste , je ne vais pas plus loin. 

m"* DORVILLE. 

Qu'est-ce que c'est que cetimpertinent-là ? Lisette, 
dites*lui qu'il se retire. 



33o LA JOIE IMPRÉVUE, 

LISETT E y en priant Païqaiii. 

Eh! va -t'en, mon pauvre Pasquin, je t'en prie. 
(A part.) Voilà une démence bien ëtounante!(Et à ta maitrcMe.) 
Madame, c'est qu'il est un peu imbécille. 

PÀSQUIIf , loiiriaat froidemeDl* 

Point du tout: c'est seulement que je sais dire 
la bonne aventure. Jamais madame ne séparera sa fille 
et mon maître. Ils sont faits pojar s'aimer; c'est l'avis 
des astres et le vôtre. 

m"" DOaVILLE. 

Va-t'en. (Regai^ant Consuace.) Ils sout ués pour s'aimcr l 
Ma fille, vous aurait -il entendu dire quelque chose 
qui ait pu lui donner cette idée ? Je me persuade que 
non ; vous êtes trop bien née pour cela. 

CONSTANCE, timidameDt et tristement. 

Assurément, ma mère. 

m"* dorville. 

C'est que Damon vous aura dit, sans doute, quel- 
ques galanteries ? 

constance. 
Mais, oui. 

LISETTE. 

C'est un jeune homme fort estimable. 

m"' dorville. 
Peut-être même vous a-t-il parlé d'amour ? 

CONSTANCE, teWremint. 

Quelques mots approchants. 



SCÈNE X. 33i 

LISETTE. 

Je ne plains pas celle qui Tëpousera. 



If"' DOEVILLE, à LUelle. 



Taisez-vous. ( a Gonsunc«. ) Et vous en avez badiné ? 

CONSTANCE. 

Comme il s'expliquait d'une façon très-respectueuse, 
et de Tair de la meilleure foi -, que , d'ailleurs , j'étais 
le plus souvent avec vous , et que je ne prévoyais pas 
que vous me défendriez de le voir, je n'ai pas cru 
devoir me fâcher contre un si honnête homme. 

M*"" DORVILLE, d'an air mystérieux. 

Constance, il était temps que vous ne le vissiez 
plus. 

PASQUIN, de loin. 

Et moi, je dis que voici le temps qu'ils se verront 

bien autrement. 

m"* dorville. 

Retirons - nous , puisqu'il n'y a pas moyen de se 
défaire de lui. 

PASQUIN , à part. 

OÙ est cet étourdi qui ne vient point avec sa 
lettre ? 



332 • LA JOIE IMPEÉVDE, 

SCÈNE XL 

M- DORVILLE, CONSTANCE, LISETTE, 

PASQUIN, DAMON, qui arrête madame Don^Ule, 
comme elle s'en va, et la salue, la lettre à la main, sans 
lui rien dire, 

M** DOKYILLB. 

Monsieur, vous êtes instruit de mes intentions, et 
f espérais que vous y auriez plus d'égard. Retirez- 
vous, Constance. 

DÀMOir. 

Quoi ! Constance sera privée du plaisir de se pro- 
mener, parce que j'arrive ! 



M** DORVILLE. 



Il n'est plus question de se voir, monsieur ^ j'ai des 
vues pour ma fille qui ne s'accordent plus avec de 
pareilles galanteries. ciLCoMunce.) Retirez-vous donc. 

COHSTAlfGE. 

Voilà la première fois que vous me le dites, (eiu fn 

et retoarae la télé.) 

PASQUIZf , àD»moa. 

Allons , vite ,' la lettre. 

DÀMON. 

Je suis si mortifié du trouble que je cause ici , que 
je ne songeais pas à vous rendre cette lettre , ma- 
dame. ( Il lai prtfsenle U lettre.) 



M** DORVILLE. 



A moi , monsieur -, et de quelle part, s'il vous plail ? 



SCÈNE XL 333 

DÀUOlf. 

De mcm père, madame. 

IPASQUIN. 

Oui -, d'un gentilhomme de votre ancienne con- 
naissance. 

» 
LISETTE y k Pasqain, pendant que madame Dorrillt onvre le paqnet. 

Tu ne m'as rien dit de cette lettre. 

PÀSQUIN, vite. 

If e t'abaisse point à parler à un fou. 

H*^* DOEVILLE, k part, en regardant Païqutn. 

Ce valet n'est pas si extravagant. (▲ Damono Monsieur, 
cette lettre me fait grand plaisir; je suis charmée 
d'apprendre des nouvelles de monsieur votre père. 

LISETTE, àPaïqnin. 

Je te fais réparation. 

DAM ON. 

Oserais -je me flatter que ces nouvelles me seront 
un peu favorables ? 

m"* dorville. 

Oui , monsieur ; vous pouvez continuer de nous 
voir , je vous le permets -, je ne saurais m'en dispenser 
avec le fils d'un si honnête homme. 

LISETTE , à part , à Païquin. 

A merveille , Pasquin. 

PÀSQTJIJf , J^part, i Lit«U«. 

Non; j'extravague. 



334 ^A JOIE IMPRÉVUE, 



.m* 



M DOnVILLB, àDamou. 

Cependant , les vues que j'avais pour ma fille sub- 
sistent toujours, et plus que jamais, puisque je la 
marie incessamment. 

DÀMON. 

Qu entends-je ? 

LISETTE, i part, à Pasqutn. 

Je n'y suis plus. 

PASQUIW. 

J'y suis toujours. 

m"* dor ville. 

Suivez-moi dans cette autre allée , Lisette ; j'ai à 
vous parler, (à Damon.) Monsieur, je suis votre servante. 

DÀM0 9, (risteraent. 

Non, madame, il vaut mieux que je me retire pour 

vous laisser libre. (Pasqmn «t Damon tonenl.) 

SCÈNE xir. 

M- DORVILLE, LISETTE. 

LISETTE. 

Hélas ! vous venez de le désespérer. 

m"* DORVILLE. 

Dis-moi-le naturellement, ma fiUe a-t-elle de l'in- 
clination pour lui ? 

LISETTE. 

Ma foi , tenez , c'est lui qu'elle choisirait , si elle 
était sa maîtresse. 



SCENE XIL 335 



m"* dorville. 



Il me parait avoir du mérite. 

LISETTE. 

Si vous me consultez, je lui donne ma voix \ je le 
choisirais pour moi. 



m"* dorville. 



Et moi je le choisis pour elle. 

LISETTE. 

Tout de bon? 

m"* dorville. • 

C'est positivement à lui que je destinais Constance. 

LISETTE. 

Voilà quatre jeunes gens qui seront bien contens. 

m"* dorville. 
Quatre ! Je n'en connais que deux. 

LISETTE. 

Si fait : Pasquin et moi nous sommes les deux 
autres. 

m"* dorville. 

Ne dis rien de ceci à ma fille , non plus qu à Damon, 
Lisette. Je veux les surprendre, et c'est aussi Tintcn- 
tion du père qui doit arriver incessamment , et qui 
me prie de cacher à son fils, s'il aime ma fille, que 
nous avons dessein d'en faire mon gendre. Il se mé- 
nage, dit-il, le plaisir de paraître obliger Damon en 
consentant à ce mariage. 

LISETTE. 

Je vous promets le secret. Il faut que Pasquin soit 



336 LA JOIE IMPRÉVOE, 

instruit, et qu'il ait eu ses raisons pour m* avoir tu ce 
qu'il sait. Je ne m'étonne plus que mes injures l'aient 
tant diverti -, je lui ai donné la comédie , et je pré- 
tends qu'il me la rende. 



m"* doeville» 



Rappelez Constance. 

LISETTE. 

La voici qui vient vous trouver, et je vais vous ai- 
der à la tromper. 

SCÈNE XIIL 

M- DORVILLE, CONSTANCE, LISETTE. 

m"** dorville. 

Approchez, Constance. Je disais à Lisette que je 
vais vous marier. 

LISETTE, d*an ton froid. 

Oui ; et depuis que madame m'a confié ses desseins, 
je suis fort de son sentiment. Je trouve que le parti 
vous convient. 

C O If s TA If G E , aTee une col«r« contrtiote. 

Ce ne sont pas là vos affaires. 

LISETTE. 

Je dois m'intéresser à ce qui vous regarde *, et puis 
on m'a fait l'honneur de me communiquer les 
choses. 

CONSTANCE, & part, i Lisette , en lui faiwnt la moue. 

Vous êtes jolie ! 



SCÈNE XIII. 



m"* do r ville. 



337 



Qu'avez - vous , ma fille ? Vous me paraissez 
triste. 

G0I7STANCE. 

U y a des momens où Ton n'est pas gai. 

LISETTE. 

Qui est-ce qui n'a pas l'humeur inconstante ? 

CONSTÀUCE , toujours piquée. 

Qui est-ce qui vous parle ? 

LISETTE. 

Eli ! mais je vous excuse. 



m"*' doryille. 



A l'aigreur que vous montrez , Constance , on dirait 

que vous regrettez Damon Vous ne répondez 

rien? 

CONSTANCE. 

Mais je l'aurais trouvé assez à mon gré, si vous 
me l'aviez permis ^ au lieu que je ne connais pas 
l'autre. 

LISETTE. 

Allez , si j'en crois madame , l'autre le vaut bien. 

C O N STÀ N C E , à part , N Lisette. 

Vous me fatiguez. 



m"* dorvillb. 



Damon vous plaît, ma fille? je m'en suis doutée^ 
vous l'aimez. 

CONSTANCE. 

Non , ma mère -, je n'ai pas osé. 

5. 22 



338 LA JOIE IMPRÉVUE, 

LISETTE. 

Quand elle Taimerait, madame, Tons connaissez 
sa soumission , et vous n avez point de résistance à 
craindre. 

CONSTANCE , à ptrt, I Lisette. 

Y a-t-il rien de plus méchant que vous ? 



m"* dorvillb. 



Ne dissimulez point , ma fille -, on peut ou hâter ou 
retarder le mariage dont il s'agit. Parlez nettement. 
Est-ce que vous aimez Damon? 

CONSTANCE, tittUenent et héiitast. 

Je ne Fai encore dit à personne. 

LISETTE y froicleBient. 

Je suis pourtant une personne , moi. 

CONSTANCE. 

Vous mentez : je ne vous ai jamais dit que je Fai- 
mais y mais seulement qu il était aimable. Vous m^en 
avez dit mille biens vous-même \ et puisque ma mère 
veut que je m'explique avec franchise « j'avoue qu'il 
m'a prévenue en sa faveur. Je ne demande pourtant 
pas que vous ayez égard à mes sentimens , ils me sont 
venus sans que je m'en aperçusse. Je les aurais com* 
battus 9 si j'y avais pris garde, et je tâcherai de les 
surmonter, puisque vous me Fordonnez. U aurait pu 
devenir mon époux, si vous F aviez voulu ^ il a delà 
naissance et de la fortune \ il m'aime beaucoup , ce 
qui est avantageux en 'pareil cas, et ce qu'on ne ren- 
contre pas toujours. Celui que vous me destinez 



SCENE Xill. 339 

feindra peut-être plus d'amour qu'il n'en aura^ je 
n'en aurai peut-être point pour lui, quelque envie 
que j'aie d'en avoir : cela ne dépend pas de nous. 
Mais n'importe, mon obéissance dépend de moi. 
Vous rejetez Damon , vous préférez l'autre 5 je l'é- 
pouserai. La seule grâce dont j'ai besoin, c'est que 
vous m'accordiez du temps pour me mettre en état de 
vous obéir d'une manière moins pénible. 

LISETTE. 

Bon ! quand vous aurez vu le futur , vous ne serez 
peut-être pas fâchée qu'on expédie ^ et mon avis n'est 
pas qu'on recule. 

CONSTANCE. 

Ma mère, je vous conjure de la faire taire : elle 
abuse de vos bontés \ il est indécent qu'un domesti- 
que se mêle de cela. 

M*"* DORVILLE , en s'en allant. 

Je pense pourtant comme elle ; il sera mieux de 
ne pas différer votre mariage. Adieu ^ promenez-vous , 
je vous laisse. Si vous rencontrez Damon, je vous 
permets de souffrir qu'il vous aborde. Vous me pa- 
raissez si raisonnable, que ce n'est pas la peine de 
vous rien défendre là-dessus. (Eiiesort.) 



I 



I 



34© LA JOIE IMPRÉVUE, 

SCÈNE XIV. 

CONSTANCE, LISETTE. 

LISETTE) a*an air pUÎMOt. 

En vëiitë , Toilà une mère fort raisonnable *, aussi 
elle a un très* bon procédé. 

COHSTÀlfGE. 

Faites vos réflexions à part , et point de conversa- 
tion ensemble. 

LISETTE. 

A la bonne heure \ mais je n aime point le silence , 
je vous en avertis. Si je ne parle, je m'en vais -, vous 
ne pourrez rester seule , il faudra que vous vous reti- 
riez y et vous ne verrez point Damon. Ainsi , discou- 
rons : faites-vous cette petite violence. 

CONSTÀIfCE, •oapiranc. 

Ah ! eh bien! parlez , je ne vous en empêche pas ; 
mais ne vous attendez pas que je vous réponde. 

LISETTE. 

Ce n'est pas là mon compte ; il faut que vous mè 
répondiez. 

COZfSTANCE, oatrëe. 

J'aurai le chagrin de me marier au gré de ma mère ^ 
mais j'aurai le plaisir de vous mettre dehors. 

LISETTE. 

Point du tout. 

COUSTÀNCE. 

Je serai pourtant la maîtresse. 



\ 



SCENE XV. 341 

Cest à cause de cek que vous me garderez-. 

CONSTANCE, soupitaiit. 

Ah , quel mauvais sujet ! Allons , je ne veux plus 
me promener, vous n'avez qu'à me suivre. 

LISETTE y riant. 

Ha , ha ! partons. 

SCÈNE XV: 

DAMON, CONSTANCE, LISETTE. 

DAMOff , accoannt. 

Ah ! Constance , je vous revois donc encore ! Au- 
riez^vous part à la défense qu'on m'a faite? Je me 
meurs de douleur! Lisette, observe de grâce sima-* 
dame Dorville ne vient point. (Lisette ne booge.) 

CONSTANCE.. * 

Ne vous adressez point à elle , Damon ; elle est vo- 
tre ennemie et la mienne. Vous dites que vous m'ai- 
mez , vous ne savez pas encore que j'y suis sensible ; 
mais le temps nous presse, et je vous l'avoue. Ma 
mère veut me marier à un autre que je hais, quel 
qu'il soit. 

LISETTE, se retournant. 

Je gage que non« 

CONSTANCE, i Luette. 

Je vous défends de m'interrompre (ADAmon.). Sur 
tout ce que vous m'avez dit, vous êtes un parti con- 



342 LA JOIE IMPRÉVUE, 

venable. Votre père a sans doute quelques amis à 
Paris; allez les trouver, engagez -les à parler k ma 
mère. Quand elle vous connaîtra mieux , peut-être 
vous préfèrera-t-elle. 

DAMON. 

Ah ! madame , rien ne manque à mon malheur. 

LISETTE. 

Point de mouvement , croyez -moi \ tout est fait, 
tout est conclu \ je vous parle en amie. 

CONSTANCE. 

Laissez-la dire , et continuez. 

D A M O N , ]iû mootniit une lettre. 

Il ne me servirait k rien d*avoir recours à des amis -, 
on VOUS a promise d'un côté , et on m'a engagé d*un 
autre : voici ce que m'écrit mon père, (n ut.) 

« J'arrive incessamment à Paris, mon fils. Je compte 
« que les affaires d^ votre charge sont terminées, et que 
« je n'aurai plus qu'à remplir un engagement que j'ai 
« pris pour vous, et qui est de ternÙDer votre mariage 
« avec une des plus aimables filles de Paris* Adieu. » 

LISETTE. 

Une des plus aimables filles de Paris 1 Votre père 
s'y connaît, apparemment? 

DAMOIV. 

Eh ! n'achevez pas de me désoler. 



COMSTAirCE, undremenl. 



Quelle conjoncture! Il n'y a donc plus de ressource, 
Damon ? 



SCENE XVI. 345 

nion as-ta de ma cervelle ? Me loges-ta toujours aux 
Petites-Maisons l 

LISETTE. 

Non, au lieu d'être fou , tu ne seras plus que sot. 

PASQUIZr. * 

Moi , sot ! Je ne suis pas tourne dans ce goût-là -, tu 
me menaces de Timpossible. 

LISETTE. 

Ce n'est pourtant que Taffaire d'un instant. Tiens, 
tu t'imagines que je serai à toi : point du tout ^, il faut 
que je t'oublie, il n'y a plus moyen de te conserver. 

PA8QXJIN. 

Tu n'y entends rien , moitié de mon âme. 

. LISETTE. 

Je te dis que tu te blouses , mon butor. 

PASQUIV. 

Ma poule , votre ignorance est comique. 

LISETTE. 

Benêt , ta science me fait pitié ; veux - tu que je te 
confonde ? Damon devait épouser ma maîtresse , sui- 
vant la lettre qu'il a tantôt remise à madame Dorville 
de la part de son père *, on en était convenu, n'est- il 
pas vrai ? 

PASQUIN. 

Mais effectivement, je sens que ma mine s'allonge. 
As-tu commerce avec le diable ? U n'y a que lui qui 
puisse t'avoir révélé cela. 



' 



346 LA JOIE IMPRÉVUE, 

LISETTE. 

Il m'a rëyélé un secret de miuce valeur, car tont 
est changé; votre lettre est venue trop tard; madame 
Dorviile ne peut plus tenir parole, et Constance et 
moi nous sommes toutes deux arrêtées pour d'autres. 

PASQVIir. 

Tu m'anéantis ! 

LISETTE. 

Es-tu sot, à présent ? Tu en as du moins l'air. 

PASQUIN. 

J'ai l'air de ce que je suis. 

LISETTE, rianl. 

Âh! ah! ah ! ah!... 

PASQUIIf. 

Tu m'assommes ! tu me poignardes ! je me meurs l 
j'en mourrai ! 

LISETTE. 

Tu es donc fôché de me perdre ? Quelles délices ! 

PASQUlN. 

Âh ! scélérate , ah ! masque ! 

LISETTE. 

Courage ! tu ne m'as jamais rien dit de si touchant. 

PASQUIN. 

Girouette ! 

LISETTE. 

 merveille, tu régales bien ma vanité; mais 
écoute, Pasquin, fais -moi encore un plaisir. Celui 



SCÈNE XVI. 347 

que j'ëpouse à ta place est jaloux; ne te montre plus. 

PASQUIN, outré. 

Quand je l'aurai étranglé , il sera le maître. 

LISETTE^ riant. 

Tu es ravissant ! 

PASQUIN. 

Je suis furieux; ôte ta cornette, que je te batte. 

LISETTE. 

Oh ! doucement ; ceci est brutal. 

PASQUIN. 

Allons ; je cours vite avertir le père de mon maître. 

LISETTE. 

Le père de ton maître ? Est-ce qu'il est ici ? 

PASQUIN. 

L'esprit familier qui t'a dit le reste, doit t' avoir 
dit sa secrète arrivée. 

LISETTE. 

Non; tu me l'apprends, nigaud. 

PASQUIN. 

Que m'importe? Adieu, vous êtes à nous, vos 
personnes nous appartiennent ; il faut qu'on nous en 
fasse la délivrance, ou que le diable vous emporte , et 
nous aussi. 

LISETTE, rarréUnt. 

Tout beau , ne dérangeons rien ; ne va point faire 
de sottises qui gâteraient tout peut-être. Il n'y a pas 
le mot de ce que je t'ai dit ; la lettre en question est 



348 LA JOIE IMPRÉVUE, 

toujours bonne , et les conventions tiennent ) c'est ce 
que m'a confié madame Dorville , et je me suis diver- 
tie de ta douleur, pour me venger de la scène de 
tantôt. 

PASQUIN. 

Ah ! je respire. Convenons que nous nous aimons 
prodigieusement ; aussi le méritons-nous bien. 

LISETTE. 

A force de joie y. tu deviens fat.. Il se fait tard y tu 
me diras une autre fois pourquoi ton maître se cache : 
voici Theure où Ton s'assemble dans la salle du bal ^ 
madame Dorville m'a dit qu'elle y mènerait Cons- 
tance, et je vais voir si elles n'auront pas besoin de 
moi. 

PASQUIN, ranrélant. 

Attends , Lisette ; vois-tu ce domino jaune qui ar- 
rive? C'est le chevalier qui \îent pour jouer avec mon 
maître , et qui lui gagnerait le reste de son argent; je 
vais tâcher de l'amuser, pour l'empêcher d'aller join- 
dre Damon ; mais reviens, si tu peux, dans un ins- 
tant pour m'aider à le retenir. 

LISETTE. 

Tout à l'heure , je te rejoins -, il me vient une idée, 
et je t'en débarrasserai , laisse-moi faire. 



SCÈNE XVII. 349 

SCÈNE XVII. 

PASQUirî, M. OKGON, en domino pareil à celui gue, 
suivant V instruction de Pasquin, doit porter le chevalier. 

X* O RG O N 9 an moment démasqué, en entraot. 

Voici Pasquin. Aa domino que je porte , il me pren- 
dra pour le chevalier. 

PASQUIN. 

Ah ! vraiment , celui-ci n'avait garde de manquer. 

X. o R G o IV 9 contrefaisant ra toîx. 

OÙ est ton maître ? 

PASQUIN. 

Je n'en sais rien ; et en quelque endroit qu'il soit , 
il ferait mieux de s'y tenir, il y serait mieux qu'avec 
vous ; mais il ne tardera pas : attendez. 

X. ORGON. 

Tu es bien brusque. 

PASQUIN. 

Vous êtes bien alerte, vous. 

X. ORGON. 

Ne sais-tu pas que je dois jouer avec ton maître ? 

PASQUIN. 

Ah! jouer. Cela vous plaît à dire-, ce sera lui qui 
jouera ^ tout le hasard sera de son côté , toute la for- 
tune du vôtre : vous ne jouez pas , vous^ vous ga« 
gnez. 



352 LA JOIE IMPREVUE, 

LE GBEVÀLICR. 

Cest peut-être son banquier qui Fa remis. 

PASQUin. 

Oh ! non , monsieur ; il a la somme comptée en bel 
et bon or; je Tai vue : ce sont des louis tout frais 
battus , qui ont une mine. . . . (i pan.) Quel appétit je lui 
donne! (HaDt.)Et vous, monsieur le chevalier, étes- 
vous bien riche? 

LE CHEVALIER. 

Pas mal^ et, suivant ta prédiction, je le serai en- 
core davantage. 

PASQUIN. 

Non. Je viens de tirer votre horoscope, et je 
m'étais trompé tantôt : mon maître perdra peut-être, 
mais vous ne gagnerez point. 

LE CHEVALIER. 

Qu'est*ce que tu veux dire ? 

PASQtJIN. 

Je ne saurais vous l'expliquer ; les astres ne m'en 
ont pas dit davantage ; ce qu'on lit dans le del est 
écrit en si petit caractère ! 

LE CHEVALIER. 

* • 

Et tu n'es pas , je pense , un grand astrologue. 

pasquiiv. 

Vous verrez, vous verrez. Tenez, je déchiffre en- 
core qu'aujourd'hui vous devez rencontrer sur votre 
chemin un fripon qui vous amusera , qui se moquera 
de vous , et dont vous serez la dupe. 



SCÈNE XIX. 353 

LE CHEVALIER. 

Quoi I qui gagnera mon argent ? 

PASQUIN. 

Non \ mais qui vous empêchera d'avoir celui de 
mon maître. 

LE CHEVALIER. 

% 

ais-toi , mauvais bouQbn. 

PA8QUIN* 

J'aperçois aussi , dans votre ëtoile , un domino cpi 
vous portera malheur ^ il sera cause d'une méprise qui 
vous sera fatale. 

LE CHÊVALIER| •ërieusement. 

Ne vois-tu pas aussi dans mon étoile , que je pour- 
rais me fâcher contre toi ? 

PASQUIN. 

Oui , cela y est encore ; mais je vois qu'il ne m'en 
arrivera rien. 

LE CHEVALIER. 

Prends-y garde. C'est peut - être le petit caractère 
qui t'empêche d'y lire des coups de bâton. Laisse là 
tes contes ^ ton maître ne vient point , et cela m'im- 
patiente. 

P A s Q C I If , froid«m enu 

Il est même écrit que vous vous impatienterez. 

LE CHEVALIER. 

Parle j t'a-t-il assuré qu'il viendrait? 

PA8QUIN. 

Un peu de patience. 

5. 23 



354 LA JOIE IMPRÉVUE, 

LE CHEVALIER. 

C'est que je n'ai qu un quart d'heure à lui donner. 

PASQUIlf. 

M alepeste ! le mauvais quart d^heure ! 

LE CHEVALIER. 

Je vais toujours l'attendre dans le cabinet de la 
salle. 

FASQUIH. 

Eh ! non , monsieur ^ j'ai ordre de rester ici avec 
vous. 

SCÈNE XX. 

PASQUIN, LE CHEVALIER, LISETTE. 

LISETTE, matqatfe. 

Monsieur le chevalier, je vous cherche pour vous 
dire un mot. Une belle dame , riche el veuve , et qui 
est dans une des salles du bal , voudrait vous parler. 

' LE chevalier. 

A moi? 

LISETTE. 

A vous - même. Cet entretien - là peut vous mettre 
en jolie posture. Il y a long-temps qu'on vous connaît ] 
on est sage *, on vous aime *, on a vingt-cinq mille livres 
de rente, et vous pouvez mener tout cela bien loin. 
Suivez*moi. 

PASQUIN, àpart. 

C'est Lisette. (Haut.) Monsieur, vous avez donne 
parole à mon maître ; il va venir avec un sac plein 



SCÈNE XX. 355 

d'or , et cela se gagne encore plus vite qu'une femme. 
Que la veuve attende. 

LISETTE. 

Qu'est-ce que c'est donc que cet impertinent qui 
vous retient ? Venez. (Eiie u prend par u maio.) 

PÂSQUIIVy prenant aussi le cheralier par le bras. 

Soubrette d'aventurière , vous ne l'aurez point *, 
votre action est contre la police. 

LISETTE, en colère. 

Comment ! soubrette d'aventurière ! on insulte ma 
maîtresse-, et vous le souffrez , et vous ne venez pas ! 
je vais dire à madame de quelle façon on m'a reçue.^ 

LB CHBV ALI EH, la retenant. 

Un moment. C'est un coquin qui ne m'appartient 
point. Tais-toi, insolent. 

PASQtJlR, 

Mais , songez donc au sac. 

LISETTE. 

Je rougis pour madame , et je pars. 

f PASQUIN. 

Pour épouser madame , il faut du temps ^ pour ac- 
quérir cet or, il ne faut qu'une minute. 

LISETTE, en colère. 

Adieu , monsieur. 

LE CH£VALIEIl« 

Arrêtez , je vous suis, c a Pasqnin.) Dis à ton maître que 
je reviendrai. 



356 LA JOIE IMPRÉVUE, 

PÀSQUlNyle prcDant k qaarti«r, et toat bat. 

Je vous avertis qu il y a ici d'autres joueurs qui le 
guettent. 

LE CHEVALIER* 

^^ ! que ne vient-il ? Marchons. ' 

SCÈNE XXL 

M. ORGON, DAMON, PASQUIN, LISETTE, 

LE CHEVALIER. 

D A M O If I démuquë. 

Ah ! le maudit coup ! 

LE CHEVALIEft. 

Eh ! d'où sortez-vous donc ? Je vous attendais. 

DAMOir. 

Que vois-je? Ce n'est donc pas contre vous que j'ai 
joué? 

LE CHEVALIER. 

Non ; votre fourbe de valet m'a dit que vous n étiez 
pas arrivé. (APasqaiD.) Tu m'amusais donc? 

PASQUIM. 

Oui , pour accomplir la prophétie. 

LE CHEVALIER. 

Damon , je ne saurais rester; une affaire m'appelle 
ailleurs. (Au«eue.) Conduisez-moi. 

LISETTE, se démasquant. 

Ce n'est pas la peine ^ je vous amusais aussi, moi. 

( Elle se retire.) 



SCÈNE XXL 357 

DAMOJf, àM. Orgoa, luasqiitf. 

A qui donc ai-je ea aOaire ? Qui étes-vous , masque ? 

Que TOUS impo£te ? Vous n'avez point à vous pl»n- 
dre, j'ai joué av^c honneur. 

Assurément. Mais , après tout ce que j'ai perdu , 
vous ne sauriez me refuser.- de jouer encore cent louis 
sur ma parole ^ 

M. ORGOV.. 

Le ciel m'en préserve ! Je n'irai point vous jeter 
dans l'embarras où vous seriez , si vous les perdiez. 
Vous êtes jeune, vous dépendez apparemment d'un 
père*, je me reprocherais de profiter de l'étourdissement 
où vous êtes , et d'être , pour ainsi dire , le complice 
du désordre où vous voulez vous jeter. J'ai même re- 
gret d'avoir tant joué ; votre âge , et la considération 
de ceux à qui vous appartenez , devaient m'en empê- 
cher. Croyez -moi , monsieur ^ vous me paraissez un 
jeune homme plein d'honneur , n'altérez point votre 
caractère par une aussi dangereuse habitude que l'est 
ceHe du jeu , et craignez d'affliger un père, à qui je 
suis sûr que vous êtes cher. 

DAMON. 

, Vous m'arrachez des larmes , en me parlant de hii ^ 
mais je veux savoir avec qui j'ai joué. Êtes-vous digne 
du discours que vous me tenez ? 

M. ORGOli, se Jcmasquant. 

Jugez-en vous-même. 



358 LA JOIE IMPRÉVUE, 

DÂMOfly se jetaol à Ms geaofliv. 

Ah ! mon père , je yous demande pardon. 

LE CHEVALIER, i part. 

Son père 1 

M. ORGON, rcleraotsoa fiU. 

J'oublie tout, mon fils ; si cette scène-ci vous cor- 
rige , ne craignez rien de ma colère. Je vous connais , 
et ne vexxx vous punir de vos fautes qu^en vous don- 
nant de nouveaux témoignages de ma tendresse ^ ils 
feront plus d'effet sur votre cœur que mes repro- 
ches. 

D À M O V , M rejetant è ses genoos. 

Eh bien ! mon père , laissez-moi encore vous jurer 
à genoux que je suis pénétré de vos bontés ; que vos 
ordres , que vos moindres volontés me seront désor- 
mais sacrés ; que ma soumission durera autant que 
ma vie, et que je ne vois point de bonheur égal à 
celui d'avoir un père qui vous ressemble. 

LE CHEVALIER, «M. OrgoD. 

Voilà qui est fort touchant; mais j'allais lui donner 
sa revanche -, j'offre de vous la donner à vous-même. 

M. ORGON. 

On n'en a que faire, monsieur. Mais , qui vient à 

nous ?(LecheTaUeriort.) 



SCÈNE XXII. 359 

SCÈNE XXII. 

M- DORVILLE, CONSTANCE, M. ORGON, 
DAMON, LISETTE, PASQUIN. 

m"* DORYILLE, àContUne«. 

ÀLLons, ma fille, il est temps de se retirer. Que 
vois-je ? monsieur Orgon ! 

M. ORGON. 

Oui, madame , c'est moi-même ; et j'allais dans le 
moment me faire connaître \ je m^^tais fait un plaisir 
de vous surprendre. 

m"* DORVILLE. 

Ma fiUe y saluez monsieur \ il est le père de Fëpoux 
que je vous destine. 

COirSTAlVCE. 

Non y ma mère ; vous êtes trop bonne pour me le 
donner ;. et je suis obligée de dire naturellement à 
monsieur que je n'aimerai point son fds. 

DAMON. 

Qu entends-je ? 

M. ORGON. 

Après cet aveu-là, madame, je crois qu'il ne doit 
plus être question de notre projet. 

m"* DORVILLE. 

Plus que jamais ^ je vous assure que votre fils Fë- 
pousera. 

CONSTANCE. 

Vous me sacrifierez donc, ma mère ? 



36o LA JOIE IMPRÉVUE, SCÈNE XXII. 

M. ORG09. 

Non certes , c'est à quoi madame Dorville voudra 
bien que je ne consente jamais. Allons, mon fils; je 
vous croyais plus heureux; retirons - nous, (a madame 
Dorriiie.) Demain, madame, j'aurai l'honneur devons 
voir chez vous, ik oamon.) Suivez-moi. 

CONSTANCE. 

Damon ! mais ce n'est pas de lui que je parle. 

DAMON. 

Âh , madame ! 

M. OKGON. 

Quoi ! belle Constance , ignoriez-vous que Damon 
est mon fils ? 

CONSTANCE. 

Je ne le savais pas. J'obéirai donc. 

M™' DORVILLE. 

Vous voyez bien qu'ils sont assez d'accord. Ce n'est 
pas la peine de rentrer dans le bal, je pense; allons 
souper chez moi. 

M. ORGON, lui donnant la main. 

Allons , madame. 

PASQUIN, k Liscite. 

Je demandais tantôt si votre vin était bon ; c'est 
moi qui vais t'en dire des nouvelles. 

FIN DE LA JOIE IMPRÉVUE. 



LES SINCÈRES, 

COMÉDIE EN UN ACTE ET EN PROSE , 

Représentée pour la première fois par les comédiens italiens , 

le i3 janvier 1739. 



JUGEMENT 

SUR 

LES SINCÈRES. 



C'est une rare et belle chose que d'être sincère; mais 
il est plus rare et plus beau de savoir supporter chez les 
autres la sincérité qui nous montre nos imperfections : 
Ton peut même dire que cette vertu , si elle n'est adroite- 
ment tempérée de réserve, risquera toujours de faire plus 
de mal que de bien. Mais entre un homme et une femme 
qui s'aiment, elle se gardera de jamais s'immiscer en tiers , 
si elle ne veut effaroucher l'amour. La réputation de sin- 
cérité est un avantage précieux dont un amant pourra se 
servir auprès de sa maîtresse, pour doubler le prix de 
ses éloges : qu'il s'en tienne toutefois à sa réputation et ne 
cherche point à la justifier; l'amour se soutient par l'il^ 
lusion , et n'a pas de plus grand ennemi que la vérité. 
Pourquoi deux époux ne restent-ils pas toujours dans le 
premier enchantement qu'ils croyaient éterniser? Pour 
bien des causes , qu'on me permettra de ne pas énumérer, 
d'autant plus qu'elles peuvent se réduire toutes à. une 
seule : ils ont bientôt fait réciproquement la découverte 
de leurs défauts, et ik n'ont pu se cacher qu'ils avaient 
fait cette découverte humiliante pour l'nn et pour l'au- 
tre; tout a pu le leur révéler, leur silence, aussi bien que 
de franches explications. 

Sachons donc un peu dissimuler, même dans le ma- 



364 JUGEMENT 

riage, s'il est possible, et hors du mariage, à plus forte 
raison. Après le bonheur d'être aveugle , il reste encore 
la ressource de le paraître , pour ne pas empoisonner soi— 
même le peu de plaisirs incomplets qui ont été accordés 
à l'homme sur la terre. « Donnez une rose à un enfant, a 
dit Bernardin de Saint-Pierre : d'abord il en jouit, bien- 
tôt il veut la connaître. Il l'examine, puis il en détache 
les feuilles l'une après l'autre , et quand il en. connaU 
l'ensemble il n'a plus de rose. » C'est une folie, sans 
doute; mais quelle plus grande folie, si cette rose était 
douée de sentiment et susceptible de colère , de lui dire : Je 
sais maintenant ce que c'est que la rose que nous admi- 
rons ! Ainsi font beaucoup de gens , ainsi font les Sincères^ 
dont Marivaux nous va peindre l'engouement, les que-* 
relies et la rupture : et, convenons -en d'avance ^ leur 
exemple ne corrigera personne. 

La marquise et Ergaste se font tous deux montrer au 
doigt dans le monde pour leur sincérité, dont toutefois le 
caractère ne laisse pas d'être différent. La marquise est 
vaine, envieuse, caustique; elle ne semble dire la vérité 
aux autres que pour humilier leur orgueil : elle s'estime 
trop pour leur témoigner quelque estime. Ergaste, au 
premier abord , paraît être franc et vrai avec plus de sim* 
pUcité ; mais on s'aperçoit aisément qu'il court après la 
itfputation d'homme sincère, pour avoir quelque chose 
qui le dislingue du commun des hommes ; c'est par là 
qu'il veut être estimé et avoir le droit de s'estimer lui- 
même : du reste, incapable d'aucune méchanceté, et di- 
sant tout uniment ce qu'il voit, sans amertume comme 
saus indulgence. 

Ces deux personnages se sont rencontrés, et se sont 
pris l'un pour l'autre d'une belle et subite passion : ils 



SUR LES SINCÈRES. 365 

croient s*aimer pour leur sincérité ; mais c'est que jus- 
que-là ils n'ont pas eu occasion d'en faire preuve l'un à 
l'égard de l'autre. Leurs gens trouveront moyen de les 
brouiller , car ib y ont intérêt. Frontin a courtisé précé- 
demment une suivante d'Araminte, et voudrait voir cette 
dame enlever Ergaste à la marquise ; Lisette a jeté les 
yeux sur le valet d'un certain Dorante , que , selon elle , 
la marquise devrait préférer. Que faire cependant pour 
rompre l'union si bien assortie , en appar^ce, des deux 
sincères? Lisette et Frontin, en présoice de Dorante et 
d'Araminte, affectent des airs méprisans, l'un pour la 
marquise, l'autre pour Ergaste. Dorante et Araminte 
prennent vivement le parti de ces deux personnes qu'ils 
aiment encore, quoique infidèles* Au milieu de cette 
grande discussion survient Ergaste, dont Frontin invo- 
que le témoignage par cette question perfide : « La plus 
belle femme du monde , est-ce la marquise ? >» Son maî- 
tre lui répond que la marquise est plutôt aimable que 
belle , et que , sans aller plus loin , Araminte a les Uaits 
plus réguliers. Dans une conversation qu'il ne tarde pas 
à avoir avec la marquise , Ergaste convient franchement 
qu'il a aimé une autre femme avant elle, et autant qu'el- 
le; il lui fait plusieurs aveux non moins naïfs, lui parie 
de la beauté d' Araminte, et la pousse enfin à s'écrier avec 
dépit : « Quand on a le goût faux , c'est une triste qualité 
que d'être sincère ! » Lisette vient à propos pour raconter 
à sa maîtresse qu'elle a été mise par Frontin beaucoup au- 
dessous d' Araminte pour la beauté; qu'Ergaste a extrême- 
ment loué l'avis de ce Paris en livrée ; que Dorante seul 
l'a réfuté avec chaleur : Lisette, comme de raison, exa- 
gère les torts de celui qu'elle veut écarter. La marquise 
reste en tête-à-tête avec Ergaste et lui énumère , à son 



366 JUGEMENT 

ioar, et avec moins de mesure (car elle est femme et of- 
fensée), tons les dé£iaCs qui le rendent haïssable. Les deux 
sincères se quittent furieux, et n'osant le paraître, habi-* 
tués qu'ils sont à s'applaudir mutuellement de leur sincé- 
rité. On prévoit dè9-4ors qu'Araminte consolera Ergaste 
des rigueurs de la marquise , qui donnera sa main à Do- 
rante. 

Cette pièce est plutôt un proverbe qu'une comédie. 
Peu on point d'action , une intrigue faiblement nouée et 
dont on entrevoit tout d'abord le dénouement; mais, en 
revanche j une donnée principale aossi vraie que neuve , 
des détails spirituels, quelques situations plaisantes, et, 
ce qui est pins rare chez Marivaux comme chez la plu* 
part de nos auteurs comiques, plusieurs mots d'un natu- 
rel parfait ; voilà des qualités et des imperfections avec 
lesquelles il était paiement possible de tomber t>u de réus- 
sir. Aussi les Sincères furent- ils très- bien accueillis le 
premier jour, et moins bien ensuite. On peut expliquer 
cette contradiction du public. Le premier jour , le par- 
terre se composait uniquement, à cette époque, des meil- 
leurs juges : ils auront su gré à l'auteur de tous les méri- 
tes de bon ton et de bon goût qui distinguent sa l^ère 
esquisse de mœurs , et lui auront pardonné de n'y avoir 
pas rais plus d'action. Le lendemain et les autres jours , 
ce tort n'aura pu être racheté aux yeux du nouveau pu- 
blic par des qualités trop fines et trop délicates pour le 
frapper; l'auteur aura été jugé et sifflé par la tourbe dont 
l'argent seul est bon, par le clerc qui peut, pour quinze 
sous, traiter de visigoths tous les vers de Corneille, 

Encore un mot. De notre temps, quel est le jour où 
est prononcé sur une pièce l'arrêt qu'on ne devra pas ré- 
former? A la première représentation viennent bien en-> 



SUR LES SINCÈRES. 367 

core les amateurs éclairés ; mais derrière enx siègent les 
souteneurs à gages , dont l'autorité bruyante étouffe dans 
un long et unanime applaudissement tout suffrage impar- 
tial. Le lendemain, arrive la foule moutonnière, pour 
qui d'ordinaire un succès du premier jour est chose sa- 
crée. Reste donc le temps seul pour fiiire justice des 
mauvais ouvrages y qui s'éteignent et meurent de leur 
belle mort, quand le public trop patient commence à 
périr d'ennui. 



PERSONNAGES. 

LA MARQUISE. 

DORANTE. 

ARAMINTE. 

ERGASTE. 

LISETTE, suivante de la marquise. 

FRONTIN, yalet d*Ergaste. 



La scène se passe à la campagne » ches la marquise. 



LES SINCERES. 



»t*4 



SCÈNE I. 

LISETTE, FRONTIN. 

(lit «oirtnt diacttfi d^nn e&lé. ) 
LISETTE. 

Ah ! mons Frontin , puisque je vous trouve , vous 
m'épargnez la peine de parler à votre maître de la 
part de ma maîtresse. Dites-lui qu'actuellement elle 
achève une lettre qu'elle voudrait bien qu'il envoyât 
à Paris porter avec les siennes ; entendez-vous ? Adieu. 

(Elle a*ea va , paît t'arréle.) 
FEOUTINy jkpart. 

Serviteur. On dirait qu'elle ne se soucie point de 
moi \ je pourrais donc me confier a elle : mais la voilà 
qui s'arrête. 

LISETTE, & part. 

n ne me retient point , c'est bon signe. (Haot, k Fro&uoo 
Allez donc. 

FRONTIIV. 

n n'y a rien qui presse ^ monsieur a plusieurs let- 
tres à écrire, à peine commence-t-il la première. Ainsi 
soyez tranquille. 

LISETTE. 

"Mais il serait bon de le prévenir, de crainte... 
5. 24 



370 LES SINCÈRES, 

FROWTIIÎ. 

Je n'en irai pas un moment plus tôt *, je sais mon' 
compte. 

LISETTE. 

Oh ! je reste donc pour prendre mes mesures , sui- 
vant le temps qu'il vous plaira de prendre pour vous 
déterminer. 

FAONTIlf, Àpftrl. 

Ah ! nous y voilà ^ je me doutais bien que je ne lui 
étais pas indifférent ; cela était trop difficile, (i lucuc.) 
De conversation , il ne faut point en attendre , je vous 
en avertis \ je m'appelle Frontin le taciturne. 

LISETTE. 

Bien vous en prend , car je suis muette. 

FRONTIIV. 

Coiffée comme vous l'êtes , vous aurez de la peine 
à le persuader. 

LISETTE. 

Je me tais cependant. 

FRONTIN. 

Oai , vous vous taisez en parlant. 

LISETTE, 4 part. 

Ce garçon-là ne m'aime point *, je puis me fier à lui. 

FRONTIN. 

m 

Tenez , je vous vois venir ; abrégeons. Gomment m 
trouvez-vous ? 

LISETTE. 

Moi ! je ne vous trouve rien. 



SCENE r. 371 

FROWTXW. 

Je dis : Que pensez-vous de ma figure ? 

LISETTE. 

De votre figure ? mais est-ce que vous en avez une? 
je ne la voyais pas ; auriez-vous par hasard dans Tes- 
prit que je songe à vous? 

FHOKTIN. 

Cest que ces accidens-Ià me sont si familiers. 

LISETTE, riant. 

Ah ! ah ! ah ! vous pouvez vous vanter que vous 
êtes pour moi tout comme si vous n'étiez pas au 
monde. Et moi, comment me trouvez -vous K mon 
tour? 

FROIfTIN. 

Vous venez de me voler ma réponse. 

LISETTE. 

Tout de bon ? 

FRONTIlf. 

Vous êtes jolie, dit-on. 

LISETTE. 

Le bruit en court. 

FRONTIN. 

Sans ce bruit-là, je n'en saurais pas le moindre mot. 

LISETTE , joyeuM. 

Grand-merci ! vous êtes mon homme ^ voilà oe que 
je demandais. 

FRONTIH , iojenz. 

Vous me rassurez , mon mérite m'avait fait peur. 



372 LES SINCÈRES, 

LISETTE, mot. 

On appelle cela avoir peur de son ombre. 

FROHTIH. 

Je voudrais pourtant de votre part quelque chose 
de plus sûr que TindifTërence ; il serait à souhaiter* 
que vous aimassiez ailleurs. 

LISETTE. 

Monsieur le fat , j'ai votre affaire. Dubois , que 
monsieur Dorante a laissé à Paris , et auprès de qui 
vous n êtes qu un magot , a toute mon inclination; 
prenez seulement garde à vous. 

FRONTIN. "" 

Marton , l'incomparable Marton , qu'Àraminte n'a 
pas amenée avec elle , et devant qui toute soubrette 
est plus ou moins guenon , est la souveraine de mon 
cœur. 

I/I5ETTE. 

Qu'elle le garde. Grâce au ciel, nous voici en état 
de nous entendre pour rompre l'union de nos maî- 
tres. 

FRONTia. 

Oui , ma fille : rompons , brisons , détruisotis ; 
c'est à quoi j'aspirais. 

LISETTE. 

Us s'imaginent sympathiser ensemble , à cause de 
leur prétendu caractère de sincérité. 

froutizt. 

Pourrais-tu me dire au juste le caractère de ta 
maîtresse? 



SCÈNE I. 373 



LISETTE-. 



n y a bien dès choses dans ce portrait-là. En gros,, 
je te dirai qu'elle est vaine , envieuse et caustique ^ 
elle est sans quartier sur vos défauts , vous garde le 
secret sur vos bonnes qualités \ impitoyablement 
muette à cette égard, et muette dé mauvaise humeur -, 
fière de son caractère sec et formidable qu'elle ap- 
pelle austérité de raison : elle épargne volontiers 
ceuxqui tremblent sous elle, et se contente de les entre- 
tenir dans la crainte. Assez sensible à Tamitié pourvu 
qu'elle y prime, il faut que son amie soit sa sujette, 
et jouisse avec respect de ses bonnes grâces : c'est 
vous qui l'aimez , c'est elle qui vous le permet; vou^ 
êtes à elle, vous la servez, et elle vous voit faire. 
Généreuse d'ailleurs, noble dans ses façons *, sans son 
esprit qui la rend méchante, elle aurait le meilleur 
cœur du monde : vos louanges la chagrinent, dit-elle*, 
mais c'est comme si elle vous disait, Louez-moi encore 
du chagrin qu'elles me font. 

FRONTIN. 

Ah ! l'espiègle. 

LISETTE. 

Quant à moi , j'ai là-dessus une petite manière qui 
l'enchante \ c'est que je la loue brusquement, du ton 
dont on querelle-, je boude eu la louant, comme si je 
la grondais d'être louable : et voilà surtout l'espèce 
d'éloges qu'elle aime, parce qu'ils n'ont pas l'aird'étre 
flatteurs , et que sa vanité hypocrite peut les savou- 
rer sans indécence. C'est moi qui l'ajuste et qui la 



374 ^^S SINCÈRES, 

coiffe. Dans les*premiers jours je tâchai de faire de 
mon mieux j je déployai tout mon savoir faire. Eh ! 
mais, Lisette , finis donc, me disait-elle , tu y regar- 
des de trop près *, tes scrupules m'ennuient. Moi , 
j'eus la bêtise de la prendre au mot , et je n'y fis plus 
tant de façons ^ je Texpëdiais un peu aux dépens des 
grâces. Oh ! ce n était pas là son compte : aussi me 
brusquait-elle ; je la trouvais aigre , acariâtre. Que 
vous êtes gauche ! laissez-moi ; vous ne savez ce que 
vous faites. Ouais , dis-je , d'où cela vient -il? je le 
devinai : c'est que c'était une coquette qui voulait 
l'être sans que je le susse, et qui prétendait quç je le 
fusse pour elle; son intention, ne voas déplaise, 
était que je fisse violence à la profonde indifférence 
qu'elle affectait là-dessus. Il fallait que je servisse sa 
coquetterie sans la connaître ; que je prisse cette co- 
quetterie sur mon compte, et que madame eût tout 
le bénéfice des friponneries de mon art, sans qu'il y 
eut de sa faute. 

FEONTIN. 

Ah ! le bon petit caractère pour nos desseins ! 

LISETTE. 

Et ton maître? 

FROKTIW. 

Oh! ce n est pas de même *, il dit ce qu'il pense de 
tout le monde , mais il n'en veut à personne : ce n'est 
pas par malice qu'il est sincère , c'est qu'il a mis son 
affection à se distinguer par là. Si , pour paraître 
franc , il fallait mentir , il mentirait : c'est un homme 
qui vous demanderait volontiers , non pas , m'estimez- 



SCÈNE I. 375 

vous? mais, êtes -vous ëtonnë de moi? Son but n'est 
pas de persuader qu'il vaut mieux que les autres, 
mais qu'il est autrement fait qu'eux , qu'il ne ressem- 
ble qu'à lui. Ordinairement, vous fâchez les autres 
en leur disant leurs défauts -, vous le chatouillez, lui , 
vous le comblez d'aise en lui disant les siens , parce 
que vous lui procurez le rare honneur d'en convenir -. 
aussi personne ne dit-il tant de mal de lui que lui- 
même \ il en dit plus qu'il n'en sait. A son compte , 
il est si imprudent , il a si peu de capacité , il est si 
borné , quelquefois si imbécille : je l'ai entendu s'ac- 
cuser d'être avare , lui qui est libéral ^ sur quoi on 
lève les épaules , et il triomphe. Il est connu partout 
pour un homme de cœur, et je ne désespère pas que 
quelque jour il ne dise qu'il est poltron ; car plus les 
médisances qu'il fait de lui sont grosses , et plus il a 
du goût à les faire, à cause du caractère original que 
cela lui donne. Voulez-vous qu'il parle de vous en 
meilleurs termes que de son ami -, brouillez- vous avec 
lui, la recette est sûre : vanter son ami , cela est trop 
peuple -, mais louer son ennemi, le porter aux nues , 
voilà le beau ! Je te l'achèverai par un trait. L'autre 
jour, uA homme contre qui il avait un procès presque 
sûr vint lui dire : Tenez , ne plaidons plus \ jugez 
vous-même , je vous prends pour arbitre , je m'y en- 
gage. Là-dessus voilà mon homme qui s'allume de la 
vanité d'être extraordinaire; le voilà qui pèse, qui 
prononce gravement contre lui , et qui perd son pro- 
cès pour gagner la réputation de s'être condamné 



376 LES SINCÈRES, 

lui-même : il fut huit jours enivré du bruit que cela 
fit dans le monde. 

X.XSBTTE. 

Ah çà! profitons de leur marotte , pour les brouil- 
ler ensemble; inventons, s'ille faut; mentons ; peut- 
être même nous en ëpargneront*ils la peine. 

FEONTIlf. 

Oh ! je ne me soucie pas de cette ëpargue-là : je 
mens fort aisément, cela ne me coûte rien. 

LISETTE. 

Cest-à- dire que vous êtes né menteur ; chacun a 
ses talens. Ne pourrons- nous pas imaginer d'avance 
quelque matière de combustion toute prête? nous 
sommes gens d'esprit. 

FROlVTIir. 

Attends , je rêve. 

LISETTE. 

Chut ! voici ton mattre. 

FEOlfTXN. 

Allons donc achever ailleurs. 

. LISETTE. 

Je n*ai pas le temps-, il faut que je m'en aille. 

FROZfTIIf. 

Eh bien ! dès qu'il n'y sera plus , auras-tu le temps 
de revenir? je te dirai ce que j'imagine. 

LISETTE. 

Oui ; tu n as qu'à te trouver ici dans un quart 
d'heure. Adieu. 



SCÈNE II. 377 

FRONTIIf. 

Eh ! à propos , puisque voilà Ergaste , parle*lui de 
la lettre de madame la marquise. 

LISETTE. ' 

Soit. 

SCÈNE IL 

ERGASTE, FRONTIN, LISETTE. 

FRONTIir. 

Monsieur , Lisette a un mot à tous dire. 

LISETTE. 

Oui j monsieur. Madame la marquise vous prie de 
n'envoyer votre commissionnaire à Paris, qu après 
qu'elle lui aura donne une lettre. 

EEGASTEj «'arréUnt. 

Hem! 

LISETTE y haussant le ton. 

Je vous dis qu elle vous prie de n'envoyer votre 
messager qu'après qu'il aura reçu une lettre d'elle. 

ERGASTE. 

Qu'est-ce qui me prie? 

LISETTE, plosbaut. 

' C'est madame la marquise. 

ERGASTE^ 

Ah ! oui , j'entends. 

LISETTE, àFronlin. 

Cela est bien heureux ! Heu ! le haïssable homme! 



378 LES SINCÈRES, 

FROVTIZr, iLUelle. 

Conserve -lui ces bons sentimens; nous en ferons 
quelque chose. (UsortaTcc ruetteo 

SCÈNE 111. 

ARAMINTE, ERGASTE, ré^anu 

▲ RAMIlfTE. 

Me voyez-vous, Ergasle? 

E E G À'ST E , tonjonn réT«nt. 

Oui ; voilà qui est fini, vous dis-je; j entends. 

▲ RAMIICTE. 

Qu entendez-vous ? 

ERGÀSTE. 

Ah ! madame , je vous demande pardon \ je croyais 
parler à Lisette. 

▲ RAMIlfTE. 

Je venais à mon tour rêver dans cette salle. 

ERGASTE. 

J y étais à peu près dans le même dessein. 

ARAMINTE. 

Souhaitez - vous que je vous laisse seul et que je 
passe sur la terrasse ? cela m'est indifférent. 

ERGASTE. 

Comme il vous plaira , madame. 

ARAMINTE. 

Toujours de la sincérité 5 mais avant que je vous 



SCÈNE III. 379 

quitte, dites -moi , je vous prie, à quoi vous révez 
tant \ serait-ce à moi par hasard ? 

ERGÂSTE. 

Non, madame. 

ahamihte. 

Est-ce à la marquise? 

eugàste. 
Oui, madame. 

AHAMINTB. 

Vous Taimez donc ? 

ERGÂSTE. 

Beaucoup. 

AEAMIUTE. 

Et le sait-elle ? 

ERGASTE. 

Pas encore^ j'ai différé jusqu'ici de le lui dire.. 

ARAMINTE. 

Ergaste , entre nous , je serais fondée à vous appeler 
infidèle. 

ERGASTE. 

Moi , madame ? 

ARAMINTE. 

Vous-môme ; il est certain que vous m'aimiez avant 
de venir ici. 

ERGASTE. 

Vous m'excuserez, madame. 

ARAMINTE. 

3'avoue que vous ne me l'avez pas dit; mais vous 
avez eu des empressemens pour moi ; ils étaient même 
fort vifs. 



38o LES SINCERES, 

SRGÂSTE-. 

Cela est vrai. 

▲ RAMIlfTE. 

Et si je ne vous avais pas amené chez la marquise , 
vous m^aimeriez actuellement. 

ERGASTE. 

Je crois que la chose était immanquable. 

A.&AHI1ÎTK. 

Je ne vous blâme point; je a'ai riea à disputer à la 
marquise, elle l'emporte sur moi. 

ERGASTE. 

Je ne dis pas cela \ votre figure ne le cède, pas à la 
sienne. 

ARAMINTE. 

Lui trouvez-vous plus d*esprit qu à moi ? 

ERGASTE. 

Non ; vous en avez pour le moins autant qu'elle. 

ARAMIIÎTE. 

En quoi me la préférez- vous donc? ne m^cn faites 
point mystère. 

ERGASTE. 

Cest que, si elle vient à m'aimer, je m'en fierai 
plus à ce qu'elle me dira qu'à ce que vous m'auriez 
dit. 

ARAMIZfTE. 

Comment ! me croyez-vous fausse ? 

ERGASTE. 

Non ; mais vous êtes si gracieuse , si polie ! 



SCENE IV. 38i 

ARAlf INTE. 

Eh bien ! est-ce un défaut ? 

ERGAST£« 

Oui; car votre douceur naturelle et votre politesse 
m'auraient trompé -, elles ressemblent à de Finclina- 
tion. 

ÂEAHINTE. 

Je n ai pas celte politesse et cet air de douceur avec 
tout le monde : mais il n est plus question du passé ; 
voici la marquise ; ma présence vous générait , et je 
vous laisse. 

Je suis content de tout ce qu eUe m'a dit ; elle m'a 
parlé assez uniment. 

SCÈNE IV. 

LA MARQUISE, ERGASTE. 

LA MARQUISE, 

Ah ! vous voici , Ergaste? je n en puis plus! j'ai le 
cœur affadi des douceurs de Dorante que je quitte ; 
je me mourais déjà des sots discours de cinq ou six 
personnes d'avec qui je sortais, et qui me sont ve* 
nues voir. Vous êtes bien heureux de ne vous y être 
pas trouvé. La sotte chose que l'humanité ! qu'elle 
est ridicule ! que de vanité ! que de duperies ! que de 
petitesse ! et tout cela , faute de sincérité de part et 
d'autre. Si les hommes voulaient se parler franche- 



384 L^S SINCÈRES, 

marquez mes gestes et mes attiludeis ; voyez mes grâ- 
ces dans tout oe que je fais , dans tout ce que je dis ^ 
voyez mon air fin , mon air leste , mon air cavalier , 
mon air dissipé*, en voulez-vous du vif, du fripon , de 
Fagréablement étourdi? en voilà. Il dirait volontiers 
à tous les amans : n'est-il pas vrai que ma figure vous 
chicane ? à leurs maîtresses : où en serait votre fidélité, 
si je voulais ? à Vindifférente : vous n'y tenez point ; 
je vous réveille , n'est-ce pas ? à la prude : vous me 
lorgnez en dessous ? à la vertueuse : vous résistez à la 
tentation de me regarder? à la jeune fille : avouez que 
votre cœur est ému ? U n'y a pas jusqu'à la personne 
âgée , qui, à ce qu'il croit^ dit en elle-même en le 
voyant : Quel dommage que je ne sois plus jeune ! 

ERGASTE, rUnt, 

Ah, ah , ah ! je voudrais bien que le personnage 
vous entendit. 

LA HAEQUISE. 

Il sentirait que je n'exagère pas d'un mot. Il a parlé 
d'un mariage qui a pensé se conclure pour lui, mais 
que trois ou quatre femmes jalouses, désespérées et 
méchantes , ont trouvé sourdement le secret de faire 
manquer. Cependant il ne sait pas encore ce qui arri- 
vera : il n'y a que les parens de la fille qui se soient 
dédits *, mais elle n'est pas de leur avis. U sait de bonne 
part qu'elle est triste , qu'elle est changée ; il est même 
question de pleurs ^ elle ne Ta pourtant vu que deux 
fois. Et ce que je vous dis là , je vous le rends un peu 
plus clairement qu'il ne l'a conté. Un fat se doute 



SCÈNE IV. 385 

toujours un peu qu'il Test; et, comme il a peur qu'on 
ne s'en doute aussi , il biaise, il est fat le plus modes- 
tement qu'il lui est possible ; et c'est justement cette 
modestie-là qui rend sa fatuité sensible. 

ERGASTE y riant. 

Vous avez raison. 

LA XAHQUISE. 

A côté de lui était une nouvelle mariée, d'environ 
trente ans, de ces visages d'un blanc fade, et qui font 
une physionomie longue et sotte -, et cette nouvelle 
épousée, telle que je vous la dépeins , avec ce visage 
qui, à dix ans , était antique , prenait des airs enfan- 
tins dans la conversation ^ vous eussiez dit d'une pe- 
tite fille qui vient de sortir de dessous Faile de père 
et mère. Figurez-vous qu'elle est étonnée de la nou* 
veauté de son état ; elle n'a point de contenance as- 
surée ; ses innocens appas sont encore tout confus de 
son aventure. Elle n'est pas encore bien sûre qu'il 
soit honnête d'avoir un mari^ elle baisse les yeux y 
quand on la regarde \ elle ne croit pas qu'il lui soit 
permis de parler , si on ne l'interroge -, elle me faisait 
toujours une inclination de tête , en me répondant , 
comme si elle m'avait remerciée de la bonté que 
j'avais de faire comparaison avec une personne de son 
âge ^ elle me traitait comme une mère , moi qui suis 
plus jeune qu'elle : ah , ah , ah ! 

ERGASTE. 

Ah , ah , ah ! il est vrai que , si elle a trente ans , 
elle est à peu près votre aînée de deux. 

5. 25 



386 lES SINCÈRES, 

LA Ml&QUISB. 

De près de trois» s*il vous plaît '. 

ERGASTE ) riaot. 

Est-ce là tout ? 

LA MAEQVISE. 

Non \ car il faut que je me venge de tout Teniiai 
que m'ont donné ces originaux. Yis-à-vis de la petite 
fille de trente ans , était une assez grosse et grande 
femme de cinquante à cinquante-cinq ans, qui nous 
étalait glorieusement son embonpoint , et qui prend 
répaisseur dé ses diarmes pour de la beauté. Elle est 
veuve , fort riche , et il y avait auprès d'elle un jeune 
homme , un cadet qui n'a rien » et qui s'épuise en 
platitudes pour lui faire sa cour. On a parlé du der* 
nier bal de l'Opéra : J'y étais, a-t-elle dit, et j'y trom- 
pai mes meilleurs amis \ ils ne me reconnurent point. 
Vous ! madame , a-t-il repris , vous n'êtes pas recon- 
naissable ! Ah t je vous en défie \ je vous reconnus du 
premier coup d'œil à votre air de tête. Eh ! comment 
cela I monsieur ? Oui , madame , à je ne sais quoi de 
noble et d'aisé qui ne pouvait appartenir qu'à vous ^ 
et puis vous ôtâtes un gant \ et comme , grâce au 
ciel y nous avons une main qui ne ressemble guère à 
d'autres , en la voyant je vous nommai. Et cette main 



' De près de troU ans , s'il vous pUh. Cette Inrosque réplique de 
la marquise fait dëjà pressentir qa^Ergaste fera mal d^étre trop sin- 
cère aTec elle. Il est inutile, au reste, de signaler au lecteur la Teritc 
si spirituelle et si malicieuse des dÎTers portraits que trace en cou- 
rant la marquise. G^est là le style de la bonne comédie. 



SCÈNE IV. 387 

sans pair, si vous Taviez vue, monsieur , est assez 
blanche, mais large, ne vous déplaise , mais charnue , 
mais bovyrsoufflëe , mais courte, et tient au bras le 
mieux nourri que j'aie vu de ma vie. Je vous en parle 
savamment; car la grosse dame au grand air de tête 
prit long - temps du tabac pour exposer cette main 
unique, qui a de Tëtofie pour quatre, et qui finit par 
des doigts d'un^ grosseur, d'une brièveté , à la diffé- 
rence de ceux de la petite fille de trente ans qui sont 
comme des filets, 

EUGÀSTE, riant. 

Dn peu de variété ne gâte rien, 

LA MARQUISE. 

Notre cercle finissait par un petit homme qu'on 
trouvait si plaisant, si sémillant, qui ne dit rien et 
qui parle toujours ; c'est-à-dire qu'il a l'action vive , 
l'esprit froid et la parole éternelle. H était auprès 
d'un homme grave qui décide par monosyllabes, et 
dont la compagnie paraissait faire grand cas-, mais, à 
vous dire vrai , je soupçonne que tout son esprit est 
dans sa perruque : elle est ample et respectable , et je 
le crois fort borné quand il ne l'a pas. Les grandes 
perruques m'ont si souvent trompée, que je n'y crois 
plus. 

ERGASTfi, riast. 

Il est constant qu'il est de certaines têtes sur les- 
quelles elles en imposent. 

LA MARQUISE. 

Grâce au Ciel , la visite a été courte ; je n'aurais pu 



388 LES SINCÈRES, 

la soutenir long-temps, et je viens respirer avec vons. 
Quelle différence de vous à tout le monde ! Mais dites; 
sérieusement, vous êtes donc \m peu content de 
taoi ? 

EBGÀ8TS. 

Plus que je ne puis dire. 

LA MARQUISE. 

Prenez garde, car je vous crois à la lettre. Vous 

répondrez de ma raison là-dessus ] je vous Taban- 

donne. 

ergAste. 

Prenez garde aussi de m^estimer trop. 

LA XABQUISE. 

Vous , Ergaste ? vous êtes un homme admirable. 
Vous me diriçz que je suis parfaite, que je n*en ap- 
pellerais pas ; je ne parle pas de la figure , entendez- 
vous? 

ERGASTE. 

Oh ! de celle-là , vous vous en passeriez bien -, vous 
Tavez de trop. 

LA MARQUISE. 

Je Tai de trop? avec quelle simplicité il s'exprime ! 
vous me charmez, Ergaste, vous me charmez.... 
A propos; vous envoyez à Paris : dites à votre 
homme qu*il vienne chercher une lettre que je vais 
achever. 

ERGASTE. 

Il n'y a qu'à le dire à Frontin que je vois. Frontin ! 



SCÈNE VI. 389 

SCÈNE V. 

FRONTIN, ERGASTE, LA MARQUISE. 

FRONXIJr. 

Monsieur ? 

ERGASTE. 

Suivez madame ; elle va vous remettre une lettre , 
que vous remettrez à celui que je fais partir pour 
Paris. 

FROWTIN- 

II est lui - même chez madame qui attend la 
lettre. 

LA MARQUISE. 

Il Faura dans un moment. J'aperçois Dorante qui 
se promène là -bas , et je me sauve- 

ERGASTE. 

Et moi je vais.faire mes paquets. 

SCÈNE VI. 

FRONTIN, LISETTE. 

FROZfTIN. 

Ils me paraissent bien satisfaits tous deux. Oh ! 
n'importe 9 cela ne saurait durer. 

LISETTE. 

Eh bien! me voilà revenue \ qu as-tu imagine? 

froutin. 

Toutes rëflexion& faites, je conclus qu'il faut d'abord 
commencer par nous brouiller lou$ deux^ 



Sgo LES SINCÈRES, 

LISETTE. 

Que veux-tu dire ? à quoi cela nous mènera-^t-il ? 

FROVTIZr. 

Je n'en sais encore rien , je ne saurais t'expliquer 
mon projet \ j'aurais de la peine à me Texpliquer à 
moi-même : ce n'est pas un projet; c'est une confu- 
sion d'idées fort spirituelles qui n'ont peut-être pas le 
sens commun y mais qui me flattent. Je verrai clair à 
mesure \ à présent je n'y vois goutte. J'aperçois pour- 
tant en perspective des discordes , des quereUes , des 
explications y des rancunes. Tu m'accuseras , je t'ac- 
cuserai; on se plaindra de nous; tu auras mal parlé, 
je n'aurai pas mieux dit. Tu n'y comprends rien; la 
chose est obscure : j'essaie , je hasarde , je te condui- 
rai et tout ira bien; m'entends-tu un peu ? 

LISETTE. 

Oh l belle demande ! cela est si clair ! 

FEONTIN. 

Paix ; voici nos gens qui arrivent : tu sais le rôle 
que je t'ai donné; obéis ^ j'aurai soin du reste. 

SCÈNE VIL 

DORANTE, ARAMINTE, LISETTE, 

FRONTIN. 

AEAMINTE. 

Ah ! c'est vous, Lisette? nous avons cru qu'Ergaste 
et la marquise se promenaient ici^. 



SCÈNE VIL 391 

LISETTE. 

Non , mais nous parlions d'eux , (a Donaie.) à votre 
profit. 

DOEAZfTB. 

 mon profit ! et que peut-on faire pour moi ? La 
marquise est à la veille d'ëpouser Ergaste pi y a du 
moins lieu de le croire , à l'empressement qu'ils ont 
Tun pour l'autre. 

FRONTIH. 

Point du tout ; nous venons tout à l'heure de rom- 
pre ce mariage , Lisette et moi , dans notre petit 
conseil. 

ARAMINTE. 

Sur ce pied-là, vous ne vous aimez donc pas » vous 

autres ? 

LI8ETXE. 

On ne peut pas moins. 

FEONTIN. 

Mon étoile ne veut pas que je rende justice à ma- 
demoiselle. 

LISETTE. 

Et la mienne veut que je rende justice à monsieur. 

FROZf TIN. 

Nous avions déjà conclu d'affaire avec d'autres , 
et madame loge chez elle la petite personne que 
j'aime. 

ÂUAMINTE. 

Quoi ! Marton ? 



393 LES SINCERES, 

FEOITTIir. 

Vous Tavez dit , madame ; mon amoar est de sa 
façon. Quant à mademoiselle, son cœur est allé à 
Dubois ; c*est lui qui le possède. 

DORANTE. 

J'en serais charme , Lisette. 

LISETTE. 

Laissons-là ce détail. Vous aimez toujours ma mai- 
tresse; dans le fond elle ne vous haïssait pas, et c'est 
vous qui Tëpouserez , je vous la donne. 

FROM TIM. 

Et c'est madame à qui je prends la lihertë de trans- 
porter mon maître. 

ARAMINTE, riaot. 

Vous me le transportez , Frontin ? Et que savez- 
vous si je voudrais de lui ? 

LISETTE. 

Madame a raison ; tu ne lui ferais pas là un grand 
présent. 

ARAMIBTE. 

Vous parlez fort mal, Lisette : ce que j'ai répondu 
à Frontin ne signifie rien contre Ergaste , que je re- 
garde comme un des hommes les plus dignes de 
l'attachement d'une femme raisonnable. 

LISETTE , d'an tOQ ironique. 

A la bonne heure ^ je le trouvais un homme fort 



SCÈNE VII. 393 

ordinaire , et je yais le regarder comme un homme 
fort rare. 

FRONTIK. 

Pour le moins aussi rare que ta maîtresse , soit dit 
sans préjudice de la reconnaissance que j'ai pour la 
bonne chère que j'ai faite chez elle. 

DOAAIITE. 

Halte-là, faquin ; prenez garde à ce que vous direz 
de madame la marquise. 

FHOlîTIIf. 

Monsieur , je défends mon maître. 

LISETTE. 

Voyez donc cet animal! c'est bien à toi à parler 
d'elle : tu nous fais là une belle comparaison. 

FROKTIN , criant. 

Qu'appelles-tu une comparaison ? 

▲ RÀMIIfTE. 

Allez , Lisette ; tous êtes une impertinente avec 
vos airs méprisans contre un homme dont je prends 
le parti ; et votre maîtresse elle-même me fera raison 
du peu de respect que vous avez pour moi. 

LISETTE. 

Pardi ! voilà bien du bruit pour un petit mot! 
c'est donc le Phënix, monsieur Ergaste? 

FRONTIir. 

Ta maîtresse en est-elle un plus que nous ? 



394 I^ES SINCÈRES, 

DOAAlf TS. 

Paix , vous dis-je. 



( Listttc florL) 
FROHTIN. 



Monsieur , je suis indigne : qu'est-ce donc que sst 
maîtresse ?qui la relève tant au-dessus de mon maître? 
On sait bien qu'elle est aimable -, mais il 7 en a encore 
de plus belles, quand ce ne serait que madame. 



DORANTE, haut. 



Madame n'a que faire là-dedans , maraud ; mais je 
te donnerais cent coups de bâton , sans la considéra- 
tion que j'ai pour ton maître. 

SCÈNE VIII. 

DORANTE, FRONTIN, ERGASTE, 

ARAMINTE. 

EHOASTE. 

( 

Qu'est - ce donc , Dorante ? il me semble que tu 
cries ? est-ce ce coquin-là qui te Ûche ? 

DOll AH TE. 

C'est un insolent. 

EKGÀSTE. 

Qu'as-tu donc fait, malheureux? 

FRONTIir. 

Monsieur, si la sincérité loge quelque part, c'est 
dans votre cœur. Parlez; la plus belle femme du 
monde est-ce la marquise ? 



j 



SCÈNE IX. 395 

SAGÂSTE. 

Non; qu'est-ce que cette mauvaise plaisanterie^ 
là, butor? la marquise est aimable et non pas belle. 

FEONTIN, joyeas. 

Comme on ange ! 

ERGlSTE. 

Sans aller pjus loin , madame a les traits plus régu- 
liers qu'elle. 

FROlfTIlf. 

Tai prononce de même sur ces deux articles , et 
monsieur s'emporte ; il dit que sans tous la dispute 
finirait sur mes épaules. Je vous laisse mon bon droit 
à soutenir, et je me retire avec votre suffrage. 

SCÈNE IX. 

ERGASTE, DORANTE, ARAMINTE. 

EEGASTE^riaoU 

Quoi ! Dorante , c'est là ce qui t'irrite ? A quoi 
songes -tu donc? Eh ! mais je suis persuadé que la 
marquise elle-même ne se pique pas de beauté; elle 
n'en a que faire pour être aimée. 

DORANTE. 

Quoi qu'il en soit , nous sommes amis. L'opiniâtreté 
de cet impudent m'a choqué ; et j'espère que tu 
voudras bien t'en défaire ; et s'il le faut, je t'en ferai 
prier par la marquise, sans lui dire ce dont il s'agit. 

EBGASTÉ. 

Je te demande grâce pour lui , et je suis sûr que la 



3g6 LES SINCÈRES, 

marquise te le demandera elle-même. Au reste , j*ëtais 
venu savoir si vous n'avez rien à Paris ^ ou j'envoie ua 
de mes gens qui va partir. Peut-il vous être utile ? 

ÂHAMINTE. 

Je le chargerai d'un petit billet , si vous le voulez 
bien. 

EUGA'STE) luidonoantlamain. 

Allons , madame ^ vous me le donnerez à moi-même. 

(La marqau« arrifo-aa moment qnHlt torteot.) 

/ 

SCÈNE X. 

LA MARQUISE, ERGASTE, ARAMIISTE, 

DORANTE. 

LA MARQUISE. 

Eh I OÙ allez-vous donc, tous deux ? 

ERGASTE. 

Madame va me remettre un billet pour élre porté 
à Paris; et je reviens ici dans le moment, madame. 

SCÈNE XI. 

DORANTE, LA MARQUISE. 

(Après s*étre regardes et avoir gardtf uo grand silence.) 
LA MARQUISE. 

Eh bien! Dorante, me promènerai -je avec un 
muet ? 

DORANTE. 

Dans la triste situation où me met voire indifie- 



SCÈNE XL 397 

rence pour moi , je n'ai rien à dire» et je ne sais que 
soupirer. 

LA MARQUISE, tvitlemeot. 

Une triste situation et des soupirs ! que tout cela est 
triste ! que vous êtes à plaindre ! mais soupirez- vous , 
quand je n'y suis point , Dorante ? J'ai dans Tesprit 
que vous me gardez vos langueurs. 

DORAlfTE. 

Eh ! madame, n'abusez point du pouvoir de votre 
beauté ; ne vous suffit-il pas de me préférer un rival ? 
pouvez - vous encore avoir la cruauté de railler un 
homme qui vous adore ? 

LA HARQUISE. 

Qui m'adore ! l'expression est grande et magnifique 
assurément ; mais je lui trouve un défaut , c'est qu'elle 
me glace ; et vous ne la prononcez jamais , que je ne 
sois tentée d'être aussi muette qu'une idole. 

DORANTE. 

Vous me désespérez^ fut -il jamais d'homme plus 
maltraité que je le suis? fut- il de passion plus mé- 
prisée? 

LA MARQUISE. 

Passion! j'ai vu ce mot- là dans Cyrus ou dans 
Cléopâtre. Eh ! Dorante, vous n'êtes pas indigne qu'on 
vous aime j vous avez de tout, de l'honneur, de la 
naissance , de la fortune, et même des agrémens. Je 
dirai même que vous m'auriez peut-être plu 3 mais je 
n'ai jamais pu me fier à votre amour ^ je n'y ai point 



3g8 LES SINCÈRES, 

de foi, vous Tezagérez trop; il révolte la simplicité de 
caractère que vous me connaissez. M'aimez-y ona beau- 
coup ? ne m'aimez -vous guère ? faites- vous semblant 
de m'aimer? c'est ce que je ne saurais décider» Eh ! le 
moyen d'en juger mieux, à travers toutes les emphases 
ou toutes les impostures galantes dont vous envdop^ 
pez vos discours ? Je ne sais plus que soupirer, dite»* 
vous. Y a-t-il rien de si plat ? Un homme qui aime 
une femme raisonnable ne dit point : Je soupire; ce 
mot n'est pas assez sérieux pour lui , pas assez vrai ; 
il dit : Je vous aime ; je voudrais bien que vous m'ai- 
massiez ; je suis bien mortifié que vous ne m'aimiez 
pas 'j voilà tout, et il n'y a que cela dans voti*e cœur 
non plus. Vous n'y verrez, ni que vous m'adorez, 
car c'est parler en poète ; ni que vous êtes désespéré , 
car il faudrait vous enfermer; ni que je suis cruelle , 
car je vis doucement avec tout le monde { ni peut-être 
que je suis belle, quoiqu'à tout prendre , il se pourrait 
que je le fusse ; et je demanderai à Ergaste ce qui en 
est; je compterai sur ce qu'il me dira, il est sincère. 
C'est par là que je Testime; vous me rebutez parle 
contraire. 

DORANTE, TivemenL 

Vous me poussez à bout. Mon cœur est plus croya^ 
ble qu'un misanthrope qui voudra peut - être passer 
pour sincère à vos dépens , et aux dépens de la sin* 
cérité méme.'Â mon égard, je n'exagère point ; je dis 
queje vous adore, et cela est vrai; ce que je sens 
pour vous ne s'exprime que par ce mot- là. J'appelle 
aussi mon amour une passion , parce que c'en est une ; 



SCÈNE XII. 3gg 

je dis que votre raillerie me désespère , et je ne dis 
rien de trop ; je ne saurais rendre autrement la dou- 
leur que j'en ai ; et s'il ne faut pas m'enfermer , c'est 
que je ne suis qu'affligé et non pas insensé. Il est 
encore vrai que je soupire et que je me meurs d'être 
méprisé : oui, je m'en meurs ', oui , vos railleries sont 
cruelles ] elles me pénètrent le cœur , et je le dirai 
toujours. Adieu , madame ; voici Ergaste , cet homme 
si sincère, et je me retire. Jouissez à loisir de la froide 
et orgueilleuse tranquillité avec laquelle il vous aime. 

LÀ MARQUISE, le voyant sVn aller. 

Il en faut convenir; ces dernières fictions- ci sont 
assez pathétiques. 

SCÈNE XII. 

LA MARQUISE, ERGASTE. 

ERGASTE. 

Je suis charmé de vous trouver seule , marquise «, 
je ne m'y attendais pas. Je viens d'écrire à mon frère 
à Paris ; savez-vous cç que je lui mande? ce que je ne 
vous ai pas encore dit à vous-même. 

LA MARQUISE. 

Quoi donc ? 

ERGASTE. 

Que je vous aime. 

LA MARQUISE, mol. 

Je le savais -, je m'en étais aperçue. 



4oo LES SINCÈRES, 

ERGÀSTE. 

Ce n'est pas là tout; je lui marque encore une 
chose. 

LA MÂKQUISE. 

Qui est?... 

ERGASTE. 

Que je croyais ne vous pas déplaire. 

LA MARQUISE. 

Toutes vos nouvelles sont donc vraies? 

ERGASTE» 

Je vous reconnais à cette réponse franche. 

LA MARQtJISE. 

Si c'était le contraire, je vous le dirais tout aussi 
uniment. 

ERGASTE. 

A ma première lettre , si vous voulez, je manderai 
tout net que je vois épouserai bientôt. 

LA MARQUISE. 

Eh ! mais , apparemment. 

ERGASTE. 

Et comme on peut se marier à la campagne , je 
pourrai même mander que c'en est fait. 

LA MARQUISE, rianU 

Attendez, laissez-moi respirer. En vérité, vous allez 
si vile que je me suis crue mariée. 

ERGA5TE. 

C'est que ce sont de ces choses qui vont tout de 
suite , quand on s'aime. 



SCÈNE XIL 4oi 

IsJL MARQUISE. 

Sans difficulté; mais, dites-moi, Ergaste , vous êtes 
homme vrai ; qu'est - ce que c'est que votre amour ? 
car je veux être véritablement aimée. 



BRGÀSTE. I 



Vous avez raison j aussi vous aimé-je de tout mon 
cœur. 

LA MARQUISE. 

Je vous crois ; n*avez - vous jamais rien aimé plus 

que moi ? 

ergastë. 

Non , foi d'homme d'honneur ^ passe pour autant 
une fois en ma vie. Oui , je pense bien avoir aimé au- 
tant ; pour plus , je n'en al pas l'idée j je crois même 
que cela ne serait pas possible. 

LA MARQUISE» 

Oh ! très-possible , je vous en réponds *, rien n'em- 
pêche que vous n'aimiez encore davantage ^ je n'ai 
qu'à être plus aimable et cela ira plus loin; passons. 
Laquelle de nous deux vaut le mieux de celle que 
vous aimiez ou de moi ? 

brgastë. 

Mais ce sont des grâces différentes ; elle en avait 
infiniment. 

LA MARQUISE. 

C'est**à-dire un peu plus que moi. 

ERGASTE. 

Ma foi , je serais fort embarrassé de décider làr 
dessus. 

5. 26 



4oa ^ LES SINCERES, 

Là MARQUISE. 

Et moi y non \ je prononce. Votre incertitude dë- 
dde; comptez aussi que vous Taimiez plus que moi. 

eugaste. 
Je n^en crois rien. 

LÀ MARQUISE, riant. 

Vous rêvez. N'aime - 1 - on pas toujours les gens à 
proportion de ce qu ils sont aimables ? et dès qu'elle 
Tétait plus que je ne le suis , qu'elle avait plus de 
grâces , il a bien fallu que vous Taimassiez davantage. 

ERGASTE. 

Elle avait plus de grâces ! mais c'est ce qui est indé- 
cis y et si indécis , que je penche à croire que vous en 
avez bien autant. 

LA MARQUISE. 

Oui? penchez-vous, vraiment? cela est considéra- 
ble ; mais savez-vous à quoi je penche , moi ? 

ERGASTE. 

Non. 

LA MARQUISE. 

A laisser là cette égalité si équivoque^ elle ne me 
tente point ; j'aime autant la perdre que de la gagner, 
en vérité. 

ERGASTE. 

Je n'en doute pas \ je sais votre indifférence là- 
dessus *, d'autant plus que si cette égalité n'y est point, 
ce serait de si peu de chose ! 

LA MARQUISE, Tiremtnt. 

E«core ! eh ! je vous dis que je n'en veux point, que 



SCÈNE X.II. 4o3 

j'y renonce. A quoi sert d'éplucher ce qu'elle a de 
plus, ce que j'ai de moins ? ne vous travaillez plus à 
nous évaluer ; mettez - vous l'esprit en repos \ je lui 
cède ^ j'en ferai un astre, si vous voulez. 



ERGASTBy riant. 



Ah ! ah ! ah ! votre hadinagè me charme ; il en sera 
donc ce qu'il vous plaira. L'essentiel est que je vous 
aime autant que je l'aimais. 

LA MARQUISE. 

Vous me faites bien de la grâce ^ quand vous en 
rabattriez , je ne m'en plaindrais pas. Continuons , 
vos naïvetés m'amusent ; elles sont de si bon goût ! 
Vous avez paru , ce me semble , avoir quelque incli- 
nation pour Araminte ? 

ERGASTE. 

Oui ; je me suis senti quelque envie de Taimer; 
mais la difficulté de pénétrer ses dispositions m'a re- 
buté. On risque toujours de se méprendre avec elle , 
et de croire qu'elle est sensible quand elle n'est 
qu'honnête^ et cela ne me convient point. 

LA MARQUISE, ironiquement. 

Je fais grand cas d'elle. Comment la trouvez-vous? 
à qui de nous deux, amour à part, donneriez -vous 
la préférence ? ne me trompez point. 

ERGASTE. 

Oh ! jamais, et voici ce que j'en pense : Araminte a 
de la beauté -, on peut dire qae c'est une belle femme. 



4o4 LES SINCÈRES, 

LA MÀKQUISB. 

Fort bien. Et quant à moi, à cet ëgard-là , je n*ai 
qu'à me cacher, n'est-ce pks ? 

EBGÀSTE. 

Pour vous , marquise , vous plaisez plus qu'eUe. 

LA MARQUISE, à part, en rUnt. 

J'ai tort \ je passe retendue de mes droits. Ah ! le 
sot homme ! qu'il est plat. Ah ! ah I ah ! 

ERGASTE. 

Mais de quoi rie2-T0us donc ? 

LA MARQUISE. 

Franchement , c'est que vous êtes un mauvais con- 
naisseur, et qu'à dire vrai , nous ne sommes belles ni 
l'une ni l'autre. 

ERGASTE. 

Il me semble cependant qu'une certaine régularité 
de traits... 

LA MARQUISE. 

visions, vous dis -je; pas plus belles l'une que 
l'autre. De la régularité dans les traits d'Araminte ! 
de la régularité! vous me faites pitié! et si je vous 
disais qu'il 7 a mille gens qui trouvent quelque chose 
de baroque dans son air ? 

ERGASTE. 

Du baroque à Araminte I 

LA MARQUISE. 

Oui , monsieur, du baroque ; mais on s'y accoutume , 



SCENE XIL 4o5 

et Yoïik tout^ et quand je vous accorde que nous 
n avons pas plus de beauté Tune que Tautre ^ c'est 
que je ne me soucie guère de me faire tort ^ mais 
croyez que tout le monde la trouvera encore plus 
éloignée d'être belle que moi» tout effroyable que 
vous me faitesv 

ERGÂSTK« 

Moi ! je vous fais effjroyable ? 

LA MARQUISE. 

Mais il le faut bien , dès que je suis au-dessous 
d'eUe. 

SRGÂ8TE. 

J'ai dit que votre partage était de plaire plus 
qu'elle. 

hk MARQUISE. 

Soit, je plais, davantage; mais je commence par 
faire peur. 

ERGASTE. 

Je puis m'être trompé ; cela m'arrive souvent; je 
réponds de la sincérité de mes sentimens, mais je 
n'en garantis pas la justesse. 

LA MARQUISE. 

A la bonne heure*, mais quand on a le. goût faux, 
c'est une triste qualité que d'être sincère. 

ERGASTE. 

Le plus grand défaut de ma sincérité , c'est qu'elle 
est trop forte. 

LA MARQUISE. 

Je ne vous écoute pas \ vous voyez de travers. Âiusi 



^ 



4oG LES SINCÈRES, 

changeons de discours et laissons là Âraminte. Ce 
n'est pas la peine de tous demander ce que vous pen- 
sez de la différence de nos esprits ; vous ne s^avez pas 

ERGÀSTE. 

Quant à vos esprits , le vôtre me parait Uen vif, 
bien sensible , bien délicat. 

LA MABQUISB. 

Vous biaisez ; c'est vain et emporté que vous vou- 
lez dire. 

SCÈNE XIÏI. 

LA MARQUISE, ERGASTE, LISETTE. 

LA MÀUQUISC*. 

Mais que vient faire ici Lisette ? A qui en voulez- 
vous ? 

LISETTE. 

A monsieur, madame. Je viens vous avertir d'une 
chose, monsieur. Vous savez que tantôt Frontin a ose 
dire à Dorante même qu' Araminte était beaucoup 
plus belle que ma maîtresse ? 

LA MARQUISE. 

Quoi ! qu'est- ce donc, Lisette? est-ce que nos 
beautés ont déjà été débattues ? 

LISETTE. 

Oui, madame-, et Frontin vous mettait bien au- 
dessous d' Araminte, elle présente et moi aussi. 



SCÈNE XIII. 407 

LA MARQUISE. 

Elle présente ! qui répondait ? 

LISETTE. 

Qui laissait dire. 

LÀ MÀKQUISEy riant. 

Eh ! mais , conte-moi donc cela \ comment ! je suis 
en procès sur d'aussi grands intérêts , et je n'en savais 
rien ! di bien ? 

LISETTE. 

Ce que je veux apprendre à monsieur, c'est que 
Frontin dit qu'il est arrivé dans le temps que Dorante 
se fâchait, s'emportait contre lui en faveur de ma- 
dame. 

LA MARQUISE. 

Il s'emportait, dis-tu? toujours en présence d'Ara- 
minte? 

LISETTE. I 

Oui , madame : sur quoi Frontin dit donc que vous 
êtes arrivé, monsieur; que vous avez demandé à 
Dorante de quoi il se plaignait , et que , l'ayant su , 
vous avez extrêmement loué son avis, je dis l'avis de 
Frontin ; que vous y avez applaudi , et déclaré que 
Dorante était un flatteur ou n'y voyait goutte. Voilà 
cç que cet effronté publie, et j'ai cru qu'il était à 
propos de vous informer d'un discours qui ne con- 
vient ni à vous ni à madame. 

LA M A IVQ OISE, riant. 

Le rapport de Frontin est-il exact , monsieur ? 




4o8 LES SINCÈRES, 

ERGASTE. 

Cest un sot, il en dit beaucoup trop : il est faux 
que je Taie applaudi ou loué ; mais comme il ne s'agis- 
sait que de la beauté, quon ne saurait contester à 
Araminte , je me suis, contenté de dire froidement 
que je ne voyais pas qu'il eût tort. 

LA ne A R QUI SE y d^ui âir criUqae et stfâeiuc. 

U est vrai que ce n'est pas là applaudir; ce n est 
que confirmer, qu'appuyer la chose. 

ERGASTE. 

Sans doute. 

LA XARQUISE.. 

Toujours devant Araminte? 

ERGASTE. 

Oui; et j*ai même ajouté, par une estime particu- 
lière pour vous , que vous seriez de mon avis vous- 
même*. 

LA MARQUISE. 

Ah ! VOUS m'excuserez ; voilà où l'oracle s^est trop 
avancé. Te ne justifierai point votre estime : j'en suis 
fôchée ', mais je connais Araminte, et je n'irai point 
confirmer aussi une décision qui lui tournerait la tête , 
car eUe est si sotte ! Je gage qu'elle vous aura cru , et 
il n'y aurait plus moyen de vivre avec elle. Laissez-^ 
nous , Lisette. 



SCENE XIV. 409 

SCÈNE XIV. 

LA MARQUISE, ERGASTE- 

LA MARQUISE. 

Monsieur^ TOUS m'avez rendu compte de yotre 
cœur ; il est juste qne je vous rende compte du mien. 

ERGASTE. 

Voyons. 

LA MARQUISE. 

Ma première inclination a ëtë mon mari , qui va- 
lait mieux que vous , Ergaste , soit dit sans rien dîmi« 
nuer de Testime que vous mentez. 

ERGASTE. 

Après , madame. 

LA MARQUISE. 

Depuis SSL mort, je me suis senti, il y a deux ans, 
quelque sorte de penchant pour un étranger qui de- 
meura peu de temps à Paris , que je refusai de voir, et 
que je perdis de vue ; homme à peu près de votre 
taille, ni mieux ni plus mal fait; de ces figures passa- 
bles, peut- être un peu plus remplie, un peu moins 
fluette, un peu moins déchamëe que la vôtre. 

ERGASTE. 

Fort bien. Et de Dorante, que m'en direz -vous , 
madame ? 

LA MARQUISE. 

Qu'il est plus doux, plus complaisant; qu'il a la 



4io LES SINCERES, 

mine an peu plus distinguée , et qu'il pense plus mo- 
destement de lui que vous -, mais que vous plaisez 
davantage. 

EtGASTE. 

Tai tort aussi, très-tort^ mais ce qui me surprend , 
c'est qu'une figure aussi chëtive que la mienne , qu un 
homme aussi défigurable, aussi revéche, aussi forte- 
ment infatué de lui-même, ait pu gagner votre cœur. 

LA MARQUISE. 

Est-ce que nos coeurs ont de la raison ? U entre 
tant de caprices dans les inclinations ! 

ERGASTE. 

u vous en a fallu des plus déterminés pour pouvoir 
» m'aimer avec de si terribles défauts, qui sont peut- 

être vrais , dont je vous suis obligé de m'avertir, mais 
que je ne savais guère. 

LA MARQUISE. 

Eh ! savais- je , ifioi , que j'étais vaine , laide et mu- 
tine? Vous me l'apprenez, et je vous rends instruc- 
tion pour instruction. 

i 

' ERGASTE. 

! Je tâcherai d'en profiter *, tout ce que je crains, 

c'est qu'un homme aussi commun, et qui vaut si 
^ peu , ne vous rebute, 

LA MARQUISE, froiJenenl. 

Eh{ dès que vous pardonnez à mes désagrémens, 
il est juste que je pardonne à la petitesse de votre 
mérite. 



^y 



SCENE XIV. 4ii 

ERGASTE. 

Vous me rassurez. 

LA MARQUISE, ipart. 

Personne ne viendra-t-il me délivrer de lui ? 

ergastk. 
Quelle heure est-il ? 

LA marquise. 

Je crois qu il est tard. 

ERGASTE. 

Ne trouvez-vous pas que le temps se brouille ? 

LA MARQUISE. 

Oui ', nous aurons de Forage. 

(Ils fontqaelqae temps sans parler.) 
ERGASTE. 

Je suis d'avis de vous laisser ; vous me paraissez 



rêver. 



LA MARQUISE. 

Non \ c'est que je m'ennuie -, ma sincérité ne vous 
choquera pas. 

ERGASTE. 

Je vous en remercie , et je vous quitte \ je suis vo- 
tre serviteur. 

LA MARQUISE. 

Allez, monsieur... A propos, quand vous écrirez à 
voire frère, n'allez pas si vite sur les nouvelles de 
notre mariage. 

ERGASTE. 

Madame , je ne lui en dirai plus rien. 






4i2 LES SINCÈRES, 

SCÈNE XV. 

LA MARQUISE^ un momentseule; LISETTE. 

LA MARQUISE, aeale. 

Ah ! je respire. Quel homme avec son imbécille 
sincëritë ! Assurément , s'il dit vrai , je ne suis pas une 
jolie personne. 

LISETTE. 

Eh bien ! madame, que dites-vous d'Ergaste ? E^t- 
il assez étrange ? 

LA MARQUISE. 

Eh mais, après tout, peut-être pas si étrange, Li- 
sette^ je ne sais plus quen penser moi-même. Il a 
peut-être raison. Je me mé&e de tout ce qu on m'a 
dit jusqu ici de flatteur pour moi, et surtout de ce que 
m'a dit ton Dorante que tu aimes tant , et qui doit 
être le plus grand fourbe , le plus grand menteur avec 
ses adulations. Ah ! que je me sais bon gré de Favoir 
rebuté ! 

LISETTE. 

Fort bien ! c'est-à-dire que nous sommes tous des 
aveugles. Toute la terre s'accorde à dire que vous 
êtes une des plus jolies femmes de France , je vous 
épargne le mot de belle , et toute la terre en a menti. 

LA MARQUISE. 

Mais , Lisette , est - ce qu'on est sincère ? toute la 
terre est polie... 



SCÈNE XV. 4i3 

LISETTE. 

Oh ! vraiment, oui^ le témoignage d'un hypocon- 
dre est bien plus sûr. 

LA XÀRQUISE. 

I 

Il peut se tromper, Lisette -, mais il dit ce qu'il voit. 

LISETTE. 

OÙ a-t-il donc pris des yeux? Vous m'impatientez ^ 
je sais bien qu'il y a des minois d'un mérite incertain, 
qui semblent jolis aux uns , et qui ne le semblent pas 
aux autres -, et si vous aviez un de ceux-là , qui ne 
laissent pas de distinguer beaucoup une femme , j'ex- 
cuserais votre méfiance. Mais le vôtre est charmant ; 
petits et grands , jeunes et vieux, tout en convient, 
jusqu'aux femmes; il n'y a qu'un cri là -dessus. 
Quand on me donna à vous^ que me dit -on? Vous 
allez servir une dame charmante. Quand je vous vis , 
comment vous trouvai-je? charmante. Ceux qui vien- 
nent ici, ceux qui vous rencontrent, comment vous 
trouvent - ils ? charmante. A la ville, aux champs, 
c'est le même écho -, partout charmante. Que diantre! 
y a - 1 - il rien de plus confirmé , de plus prouvé , de 
plus indubitable ? 

LÀ MARQUISE. 

Il est vrai qu'on ne dit point cela d'une figure ordi- 
naire ; mais tu vois pourtant ce qui m'arrive ? 

LISETTE, en colère. 

Pardi ! vous avez un furieux penchant à vous ra- 
baisser ; je n'y saurais tenir ; la petite opinion que 
vous avez de vous est insupportable. 



4i4 l'Es SINCÈRES, 

LA XARQDISE. 

Ta colère me divertit, 

LISETTE. 

Tenez, il vous est venu tantôt compagnie ; il y avait 
des hommes et des femmes. Tëtais dans la salle d^en 
bas , quand ils sont descendus -, j'entendais ce qu^ils 
disaient ] ils parlaient de vous , et précisément de 
beauté, d'agrémens. 

LA MARQUISE. 

En descendant '? 

LISETTE. 

Oui , en descendant ; mais il faudra que votre mi- 
santhrope les redresse , car ils étaient aussi sots que 
moi. ^ 

LA MARQUISE. 

Et que disaient41s donc? 

LISETTE. 

Des bêtises \ ils n'avaient pa^ le sens commun ; c'é- 
taient des yeux fins, un regard vif, une bouche, un 
sourire, un teint, des grâces! enfin des visions, des 
chimères. 

LA MARQUISE. 

Et ils ne te voyaient point ? 



■ En descendant? Quel tTAÎt parfait de naturel ! La maitpiisey 
cnivrëed'un cîogc si flatteur et Toulant dissimuler sa joie, aflecte 
un« indiflëreDce qui a laissé son attention se fixer priocipalement 
sur la circonsUnce la moins importante dn récit de Lisette. 



SCENE XVL 4i5 

LISETTE. 

Oh ! vous me feriez mourir \ la porte était fermée 
sur moi. 

LA. MARQUISE. 

Quelqu'un de mes gens pouvait être là ; ce n'est 
pas par vanité, au reste, que je suis en peine de sa- 
voir ce qui en est 5 car est-ce par là qu'on vaut quel- 
que chose ? non ; c'est qu'il est bon de se connaître. 
Mais voici le plus hardi de mes flatteurs. 

LISETTE. 

U n'en est pas moins outré des impertinences de 
Frontin dont il a été témoin. 

SCÈNE XVL 

LA MARQUISE, DORANTE, LISETTE. 

LA MAUQUISE. 

Eh bien ! monsieur, prétendez - vous que je vous 
passe encore vos soupirs, vos je vous adore, vos 
enchantemens sur ma personne? Venez -vous encore 
m'entretenir de mes appas? J'ai interrogé un homme 
vrai pour achever de vous connaître ; j'ai vu Ergaste : 
allez savoir ce qu'il pense de moi ^ il vous dira si je 
dois être contente du sot amour -propre que vous 
m'avez supposé par toutes vos exagérations. 

LISETTE. 

Allez , monsieur ^ il vous apprendra que madame 
est laide. 



4i6 LES SINCÈRES, 

DOmAlfTE. 

Comment ? 

LISETTE. 

Oui , laide -, c'est une nouvelle découverte ; à la 
vérité , cela ne se voit qu'avec les lunettes d*Ergaste. 

LÀ XAEQUISE. 

U n'est pas question de plaisanter; peu m'importe 
ce que je suis à cet égard; ce n'est pas l'intérêt que 
j'y prends qui me fait parler : pourvu que mes amis me 
croient le cœur bon et l'esprit bien fait, je les quitte 
du reste. Mais qu'un homme que je voulais estimer, 
dont je voulais être sûre, m'ait regardée comme une 
femme dont il croyait que ses flatteries démonte- 
raient la petite cervelle , voilà ce que je lui reproche. 

DORANTE, Ttrenent. 

Et moi, madame, je vous déclare que ce n'est plus 
ni vous ni vos grâces que je défends. Vous êtes fort 
libre de penser de vous ce qu'il vous plaira , je ne m'y 
oppose point ; mais je ne suis ni un adulateur ni un 
visionnaire, j'ai les yeux bons, j'ai le jugement sain, 
je sais rendre justice , et je soutiens que vous êtes une 
des femmes du monde la plus aimable, la plus tou- 
chante ; je soutiens qu'il n'y aura point de contradic- 
tion là- dessus ; et tout ce qui me fôche en le disant, 
c'est que je ne saurais le soutenir sans faire Téloge 
d'une personne qui m'outrage, et que je n'ai nulle 
envie de louer. 

LISETTE. 

Je suis de même ; on est fôché du bien qu'on dit 
d'eUe. 



SCÈNE XVI. 417 

LA MARQUISE. 

Maïs, comment se peut -il qu'Ergaste me trouve 
diDbrme , et tous charmante ? Comment cela se peut- 
il ? Cest pour yotre honneur que j'insiste ', les senti- 
mens varient - ils jusque - là ? Ce n*est jamais que du 
plus au moins qu'on diffère \ mais du bl^nc au noir , 
du tout au rien, je m*y perds. 

DOBANTE, TÎTement. 

Ergaste est un extravagant^ la tête lui tourne ; cet 
esprit-là ne fera pas bonne fin. 

LISETTE. 

Lui ? je ne lui donne pas six mois sans avoir besoin 
d'être enfermé. 

DOEAHTE. 

Parlez , madame *, car je suis piqué ; c'est votre sin- 
cérité que j'interroge. Vous êtes-vous jamais présen- 
tée nulle part, au spectacle, en compagnie, que 
vous n'ayez fixé les yeux de tout le monde , qu'on ne 
vous y ait distinguée ? 

LA MARQUISE. 

Mais... qu'on ne m'ait distinguée.... 

DORANTE. 

Oui, madame, oui ^ je m'en fierai à ce que vous en 
savez \ je ne vous crois pas capable de me tromper. 

LISETTE* 

Voyons comment madame se tirera de ce pas-ci \ 
il faut répondre. 

5. 27 



4i8 LES SINCÈRES, 

LA MARQUISE. 

Eh bien ! j'avoue que la question m'embarrasse. 

DORABTE. 

Eh ! morbleu ! madame , pourquoi me condamnez- 
vous donc ? 

• LA MAIQVISE. 

Mais cet Ergaste ? 

LISETTE. 

Mais cet Ergaste est si hypocondre , qu'il a l'extra- 
vagance de trouver Araminte mieux que vous. 

DOEAHTE. 

Et cette Araminte est si dupe, qu^elieen est émue, 
qu'elle se rengorge et s'en estime plus qu'à Fordi- 
naire. 

LA MAIQUISE. 

Tout de bon ? cette pauvre petite femme ! ah ! ah ! 
ah ! ah !... Je voudrais bien voir Pair qu'elle a dans sa 
nouvelle fortune -, elle est donc bien gonflée ? 

DOEANTE. 

Ma foi, je l'excuse ^ il n'y a point de femme, en 
pareil cas, qui ne se redressât aussi bien qu'elle. 

LA XARQOISE. 

Taisez - vous , vous êtes un fripon ^ peu s'en faut 
que je ne me redresse aussi, moi. 

DORANTE. 

Je parle d'elle, madame, et non pas de vous. 

LA XAHQT7I8B. 

U est vrai que je me sens obligée de dire, pour votre 



SCÈNE XVI. 419 

justification , qu'on a toujours mis quelque différence 
entre elle et moi ; je ne serais pas de bonne foi , si je 
le niais ; ce n*est pas qu'elle ne soit aimable. 

DORAITTÇ. 

Très-aimable ^ mais en fait de grâces il y a bien des 
degrés. 

LA MARQUISE. 

J*en conviens ; j'entends raison quand il faut. 

DOEANTE. 

Oui , quand on vous y force. 

LA MARQUISE. 

Eh ! pourquoi est-ce que je dispute ? ce n est pas 
pour moi , c'est pour vous ^ je ne demande pas mieux 
que d'avoir tort pour être satisfaite de votre carac- 
tère. 

DORABTE. 

Ce n'est pas que vous n'ayez vos défauts \ vous en 
avez, car je suis sincère aussi, moi , sans me vanter 
de l'être. 

LA MARQUISE, ^toan^t. 

Ah ! ah ! mais vous me charmez , Dorante ; je ne 
vous connaissais pas. Eh bien ! ces défauts , je veux 
que vous me les disiez, au moins \ voyons. 

DORAHTE. 

Oh ! voyons. Est-il permis , par exemple , avec une 
figure aussi distinguée que la vôtre, et faite au tour, 
est-il permis de vous négliger quelquefois autant que 
vous le faites ? 



420 LES SINCÈRES, 

LA MAmQUISE. 

Que voulez - vous ? c^est distraction, c*est souvent 
pur oubli de moi-même. 

DORANTE. 

Tant pis-, ce matin encore vous marchiez toute 
courbée , pliée en deux comme une femme de quatre- 
vingts ans, et cela avec la plus belle taille du monde. 

LISETTE. 

Oh ! oui ; le plus souvent cela va comme cela peut. 

LA MARQUISE. 

£h bien ! tu vois , Lisette ; en bon français, il me dit 
que je ressemble à une vieille, que je suis contrefaite, 
que j'ai mauvaise façon \ et je ne m'en fâche pas, je 
Ten remercie. D'où vient ? c'est qu'il a raison et qu'il 
parle juste. 

DORANTE. 

J'ai eu mille envies de vous dire comme aux en- 
fans : Tenez-vous droite. 

LA MARQUISE. 

Vous ferez fort bien. Je ne vous rendais pas justice. 
Dorante \ et encore une fois il faut vous connaître. Je 
doutais même que vous m'aimassiez , et je résistais à 
mon penchant pour vous. 

DORANTE. 

Ah ! marquise ! 

LA MARQUISE. 

Oui , j'y résistais ; mais j'ouvre les yeux , et tout à 



SCÈNE XVII. 42r 

Fheure vous allez être venge. Ecoutez -moi , Lisette; 
le notaire d'ici est actuellement dans mon cabinet qui 
m'arrange des papiers. Allez lui dire qu'il tienne tout 
prêt un contrat de mariage, (a Donme.) Voulez - vous 
bien qu'il le remplisse de votre nom et du mien , 
Dorante ? 

DORA If TE 9 laibaitantU mtÎD. 

Vous me transportez j madame ! 

LA MARQUISE. 

Il y a long-temps que cela devrait être fait. Allez , 
Lisette, et approchez-moi cette table-, y a-t-il dessus 
tout ce qu'il faut pour écrire ? 

LISETTE. 

Oui , madame ^ voilà la table ^ et je cours au no- 
taire. 

LA MARQUISE. 

N'est-ce pas Aramînte que je vois ? que vient-eUe 
nous dire ? ' 

SCÈNE XVII. 

ARAMINTE, LA MARQUISE, DORANTE. 

ARAMIHTE, cnrianl. 

Marquise , je viens rire avec vous d'un discours sans 
jugement , qu'un valet a tenu et dont je sais que 
vous êtes informée. Je vous dirais bien que je le dés- 
avoue*, mais je pense qu'il n'en est pas besoin. Vous 
me faites apparemment la justice de croire que je me 



422 LES SINCÈRES, 

connais, et que je sais à quoi m*en tenir sur pareille 
folie. 

LA MARQUISE. 

De grâce , permettez - moi d'écrire un petit billet 
qui presse; il n'interrompra point notre entretien. 

AEAMinTE. 

Que je ne vous gène point. 

LA MARQUISE, ëcrÎTant. 

Ne parlez-vous pas de ce qui s'est passé tantôt de- 
vant vous , madame? 

AEAMINTE. 

De cela même. 

LA MARQUISE. 

Eh bien ! il n'y a plus qu'à vous félidter de votre 
bonne fortune. Tout ce qu'on y pourrait souhaiter de 
plus, c'est qu'Ergaste fût un meilleur juge. 

• ARAMINTE. 

C'est donc par modestie que vous vous méfiez de 
son jugement) car il vous a traitée plus favorablement 
que moi \ il a décidé que vous plaisiez davantage, et 
je changerais bien mon partage contre vous. 

LA MARQUISE. 

Oui-dà;je sais qu'il vous trouve régulière, mais 
point touchante ; c'est- à- dire , que j'ai des grâces et 
vous des traits ^ mais je n'ai pas plus de foi à mon 
partage qu'au vôtre; je dis le vôtre (eiie w Ut* «pràt avo&r 
pUtf MO ]»iu«o, parce qu'entre nous nous savons que nous 
ne sommes belles ni l'une ni l'autre. 



SCtNE XVIII. 4'23 

▲RAXINTE. 

Je croirais assez la moitié de ce que vous dites. 

LÀ MARQUISE, pUiMoUnt. 

La moitié! 

DORANTE ,\les interrompaal. 

Madame , vous faut-il quelqu^un pour donner vo- 
tre billet ? souhaitez-vous que j^appelle? 

LÀ MARQUISE, k Araminte. 

Non ; je vais le donner moi-même ; pardonnez si je 
vous quitte, madame^ j'en agis sans façon. 

SCÈNE XVIII. 

ERGASTE, ARAMINTE. 

ER6ASTE. 

Jb ne sais si je dois me présenter devant vous. , 

ARAMINTE. 

Je ne sais pas trop si je dois vous regarder moi- 
même \ mais d'où vient que vous hésitez ? 

ERGASTE. 

Cest que mon peu de mérite et ma mauvaise façon 
m'intimident ; car je sais toutes mes vérités , on me 
les a dites. 

ARAMINTE. 

J'avoue que vous avez bien des défauts. 

ERGASTE. 

Auriez- vous le courage de me les passer ? 



4a4 LES SINCERES, 

AaAMZNTB. 

Vous êtes un homme si particulier ! 

ERGISTE. 

D*accord. 

ÀRIXINTB. 

Un enfant sait mieux ce qu'il vaut, se connaît 
mieux que vous ne vous connaissez. 

ERGÀSTE. 

Ah ! que me voilà bien ! 

IRAMIRTE. 

Défiant sur le bien qu'on vous veut jusqu'à en être 
ridicule. 

ERGÂSTE. 

C'est que je ne mérite pas qu'on m'en veuille. 

ARÀXX1ÎT8. 

Toujours concluant que vous déplaisez. 

ERGA8T1S. 

Et que je déplairai toujours. 

ARAMINTE. 

Et par-là toujours ennemi de vous-même : en voici 
une preuve ; je gage que vous m'aimiez , quand vous 
m'avez quittée ? 

ERGASTE. 

Cela n'est pas douteux. Je ne l'ai cru autrement que 
par pure imbécillité. 

aramiute. 

Et qui plus est , c'est que vous m'aimez encore , 
c'est que vous n'avez pas cessé d'un instant. 



SCENE XIX. 4^5 

EBGÀSTE. 

Pas d'une minute. 

SCÈNE XIX. 

ARAMINTE, ERGÂSTE, LISETTE. • 

LI SETTB y donnant an billet à Ergatte. 

Tekez, monsieur, voilà ce qu*on vous envoie. 

EAGASTE. 

De quelle part? 

LISETTE. 

De celle de ma msdtresse. 

ERGASTE. 

Eh ! où est-elle donc ? 

LISETTE. 

Dans son cabinet, d*où elle vous fait ses compli- 
mens. 

ERGASTE. 

Dites-lm que je les lui rends dans la salle où je suis. 

LISETTE. 

Ouvrez , ouvrez. 

ERGASTE, lisant. 

« Yous n'êtes pas au fait de mon caractère ; je ne sois 

« peut-être pas mieux an fait du vôtre. Quittons- nous , 

« monsieur, actuellement; nous n'avons point d'autre 
« parti à prendre. » 

ERGASTE, rtndant U billet. 

Le conseil est bon. Je vais dans un moment l'assu- 
rer de ma parfaite obéissance. 



426 LES SINCÈRES, 

LISETTE. 

Ce n*est pas la peine-, vous Fallez voir paraître, et 
je ne suis envoyée que pour vous préparer sur votre 
disgrâce. 

SCÈNE XX.. 

ERGASTE, ARAMINTE. 

EBGÀ8TE. 

Madame , j*ai encore une chose à vous dire. 

AEAXIHTE. 

Quoi donc? 

SEGA8TB. 

Je soupçonne que le notaire est là-dedans qui passe 
un contrat de mariage; n'écrira- t-il rien en ma fa- 
veur? 

AEAMIVTE. 

En votre faveur! mais vous êtes bien hardi ; vous 
avez donc compté que je vous pardonnerais ? 

N BEGASTB. 

Je ne le mérite pas. 

aeaminte. 

Cela est vrai, et je ne vous aime plus ; mais quand 
le notaire viendra , nous verrons. 



SCÈNE XXI. 427 

SCÈNE XXI. 

LA MARQUISE, ERGASTE, ARAMINTE, 
DORANTE, LISETTE, FRONTIN. 

LA MAEQUI8B. 

Eagastb, ce que je vais vous dire vous surprendra 
peut-être*) c'est que je me marie : n'en serez -vous 
point f&ché ? 

BRGASTB. 

Eh ! madame , non ; mais àqui? 

LA XARQirXSS) donaaatlamiinàDonauqaiUUiM. 

Ce que vous voyez vous le dit. 

BEGASTB. 

Ah ! Dorante, que j'en ai de joie ! 

LA MARQUISE. 

Notre contrat de mariage est passe. 

BRGASTB. 

C'est fort bien fait. (A Anmiau.) Madame, dirai- je 
aussi que je me marie ? 

LA XARQtriSB. 

Vous vous mariez ! à qui donc ? 

ARAMINXB, âonnant la nuia è Ergute. 

Tenez •, voilà de quoi répondre. 

BRGASTB, luibaUfenllamain. 

Ceci vous l'apprend, marquise. On me fait grâce, 
tout fluet que je suis. 



428 LES SINCÈRES, 

LA. Xi&QUISB, atccjoM. 

Quoi ! c*est Araminte qae voas épousez ? 

ARÂmiTTE. 

Notre contrat était presque passé ayant le vôtre. 

ERGÀSTE. 

Oui^ c'est madame que j*aime, que j'aimais, et que 
j'ai toujours aimée, qui plus est. 

LÀ MARQUISE. 

Ah ! la comique aventure ! je ne vous aimais pas 
non plus , Ei^te , je ne vous aimais pas ; je me trom- 
pais, tout mon penchant était pour Dorante. 

DOaAnTB, lui praiftnt U main. 

Et tout mon cœur ne sera jamais qu'à vous. 

BE G A STE , reprenaat la main d*Anminta. 

Et jamais vous ne sortirez du mien. 

LA MARQUISE, rianU 

Ah ! ah ! ah ! nous avons pris un plaisant détour 
pour arriver là. Allons , belle Araminte , passons dans 
mon cabinet pour signer, et ne songeons qu'à nous 
réjouir. 

FRONTIK. 

Enfin nous voilà délivrés l'un de l'autre ; j*ai envie 
de t'embrasser de joie. 

LISETTE. 

Non *, cela serait trop fort pour moi j mais je te per- 



SCÈNE XXI. 429 

mets de baiser ma main , pendant que je dëtoome la 
tête. 

FIlOVTIIf) M cachant arec ion chapeau. 

Non 'j voilà mon transport passé , et je te salue en 
détournant la mienne. 



FIN DES SINCERES. 



i 



L'ÉPREUVE , 

GOMÉDIB EN UN ACTE ET EN PROSE, 

Refircteiitée pcmr It première fois par les conédiciis italiens , 

le 19 novembre 1740. 



JUGEMENT 

SUE 

L'ÉPREUVE. 



A quoi bon éprouver une femme qu^on aime et dont on 
croit être aimé ? De deux choses l'une. Ou l'épreuve dé- 
truira la croyance flatteuse dont on pouvait jouir ; et l'on 
ne devra s'en prendre qu'à soi* même , car on aura fait 
naître pour sa maîtresse une tentation de faillir qu'elle 
n'aurait peut-être jamais rencontrée si vive ni si at- 
trayante. Ou l'épreuve confirmera les motifs que l'on avait 
de se croire heureux ; mais albi*s de nouveaux sujets de 
méfiance ne manqueront pas de surgir de la nature même 
de ce caractère qui avait accueilli un premier soupçon ; 
et l'on n'aura rien fait par une première ni par une se- 
conde épreuve , il faudra recommencer toujours sur nou- 
veaux frais. Ajoutez à cela que l'objet aimé , s'il est flatté 
de causer une inquiétude jalouse , alors qu'il est lui-même 
dans toute l'ardeur de la passion , peut néanmoins en gar- 
der un souvenir qui devienne amer et irritant , dès qu'à 
l'amour aura succédé en lui le refroidissement , puis la 
réflexion. 

Marivaux n'y a pas regardé de si près, et sans s'occuper 
des conséquences , il a voulu simplement analyser les sen- 
mens d'une jeune fille na'ive et tendre que l'on met à 
l'épreuve. Il a rempli cette tâche avec sa délicatesse et sa 
finesse accoutumées. 

Lucidor , fils d'un riche négociant qui lui a laissé plus 
5. 28 



434 JUGEMENT 

de cent mille livres de rente , était venu visiter une terre 
achetée pour lui par son homme d'affaires. Il y est tombé 
malade et a été soigné par une madame Argante et sa fille, 
jeune personne dont il est devenu amoureux. Mais cette 
madame Argante , demi-bourgeoise et demi-campagnarde , 
n'est que la concierge du château. Avant donc d'offrir sa 
main et sa fortune à Angélique, Lucidor, qui d'ailleurs 
u*a pas encore prononcé le mot d'amour et s'en est tenu 
aux protestations d'amitié et de reconnaissance , veut sa- 
voir s'il est aimé po«r lui-même ou pour ses cent mille 
livres de rente. Gela peut faire question. Il déclare à An- 
gélique que , pour la payer de ses soins et de ses bontés , 
il a résolu de la marier à un de ses amis, homme d'une 
grande fortune , qui a la singulière fantaisie de n'exiger 
dans sa future épouse que des grâces, de la beauté et des 
vertus. Au portrait qu'il fait de cet original» Angélique 
croit s'apercevoir qu'il s'agit de lui <- même , et elle ac- 
cepte , sans trahir toutefois entièrement son secret. Quel 
désappointement, lorsqu'elle voit qu'il s'agissait vérita- 
blement d'un tiers pour prétendu ! et quel prétendu ! 
C'est Frontin , laquais habillé en richard , mandé exprès 
de Paris par son maître. Elle le refuse , elle se désespère, 
et voudrait haïr Lucidor. Survient alors Biaise , autre pré- 
tendant , qui la presse de prononcer enfin sur son sort en 
termes clairs et positifs. 

Ce Biaise , soit dit en passant , est le caractère le plus 
comique et aussi le plus neuf de la pièce. Fermier aisé du 
village , il aime d'abord Angélique , ou plutôt les cinq 
mille livres qu'elle doit avoir en mariage , et il est fâché 
d'apprendre qu'il arrive de Paris un rival pour lui trop 
redoutable. Mais Lucidor lui promet douze mille livres 
pour le dédommager , s'il échoue ; et le voilà console , le 



SDR L'ÉPREUVE. 435 

voilà désireax d'ëchouer. Il est toutefois obligé , c'est la 
condition qui lui est imposée par Lucidor, de courtiser 
Angélique , de travailler à lui plaire. On sent combien sa 
position est plaisante. 

Biaise vient donc , afin de remplir un devoir rigoureux , 
presser Angélique de se déclarer ; et celle-ci se déclare 
pour lui , uniquement par dépit de ce qu'il l'a compro- 
mise et déconcertée , en a£Eirmant qu'elle aime Lucidor. 
Biaise alofs cherche à s'excuser et allègue qu'il n'est pas 
assez riche pour madame Argante qui le refusera. Lucidor 
lève encore cet obstacle par la ■ promesse de vingt mille 
livres en faveur de ce mariage. Mais voici qu'Angélique 
ne veut plus épouser Biaise , s'il a la lâcheté , dit-elle y 
d'accepter ce présent de noces. Le pauvre fermier sera 
forcé , non sans regretter les vingt mille livres , de retour- 
ner à Lisette qu'il a toujours préférée. 

Lucidor, resté seul avec Angélique, touché de sa dou- 
leur, avoue qu'il l'aime , obtient d'elle le même aveu et 
tombe à ses genoux. C'est un peu tard ; et jusqu'à ce qu'il 
en vienne-là , l'on ne peut ^'empêcher de remarquer avec 
Lisette que ce M. Lucidor est un grand marieur de filles. 
A peine peut-il justifier son étrange conduite par ces mots 
qui lai échappent dans la scène d'explication : Hélas ! 
Angélique , sans la haine que vous m'avez déclarée , et qui 
mi' a paru si vraie, si naturelle , f allais me proposer moi^ 



même. 



Cette pièce eut beaucoup de succès , et le méritait. 
Elle est la dernière qui ait été donnée au Théâtre -Italien 
par Marivaux. Elle est restée au courant du répertoire du 
Théâtre-Français , et il en est peu que l'on voie plus sou- 
vent et avec plus de plaisir. 



' 



PERSONNAGES. 



MADAME ARGANTE. 
ANGÉLIQUE, sa fille. 
LISETTE, saivante. 
LUGIDCm, aniaDt d'Angélique. 
FRONTIN, valet de Lucidor. 

M* BLAISE, Jeune fermier du village. 



La scène se Jpasse à la campagne , dans une terre appartenant 

depuis peu à Lucidor. 



L'ÉtREUVE. 



mm 



SCENE I. 

LUCIDOR, FRONTIN, en bottes et en habit de mattre. 

LUGIDOR. 

£iif TROUS dans cette salle. Tu ne fais donc que d'ar- 
jiver ? 

Je viens de mettre pied à terre à la première hôtel- 
lerie du village ; j'ai demande le chemin du château, 
suivant Fordre de votre lettre; et me voilà dans Të- 
quipage que vous m'avez prescrit. De ma figure qu'en 
dites-vous? (Um reioorne.) Y Tecounaissez-vous votTC 
valet de chambre , et n'ai-je pas Tair un peu trop 
seigneur? 

LUGlDOR. 

Tu es comme il faut. A qui t'es-ta adressé ea en^ 

trant? 

Fnosrjiir. 

Je n'ai rencontré qu'un petit garçon dans la cour, 
et vous avez paru. A présent, que voulez-vous faire 
de moi et de ma bonne mine? 

LÛCÎDOa. 

Te proposer pour époux à une très-aimable fille. 



'j- 



438 L'EPREDVE, 

feoutin. 

Tout de bon! ma foi, monsieur, je soutiens que 
vous êtes encore plus aimable qu'elle. 

LtJCIDOR. 

Eh ! non , tu te trompes \ c'est moi que la chose 
regarde. 

FEONTIN. 

En ce cas-là je ne soutiens plus rien. 

LUCIDOR. 

Tu sais que je suis venu ici il y a près de deux 
mois , pour y voir la terre que mon homme d'affaires 
m'a achetée. J'ai trouve dans le château une madame 
Ârgante, qui en était comme la concierge , et qui est 
nne petite bourgeoise de ce pays -ci. Cette bonne 
dame a une fille qui m'a charmée; et c'est pour elle 
que je veux te proposer. 

FROUTIN, rÎMt. 

I 

Pour cette fille que vons aimez ! la confidence est 
gaillarde I Nous serons donc trois ? Vous traitez cette 
affaire-ci comme une partie de piquet. 

LUCIDOA. 

Écoute-iftoi donc, j'ai desëéin de Tépouser moi- 
même. 

FKOZfTAlf* 

Je vous entends bien, quand je l'aurai épousée. 

JLUCiDOIlé 

Me laisseras-tu dire? Je te présenterai sur le pied 



SCÈNE I. 439 

d'un homme riche et mon ami , afin de voir si elle 
m'aimera assez pour te refuser. 

FBONTIN. 

Ah ! c'est une autre histoire *, et cela étant , il y a 
une chose qui m'inquiète. 

LUGIDOR. 

Quoi? 

FROMTIN. 

C'est qu'en venant, j'ai rencontré près de l'hôtel- 
lerie une fille qui ne m'a pas aperçu, je pense, qui 
causait sur le pas d'une porte, mais qui m'a bien la 
mine d'être une certaine Lisette que j'ai connae à 
Paris il y a quatre ou cinq ans, et qui était à une 
dame chez qui mon maitreaUait souvent. Je n'ai vu 
cette lisette-là que deux ou trois fois ; mais comme 
elle était jolie, je lui en ai conté tout autant de fois 
que je l'ai vue ; et cela vous grave dans l'esprit d'unç 

fiUe. 

1.VC1DOE. 

Mais, vraiment, il y en a une chez madame Argante 
de ce nom-là , qui est du village , qui y a toute sa fa- 
mille , et qui a passé en effet quelque temps à Paris 
avec une dame du pays. 

FEOHTIZr* 

Ma foi , monsieur , la friponne me reconnaîtra : il y 
a de certaines tournures d'homme qu'on n'oublie 
point. 

LUCIDOR. 

Tout le remède que j'y sache , c'est de payer d'ef- 



44o UÉPREDVE, 

fronterie et de lui persuader qu elle se trompe. 

FKOlfTIlf. 

Oh ! pour de reffronterie , je suis en fonds. 

LUCIDOR. 

N'y a-t-il pas des hommes qui se ressemblent tant, 
qu on s*y méprend ? 

FRONTIS. 

Allons, je ressemblerai , voilà tout -, mais dites-moi, 
monsieur, souffriricz-vous un petit mot de représen- 
tation? 

LUCIDOR. 

Parie. 

FROIiTIN. 

Quoique à la fleur de votre âge , vous êtes toat-à- 
fait sage et raisonnable ; il me semble pourtant que 
votre projet est bien jeune. 

LUCIDOR, facbp. 

Hein? 

FROlITlIf. 

Doucement. Vous êtes le fils d*un riche négociant 
qui vous a laissé plus de cent mille livres de renie, 
et vous pouvez prétendre aux plus grands partis. Le 
minois dont vous parlez est-il fait pour vous appar- 
tenir en légitime mariage? Riche comme vous êtes, 
on peut se tirer de là à meilleur marché, ce me semble. 

LUClDOn. 

Tais-toi ; tu ne connais point celle dont tu parles. 
Il est vrai qu'Angélique n'est qu une simple bour- 



SCÈNE I. 44i 

geoise de campagne^ mais originairement elle me 
vaut bien, et je n'ai pas rentétement des grandes 
alliances. Elle est d'ailleurs si aimable, et je démêle, 
à travers son innocence, tant d'honneur et tant de 
vertu en elle^ elle a naturellement un caractère si 
distingué, que, si elle m'aime, commç je le crois, je 
ne serai jamais qu'à elle. 

FKONTIM. 

Comment! si elle vous aime? Est-ce que cela n'est 
pas décidé ? 

LVCIDOR. 

Non \ il n'a pas encore été question du mot d'a- 
mour entre elle et moi : je ne lui ai jnmais dit que je 
l'aime, mais toutes mes façons n'ont signifié que cela ; 
toutes les siennes n'ont été que des expressions du 
penchant le plus tendre et le plus ingénu. Je tombai 
malade trois jours après mon arrivée , j'ai été même 
en quelque danger^ je l'ai vu inquiété,' alarmée, plus 
changée que moi ; j'ai vu des larmes couler de ses 
yeux, sans que sa mère s'en aperçût. Et, depuis que 
la santé m'est revenue, nous continuons de même; 
je l'aime toujours, sans le lui dire ; elle m'aime aussi, 
sans m'en parler, et sans vouloir cependant m'en faire 
un secret : son cœur simple, honnête et vrai n'en sait 
pas davantage. 

FRONTI2I. 

Mais vous, qui en savez plus qu'elle, que ne met- 
tez-vous un petit mot d'amour en avant? il ne gâte- 
rait rien. 



444 L'EPREOVE, 

je vians tout justement vous prier de m*€n gratifier 
d'une. 

LUGIDOR. 

Voyons. 

X* BLÀISE. 

Vous savez bian , monsieur , que je fréquente chez 
madame Argante^ et sa fille Angélique allç e^t gen- 
tille , au moins. 

LUCIDOR. 

Assurément. 

M* BLÀISS, riuL 

Eh ! eh ! eh ! C'est , ne vous déplaise , que je vou- 
rais avoir sa gentillesse en mariage. 

LUCIDOR. 

Vous aimez donc Angélique ? 

M* BLAISE. 

Ah ! cette criaturé-là m'aflfolle ; j*en pars si peu 
d'esprit que j'ai. Quand il fait jour , je pense à elle; 
quand il fait nuit, j'en rêve. Il faut du remède à ça, 
et je vians envars vous à celle fin , par voûte moyen , 
pour l'honneur et le respect qu'en vous porte ici , sauf 
voûte grâce , et si ça ne vous torne pas à importunité , 
de me favoriser de queuques bonnes paroles auprès 
de sa mère, dont j'ai itou besoin de la faveur. 

Je vous entends ) vous souhaitée que j'ei^age in»- 
dame'Argante à vous donner sa fille. Et Angélique 
vous aime-l-elle ? » 



SCÈNE ÏI. 445 

M* BLÀISE. 

Oh ! dame, quand par fois je li conte ma chance, 
aile rit de tout son cœur, et me plante là. Cest bon 
signe , n*est-ce pas ? 

LUCIDOR. 

Ni bon, ni mauvais. Au surplus, comme je crois que 
madame Argaute a peu de bien , que vous êtes fermier 
de plusieurs terres, fils de fermier vous-même... 

m' BLAISE. 

Et que je sis encore une jeunesse-, je n ons que 
trente ans, et d*himeur folichonne , un Roger -Bon- 
temps. 

LUCIDOR. 

Le parti pourrait convenir, sans une difficulté. 

M* BLÀISE. 

LaqueuUe ? 



LUCIDOR. 



Cest qu'en revanche des soins que madame Ar- 
gante et toute sa maison ont eus de moi pendant ma 
maladie, j'ai songé à marier Angélique à quelqu'un 
fort riche, qui va se présenter, qui ne veut précisé- 
ment épouser qu'une fille de campagne, de famille 
honnête , et qui ne se soucie pas qu'elle ait du bien. 

X* BLÀISE. 

Morgue ! vous me faites là un vilain tour avec voûte 
avisement, monsieur Lucidor; via qui m^est bian 
rude , bian chagrinant et bian traître. Jarnigué ! 
soyons bons, je l'approuve; mais ne'foulons par- 



/ 



j 



446 L'ÉPREUVE, 

sonne ^ je sis voûte prodiain autant qu'un autre , et ne 
faut pas peser sur sti-ci , pour allëgèr sti-là. Moi qui 
avais tant de peur que vous ne mouriez \ c'était bian 
la peine de venir vingt fois demander : Comment va- \ 
t-il , comment ne va-t-il pas? V'ià-t-il pas une sank 
qui m'est bien chanceuse , après vous avoir mené 
moi-même sti-Ià qui vous a tiré deux fois du sang, et ^ 
qui est mon cousin, afin que vous le sachiez, mon 
propre cousin - germain ! Ma mère était sa tante y et i 
jami ! ce n'est pas bian fait à vous. I 

LUCIDOE. 

Votre parenté avec lui n'ajoute rien à Tobligatioa 
que je vous ai. 

M* BLAISE. 

Sans compter que c'est cinq bonnes miUe livres que 
vous m'ôtez comme un sou, et que la petite aura en 
mariage. 



LTJCIDOR. 



Calmez- vous ; est-ce cela que vous en espérez ? Eh 
bien ! je vous en donne douze pour en épouser une 
autre et pour vous dédommager du chagrin que je 
vous fais. 

M* BLÀISE, ëtonné. 

Quoi ! douze mille livres d'argent sec ? 



LUCIDOR. 



Oui , je vous les promets, sans vous ôter cependant 
la liberté de vous présenter pour Angélique ; au con- 
traire , j'exige même que vous la demandiez à madame 



SCÈNE II. 44, 

Argante 5 jeTexige, entendez-vous? Car si vous plai- 
sez à Angélique , je serais très-fôché de la priver d'un 
homme qu'elle aimerait. 

M BLAlSEjse froUant les jeax de sorpiise. 

Eh mais ! c'est comme un prince qui parle ! Douze 
mille livres ! Mes bras m'en tombont. Je ne saurais 
ine ravoir. Allons , monsieur, boulez-vous là , que je 
me prosterne devant vous , ni pus ni moins que de- 
vant un prodige. 

LUCIDOR. 

Il n'est pas nécessaire -, point de complimens , je 
vous tiendrai parole. 

M* BLÀI8E. 

Après que j'ons été si mal appris , si brutal ! Eh ! 
dites-moi, roi que vous êtes, si, par aventure, Angé- 
lique me chérit , j'aurons donc la femme et les douze 
mille francs avec ? 

LUCIDOR. 

Ce n'est pas tout-à-fait cela : écoutez-moi -, je pré- 
tends, vous dis -je, que vous vous proposiez pour 
Angélique, indépendamment du mari que je lui offri- 
rai. Si elle vous accepte, comme alors je n'aurai fait 
aucun tort à votre amour, je ne vous donnerai rien ; 
si elle vous refuse , les douze mille francs sont à vous. 

M* BLÀISE. 

Aile me refusera , monsieur , aile me refusera \ le 
ciel m'en fera la grâce , à cause de vous qui le dé- 
sirez. 



448 L'ÉPREUVE, 

LUCIDOR. 

Prenez garde -, je vois bien qu à cause des douze 
mille francs , vous ne demandez déjà pas mieux que 
d'être refuse. 

M* BLÀISE. 

Hëlas ! peut-être bien que la somme m^étourdit un 
pHit brin ; j'en sis friand , je le confesse ; aile est si 
consolante ! 

LUCIDOR. 

Je mets cependant encore une condition à notre 
marche ; c'est que vous feigniez de Fempressement 
pour obtenir Angélique , et que vous continuiez de 
paraître amoureux d*elle. 

M* BLÀISE. 

Oui, monsieur, je serons fidèle à ça^ mais j'ons 
bonne espérance de n'être pas digne d'elle -, et mé- 
mementj'avons opinion, si aile osait, qu'aile vous ai- 
merait pus que parsonne. 

LUCIDOR. 

Moi ? maître Biaise. Vous me surprenez ; je ne m'en 
suis pas aperçu, vous vous trompez. En tout cas, si 
elle ne veut pas de vous, souvenez-vous de lui faire 
ce petit reproche-là. Je serais bien aise de savoir ce 
qui en est, par pure curiosité. 

M* BLAISE. 

En n'y manquera pas \ en li reprochera devant vous, 
drès que monsieur le commande. 



SCÈNE IL 449 

LUCIDOR. 

Et comme je ne vous crois pas mal à propos glo- 
rieux, vous me ferez plaisir aussi de jeter vos vues sur 
Lisette, que, sans compter les douze mille francs, 
vous ne vous repentirez pas d'avoir choisie \ je vous 
en avertis. 

M* BLAISE. 

Uëlas ! il n'y a qu'à dire : en se revirera itou sur 
elle, je Taimerai par mortification. 

LUCIDOR. 

J'avoue qu'elle sert madame Argante^ mais elle 
n'est pas de moindre condition que les autres filles 
du village. 

M^ BLAISE. 

Eh ! voirement, aile en est nëe native. 

LUCIDOR. 

Jeune et bien faite d'ailleurs. 

m' BLAISE. 

Charmante. Monsieur verra l'appétit que je prends 
déjà pour elle. 

LUCIDOR. 

Mais je vous ordonne une chose \ c'est de ne lui 
dire que vous l'aimez qu'après qu'Angélique se sera 
expliquée sur votre compte ^ il ne faut pas que Li- 
sette sache vos desseins auparavant. 

IkCr' BLAISE. 

t 

Laissez faire à Biaise ^ en li parlant , je li dirai des 
5. 29 



45o L'ÉPREUVE^ 

propos où elle ne comprenra rin. La v'ià. Vous plaît- 
il que je m'en aille ? 

LUCIDOR. 

Rien ne vous empêche de rester. 

SCÈNE III. 

LUCIDOR, M* BLAISE, LISETTE. 

LISETTE. 

Je viens d'apprendre , monsieur , par le petit gar- 
çon de notre vigneron , qu'il vous était arrivé une 
visite de Paris. 

LUCIDOR. 

Oui \ c'est un de mes amis qui vient me voir. 

LISETTE. 

Dans quel appartement du château souhaitez-vous 
qu'on le loge ? 

LUCIDOR. 

Nous verrons, quand il sera revenu de rbôtellerie 
où il est retourné. Où est Angélique , Lisette? 

LISETTE. 

Il me semble Tavoir vue dans le jardin, qui s'amu- 
sait à cueillir des fleurs. 

LUCIDOR, ea montrant inatlre Biaise. 

Voici un homme qui est de bonne volonté pour 
elle , qui a grande envie de Tépouser \ et je lui de- 
mandais si elle avait de Finclination pour lui. Qu'en 
pensez-vous ? 



SCÈNE III. 45i 

M* BLÀISE. 

Oui^dequeul avis êtes -vous touchant ça, belle 
brunette , m'amie ? 

LISETTE. 

Eh ! mais autant que j'en puis juger, mon avis est 
que , jusqu'ici , elle n'a rien dans le cœur pour vous. 

M* BLÀISE. 

Rian du tout ? C'est ce que je disais. Que made- 
moiselle Lisette a de jugement ! 

LISETTE. 

Ma réponse n'a rien de trop flatteur; mais je ne 
saurais en faire une autre. 

M BLÀISE, cavallèremeDi. 

Stelle-là est belle et bonne, et je m'y accorde. 
J'aime qu'on soit franc; et en effet, queul mérite 
avons-je pour li plaire à cette enfant? 

LISETTE. 

Ce n'est pas que vous ne valiez votre prix , mon- 
sieur Biaise \ mais je crains que madame Argante ne 
vous trouve pas assez de bien pour sa fiUe.* 

M* BLÀISE, riaot. 

Ça est vrai , pas assez de bian. Pus vous allez , mieux 
vous dites. 

LISETTE. 

Vous me faites rire avec votre air joyeux. 

LUCIDOB. 

C'est qu'il n'espère pas grand'chose. 



45a L'ÉPREUVE, 

M* BLÀISE. 

Oui, y'ià ce que c'est ^ et pis tout ce qui vianl, je 
le prends, {k LUette.) Le biau brin de fille que vous 
êtes! 

LISETTE. 

La tête lui tourne , ou il y a là quelque chose que 
je n'entends pas. 

M* BLilSE. 

Stapendant, je me baillerai bian du tourment pour 
avoir Angélique, et il en pourra venir que je l'aurons, 
ou bian que je ne l'aurons pas: Faut mettre les deux 
pour deviner juste. 

LISETTE, rUnt. 

Vous êtes un très-grand devin ! 

LUCIDOH. 

Quoi qu'il en soit, j'ai aussi un parti à lui offrir, 
mais un très -bon parti. Il s'agit d'un homme du 
monde ; et voilà pourquoi je m'informe si elle n'aime 
personne. 



LISETTE. 



Dès que vous vous mêlez de l'établir, je pense bien 
qu'elle s'en tiendra là. 

LUCIDOR. 

Adieu , Lisette ^ je vais faire un tour dans la grande 
allée. Quand Angélique sera venue , je vous prie de 
m'en avertir. Soyez persuadée, à votre égard, que je 
ne m'en retournerai point à Paris, sans récompenser 
le zèle que vous m'avez marqué. 



SCÈNE IV. 453 

LISETTE. 

Vous avez bien de la bonté , monsieur. 

LXJCIDOIl, à Biaise, en t'en aHanl, et à pari. 

Ménagez vos termes avec Lisette, maître Biaise. 



M* BLAISE. 



Aussi fais-je^ je n'y mets pas le sens commun. 

SCÈNE IV. 

M« BLAISE, LISETTE. 

LISETTE. 

Ce monsieur Lucidor a le meilleur cœur du monde. 

M* BLAISE. 

Oh ! un cœur magnifique , un cœur tout d'or. Au 
surplus y comment vous portez - vous , mademoiselle 
Lisette ? 

LISETTE 9 riaat. 

Eh ! que voulez-vous dire avec votre compliment , 
maître Biaise? Vous tenez depuis un moment des dis- 
cours bien étranges. 

M* BLAISE. 

Oui, j'ons des manières fantasques, et ça vous 
étonne, n'est-ce pas? Je m'en doute bian. cKipar 
rëflnion.) Que VOUS étcs agriablc ! 

LISETTE. 

Que VOUS êtes original avec votre agréable ? Comme 
il me regarde ! En vérité, vous extravaguez. 



454 L'ÉPREUVE, 

M* BLAISE. 

Tout au contraire; c'est ma prudence qui vous 
contemple. 

LISETTE. 

Eh bien ! contemplez , voyez. Ai-je aujourd'hui le 
Tisage autrement fait que je Favais hier? 

m" BLlISE. 

Non ) c'est moi qui le vois mieux que de coutume ; 
il est tout nouviau pour moi. 

LISETTE, voaUot i*ea all^r. 

Eh ! que le del vous bénisse. 

M* BLIISE, rarrétant. 

Attendez donc. 

LISETTE. 

Eh ! que me voulez-vous ? C'est se moquer que de 
vous entendre. On dirait que vous m'en contez. Je 
sais bien que vous êtes un fermier à votre aise , et que 
je ne suis pas pour vous. De quoi s*agit-il donc? 

M* BLAISE. 

De m'acouter sans y voir goutte , et de dire à part 
vous : Ouais ! faut qu'il y ait un secret à ça. 

LISETTE. 

Et à propos de quoi un secret ? Vous ne me dites 
rien d'intelligible. 

M* BLAISE. 

Non ; c'est fait exprès , c'est résolu. 



SCENE IV. 455 

LISETTE. 

Voilà qui est particulier. Ne recherchez «vous pas 
Angélique ? 

Ça est itou conclu. 

LISETTE. 

Plus je rêve , et plus je m'y perds. 

m"* BLAISEI 

Faut que vous vous y perdiais. 

LISETTE. 

Mais pourquoi me trouver si agréable ? Par quel 
accident le remarquez - vous plus qu'à Tordinaire ? 
Jusqu'ici vous n'avez pas pris garde si je l'étais ou 
non. Croirai-je que vous êtes tombé subitement amou- 
reux de moi ? Je ne vous en empêche pas. 

M* BLAlSEf f ite el vÎTement. 

Je ne dis pas que je vous aime. 

LISETTE. 

Que dites* vous donc ? 

M* BLAISE. / 

Je ne vous dis pas que je ne vous aime point ^ ni 
l'un ni l'autre ^ vous m'en êtes témoin. J'ons donné 
ma parole, je marche droit en besogne, voyez* vous! 
Il n'y a pas à rire à ça, je ne dis rin ; mais je pense, 
et je vais répétant que vous êtes agriable ! 

LISETTE, étonnée , le regardant. 

Je vous regarde à mon tour. Si je ne me figurais pas 



456 L'ÉPREUVE, 

que vous êtes timbré , en vëritë , je soupçonnerais 
que vous ne me haïssez pas. 

M* BLAISE. 

Oh ! soupçonnez , croyez , persuadez - vous -, il n^ 
aura pas de mal, pourvu qu'il n'y s^it pas de ma faute, 
et que ça vienne de vous toute seule, sans que je vous 
aide. 

LISETTE. 

Qu'est-ce que cela signifie? 

M* BLAISE. 

Et mémement, à vous permis de m'aimer, par 
exemple -, j'y consens encore. Si le cœur vous y porte , 
ne vous retenez pas ^ je vous lâche la bride Jà-dessus; 
il n'y aura rian de pardu. 

LISETTE. 

Le plaisant compliment ! Eh ! quel avantage en 
tirerais-je ? 

M* BLAISE. 

Oh ! dame , je sis bride ^ mais ce n'est pas comme 
vous ^ je ne saurais parler pus clair. Voici venir Angé- 
lique. Laissez-moi li toucher un petit mot d'affection , 
sans que ça empêche que vous soyez gentille. 

LISETTE. 

Ma foi , votre tête est dérangée , monsieur Biaise -, 
je n'en rabats rien. 



SCENE V. 457 

SCÈNE V. 

ANGÉLIQUE, LISETTE, M' BLÀISE. 

ÀKGÉLIQXJEy un boaqnel A la main. 

BoNJoun, monsieur Biaise. Est-il vrai , Lisette, qu'il 
est venu quelqu'un de Paris pour monsieur Lucidor? 

LISETTE. 

Oui, à ce que j'ai su. 

ANGÉLIQUE. 

Dit-on que ce soit pour Temmener à Paris qu'on 
est venu ? 

LISETTE. 

C'est ce que je ne sais pas -, monsieur Lucidor ne 
m'en a rien appris. 

M* BLAISE. 

Il n'y a pas d'apparence -, il veut auparavant vous 
marier dans l'opulence, à ce qu'il dit. 

ANGÉLIQUE. 

Me marier, monsieur Biaise! Et à qui donc, s'il 

vous plaît ? 

m' blaise. 

La parsonne n'a pas encore de nom. 

LISETTE. 

Il parle vraiment d'un très-grand mariage ; il s'agit 
d'un homme du monde ; et il ne dit pas qui c'est , ni 
d'où il viendra. 



458 L'ÉPREUVE, 

A.HGÉL1QUE, d'an air coalenl et disci cl. 

D*im homme da monde qa*il ne nomme pas ? 

.LISETTE. 

Je vons rapporte ses propres termes. 

ANGÉLIQUE. 

Eh bien ! je n'en suis pas inqniète ^ on le connaîtra 
tôt on tard. 

M* BLAISB. 

Ce n*est pas moi , toujours. 

ANGÉLIQUE. 

Oh ! je le crois bien. Ce serait là un beau mystère ! 
vous n'êtes qu'un homme des champs , vous. 

M* BLAISE. 

Stapendant j'ons mes prétentions itou \ mais je ne 
me cache pas , je dis mon nom , je me montre , en pu- 
bliant que je suis amoureux de vous. Vous le savez 
bian. 

(^Lisette lève Ict ëpaalei.) 
ANGÉLIQUE. 

Je l'avais oublié. 

M* BLAISE. 

Me v'Ià pour vous en aviser derechef. Vous sou- 
ciez*vous un peu de ça , mademoiselle Angélique? 

( LUeUeboade.) 
ANGÉLIQUE. 

Hélas ! guère. 

M* BLAISE. 

Guère! Cest toujours queuque chose. Prenez -y 



stiEJXj!! VI. 459 

garde , au moins \ car je vais me douter, sans façon , 
que je vous plais. 

ANGÉLIQUE. 

Je ne vous le conseille pas , monsieur Biaise ] car il 
me semble que non. 

H* BLAISE. 

Âh ! bon ça^ v*là qui se comprend. C*est pourtant 
fâcheux y voyez-vous! ça me chagraine; mais n'im- 
porte , ne vous gênez pas; je reviandrai tantôt pour 
savoir si vous désirez que j'en parle à madame Ar- 
gante , ou s'il faudra que je m'en taise. Ruminez ça à 
part vous, et faites à votre guise. Bonjour. (ALUette.à 
part.) Que vous êtes avenante ! 

LISETTE, en cclère. 

Quelle cervelle ! 

SCÈNE VL 

LISETTE, ANGÉLIQUE. 

ANGÉLIQUE. 

Heureusement , je ne crains pas son amour. Quand 
il me demanderait à ma mère, il n*en sera pas plus 
avancé. 

LISETTE. 

Lui ! c'est un conteur de sornettes , qui ne convient 
pas à une fille comme vous. 

ANGÉLIQUE. 

Je ne l'écoute pas. Mais dis-moi , Lisette, monsieur 
Lucidor parle donc sérieusement d'un mari ? 



46o L'ÉPREUVE, 

LISETTE. 

Mais d'an mari .distingaé^ d'un établissement cod* 
sidërable. 

ANGÉLIQUE. 

Très-considërable , si c'est ce que je soupçonne. 

LISETTE. 

Eh ! que soupçonnez^vous ? 

ANGÉLIQUE. 

Oh ! je rougirais trop, si je me trompais. 

LISETTE. 

Ne serait - ce pas lui , par hasard , que vous vous 
imaginez être Thomme en question , tout grand sei- 
gneur qu'il est par ses richesses ? 

ANGÉLIQUE. 

Bon , lui ! je ne sais pas seulement moi - même ce 
que je veux dire. On rêve , on promène sa pensée, et 
puis c'est tout. On le verra , ce mari ; je ne l'épouserai 
pas sans le voir. 

LISETTE. 

Quand ce ne serait qu'un de ses amis, ce serait 
toujours une grande affaire. A propos , il m'a recom- 
mandé d'aller l'avertir, quand vous seriez venue ; et 
il m'attend dans l'allée. 

ANGÉLIQUE. 

Eh ! va donc. A quoi t'amuses - tu là ? Pardi ! tu 
fais bien les commissions qu'on te donne ! Il n'y sera 
peut-être plus. 



SCENE VII. 46i 

LISETTE. 

Tenez , le voilà lui-même. 

SCÈNE VIL 

ANGÉLIQUE, LUCIDOR, LISETTE. 

LUCIDOR. 

Y a-t-il long-temps que vous êtes ici , Angélique ? 

ANGÉLIQUE. 

Non , monsieur \ il n*y a qu'un moment que je sais 
que vous avez envie de me parler, et je la querellais 
de ne me Tavoir pas dit plus tôt. 

LUCIDOE. 

Oui -, j'ai à vous entretenir d'une chose assez im- 
portante. 

LISETTE. 

Est-CQ en secret ? M'en irai-je ? 

LUCIDOB. 

Il n'y a point de nécessité que vous restiez. 

AHGÉLIQUE. 

Aussi bien je crois que ma mère aura besoin d'elle. 

LISETTE. 

Je me retire donc. 



46a L'ÉPREUVE, 

SCÈNE VIII. 

LUCIDOR, ANGÉLIQUE. 

ANGÉLIQUE, en riant. 

A qaoi songez-vous donc en me considérant si fort? 

LUCIDOR. 

Je songe que vous embellissez tous les jours. 

AlfGÉLK^UE. 

Ce n'était pas de même, quand vous étiez malade. 
A propos , je sais que vous aimez les fleurs , et je pen- 
sais à vous aussi en cueillant ce petit bouquet ; tenez , 
monsieur, prenez-le. 

LUCIDOB. 

Je ne le prendrai que pour vous le rendre \ j'aurai 
plus de plaisir à vous le voir, 

ANGÉLIQUE, prtnant le houqaet. 

Et moi , à cette heure que je Tai reçu , je Taime 
mieux qu'auparavant. 

LUCIDOR. 

Vous ne répondez jamais rien que d'obligeant. 

ANGÉLIQUE. 

Ah ! cela est si aisé avec de certaines personnes ] 
mais que me voulez-vous donc ? 

LUCIDOR. 

Vous donner des témoignages de l'extrême amitié 



SCENE VIII. 463 

que j'ai pour tous, à condition qu'avant tout, vous 
m'instruirez de l'état de votre cœur. 

ANGÉLIQUE. 

Hëlas ! le compte en sera bientôt fait. Je ne vous 
en dirai rien de nouveau ; ôtez notre amitié que vous 
savez bien , il n'y a rien dans mon cœur, que je sa- 
che 'j je n'y vois qu'elle. 

LUCIDOR. 

Vos façons de. parler me font tant de plaisir, que 
j'en oublie presque ce que j'ai à vous dire. 

ANGÉLIQUE. 

Comment faire ? Vous oublierez donc toujours , à 
moins que je ne me taise ^ je ne connais point d'autre 
• secret. 

LUCIDOn. 

Je n'aime point ce secret-là ^ mais poursuivons. Il 
n'y a encore environ que sept semaines que je suis 
ici. 

ANGÉLIQUE. 

Y a - 1 - il tant que cela ? Que le temps passe vite ! 
Après ? 

LUCIDOR. 

Et je vois quelquefois bien des jeunes gens du pays 
qui vous font la cour. Lequel de tous distinguez-vous 
parmi eux? Confiez -moi ce qui en est, comme au 
meilleur ami que vous ayez. 

ANGÉLIQUE. 

Je ne sais pas , monsieur, pourquoi vous pensez que 



464 L'ÉPREUVE, 

j'en distingue. Des jeunes gens qui me font la cour ! 
Est - ce que je les remarque ? est-ce que je les vois ? Us 
perdent donc bien leur temps. 

LUCIDOR. 

Je vous crois , Angélique. 

▲ KGÉI.IQUE. 

Je ne me souciais d'aucun , quand vous êtes venu 
icii et je ne m'en soucie pas davantage depuis que 
vous y êtes , assurément. 

LUCIDOR. 

Êtes-vous aussi indiflTérente pour maître Biaise , ce 

jeune fermier qui veut vous demander en mariage , à 

ce qu'il m'a dit ? 

▲ hgélique. 

U me demandera en ce qu'il lui plaira \ mais , en 
un mot , tous ces gens-là me déplaisent depuis le pre* 
mier jusqu'au dernier^ principalement lui, qui me 
reprochait l'autre jour que nous nous parlions trop 
souvent tous deux, comme s'il n'était pas bien natu- 
rel de se plaire plus en votre compagnie qu'en la 
sienne. Que cela est sot ! 

LUGIDOR. 

Si vous ne haïssez pas de me parler, je vous le rends 
bien , ma chère Angélique \ quand je ne vous vois pas , 
vous me manquez , et je vous cherche. 

ANGÉLIQUE. 

Vous ne cherchez pas long- temps ^ car je reviens 
bien vite , et ne sors guère. 



SCENE VIII. 465 

LUCIDOR. 

Quand vous êtes revenue , je suis content. 

ANGÉLIQUE. 

Et moi , je ne suis pas mélancolique. 

LUCIDOR. 

Il est vrai , je vois avec joie que voire amitié répond 
à la mienne. 

ANGÉLIQUE. 

Oui; mais malheureusement vous n'êtes pas de 
notre viUage, et vous retournerez peut-être bientôt à 
votre Paris , que je n'aime guère. Si j'étais à votre 
place, il me viendrait plutôt chercher que je n'irais 
le voir* 

LUCIDOm* 

Eh ! qu'importe que j'y retourne ou non , puisqu'il 
ne tiendra qu'à vous que nous y soyons tous deux ! 

ANGÉLIQUE. 

Tous deux , monsieur Lucidor ! Eh I mais, contez- 
moi donc comme quoi. 

LUCIDOR. 

Cest que je vous destine un mari qui y demeure. 

ANGÉLIQUE. 

Est - il possible ? Ah çà , ne me trompez pas , au 
moins; tout le cœur me bat : loge-t-il avec vous? 

LUCIDOR. 

Oui , Angélique ; nous sommes dans la même mai- 
son. 

5. 3o 



466 L'ÉPREUVE, 

ANGÉLIQUE. 

Ce n'est pas assez ; je n ose encore être bien aise 
en toute confiance. Quel homme est-ce ? 

LUCiDOR. 

Un homme très-riche. 

ANGÉLIQUE. 

Ce n'est pas là le principal. Après ? 

LUCIDOR. 

Il est de mon âge et de ma taille. 

▲ ICGÉLIQUE. 

Bon : c'est ce que je voulais savoir. 

LUCIDOR. 

Nos caractères se ressemblent-, il pense comme 
moi. 

ANGÉLIQUE. 

Toujours de mieux en mieux. Que je l'aimerai ! 

LUCIDOR. 

C'est un homme tout aussi uni , tout aussi sans fa- 
çon que je le suis. 

ANGÉLIQUE. 

Je n'en veux point d'autre. 

LtJGIDOR. 

Qui n'a ni ambition , ni gloire ^ et qui n'exigera de 
celle qu'il épousera que son cœur. 

ANGÉLIQUE, riant. 

Il l'aura, monsieur Lucidor, il l'aura ^ il l'a dëjà ; 
je l'aime autant que vous , ni plus ni moins. 



SCÈNE VIII. 467 

LUCIDOR. 

I 

Vous aurez le sien , Angélique , je vous en assure \ 
je le connais -, c'est tout comme s'il vous le disait lui- 
mâme. 

ANGÉLIQUE. 

Eh ! sans doute -, et moi je réponds aussi comme s'il 
était là. 

LUCIDOR. 

Âh ! que de l'bumeur.dont il est vous alle% le rendre 
heureux ! 

ANGÉLIQUE. 

Ah ! je vous promets bien qu'il ne sera pas heureux 
tout seul. 

LUCIDOR. 

Adieu , ma chère Angélique -, il me tarde d'entrete- 
nir votre mère et d'avoir son consentement. Le plaisir 
que me fait ce mariage ne me permet pas de différer 
davaotage; mats avant que je vous quitte , acceptez de 
moi ce petit présent de noce que j'ai droit de vous 
offrir, suivant l'usage et en qualité d'ami ; ce sont de 
petits bijoux que j'ai fait venir de Paris. 

ANGÉLIQUE. 

Et moi je les prends, parce qu'ils y retourneron t 
avec vous , et que nous serons ensemble ^ mais il ne 
fallait point de bijoux : c'est votre amitié qui est le 
véritable. 

LUCIDOR. 

Adieu , belle Angélique^ votre mari ne tardera pas 
à paraître. 



468 L'ÉPREUVE, 

ANGÉLIQUE. 

Courez donc^ afin qu^il vienne plus vite. 

SCÈNE IX. 

ANGÉLIQUE, LISETTE. 

LISETTE. 

Eh bien! niademoiseUe , étes-vous instruite? A qui 
vous marie -t-on? 

ANGÉLIQUE. 

A lui , ma chère Lisette , à lui - même , et je Fat- 
tends. 

LISETTE. 

A lui, dites- vous? Et quel est donc cet homme qui 
s'appelle hd par excellence? Est-ce qu'il est ici? 

ANGÉLIQUE. 

Et tu as dû le rencontrer -, il va trouver ma mère» 

LISETTE. 

Je n'ai vu que monsieur Lucidor, et ce n'est pas 
lui qui vous épouse. 

ANGÉLIQUE. 

Et si fait; voilà vingt fois que je te le répète. Si tu 
savais comme nous nous sommes parlé , comme nous 
nous entendions bien sans qu'il ait dit : c'est moi ! 
mais cela était si clair , si clair, si agréable, si tendre ! 

LISETTE. 

Je ne l'aurais jamais imaginé. Mais le voici encore. 



SCÈNE X. 4(^9 

I 

SCÈNE X. 

LUCIDOR, FRONTIN, LISETTE, 
ANGÉLIQUE. 

LUCIDOR. 

Je reviens, belle Angélique; en allant chez votre 
mère, j'ai trouvé monsieur qui arrivait; et j*ai cru 
qa*îl n*y avait rien de plus presse que de vous l'ame- 
ner : c'est lui, c'est ce mari pour qui vous êtes si fa- 
vorablement prévenue , et qui , par le rapport de nos 
caractères , est en effet un autre moi-même. Il m'a 
apporté aussi le portrait d'une jeune et jolie personne 
qu'on veut me faire épouser à Paris. (uitimpcéMote.) 
Jetez les yeux dessus : comment le trouvez-vous ? 

ANGÉLIQUE, d*un air moaranl, la repousta. 

Je ne m'y connais pas. 

LUCIDOn. 

Adieu, je vous laisse ensemble, et je cours chez ma- 
dame Argante. (ii •'•pprocbe d*die ) Êtes-vous contente? 

( AngAiqae, mil lai répondre, tire U boite aux bijoux , et la lui rend sant le 
regarder : elle la meldana sa main ; et il «'arrête comme surpris et sans la lui 
fairo reprendre } après quoi il sort.) 



470 L'ÊPREDVE, 

SCÈNE XL 

ANGÉLIQUE, FRONTIN, LISETTE. 

(Ân^liqae reste immobile , Lùelle toome antoor île Froulin avec larprise , 

et Frontin |iàraît embarrassé.) 

FRONTIN. 

Mademoiselle , Tëtonuante immobilité où je vous 
vois intimide extrêmement mon inclination naissante^ 
voas me découragez tout-À-fait , et je sbenâ que je perds 
la parole. 

LISETTE. 

Mademoiselle est immobile» vous muet^ et moi 
stupéfaite : j'ouvre les yeux, je regarde, et je n y com- 
prends rien. 

▲ NOÉLIQUE, trUlemtiil. 

Lisette, qui est-ce qui l'aurait cru? 

LISETTE. 

Je ne le crois pas, moi qui le vois. 

FRONTIN. 

Si la charmante Angélique daignait seulement jeter 
un regard sur moi , je crois que je ne lui ferais point 
de peur, et peut-être y reviendrait-elle : on s'accou- 
tume aisément à me voir^ j'en ai l'expérience^ es- 
sayez-en. 

ANGÉLIQUE, sans le regarder. 

Je ne saurais; ce sera pour une autre fois. Lisette, 
tenez compagnie à monsieur. Je lui demande pardon, 
je» ne me sens pas bien 5 j'étouffe, et je vais me reti- 
rer dans ma chambre. 



SCÈNE XII. 471 

SCÈNE Xll. 

LISETTE, FRONTIN. 

FROIffTIlf 9 à part. 

Mon mérite a manqué son coup. 

LISETTE 9 à pirb 

C'est Frontin, c'est lui-même. 

FRONTIir, les pnmien molf à paru 

Voici le plus fort de ma besogne ici. Ma mie » que 
dois-je conjecturer d'un aussi langoureux accueil? 

(Elle nt rtfpoad pas, et le regarde. Il conUnue.) Eh bicU ! répOudeZ 

donc. Allez- vous me dire aussi que ce sera pour une 
autre fois? 

LISETTE. 

Monsieur, ne t'ai -je pas vu quelque part? 

FRONTIN. 

Comment donc! Ne t'ai-je pas vu quelque part? 
Ce village-ci est bien familier. 

LISETTE, à part lei premiera mots. 

Est-ce que je me tromperais?... Monsieur, excu- 
sez-moi ^ mais, n'avez-vous jamais été à Paris chez 
une madame Dorman , où j'étais ? 

FRONTIN. 

Qu'est-ce que c'est que madame Dorman ? Dans 
quel quartier ? 

LISETTE. 

Du côté de la place Maubert , chez un marchand de 
café, au second. 



472 L'ÉPREUVE, 

FRONTIN» 

Une place Maubert , une madame Dormon , un se- 
cond ! Non , mon enfant , je ne connais point cela *, et 
je prends toujours mon cafë chez moi. 

LISETTE. 

Je ne dis plus mot ^ mais j*avoue que je vous ai pris 
pour Frontin, et il faut que je me fasse tonte la vio- 
lence du monde pour m'imaginer que ce n'est point 
lui. 

FROSTIIf. 

Frontin ! mais c*est un nom de valet. 

LISETTE. « 

Oui, monsieur; et il m*a semblé que c'était toi.... 
que c'était vous, dis-je. 

FROKTIir. 

Quoi ! toujours des tu et des toi ! vous me lassez à 
la fin. 

LISETTE, 

J'ai tort ; mais tu lui ressembles si fort!... Eb l mon- 
sieur, pardon. Je retombe toujours. Quoi! tout de 
bon, ce n'est pas toi?... Je veux dire , ce n'est pas 
vous? 

rnOWTIW, ri»nt. 

Je crois que le plus court est d'en rire moi-même. 
Allez , ma fille , un homme moins raisonnable et de 
moindre étoffe se fâcherait ; mais je suis trop au-dessus 
de votre méprise , et vous me divertiriez beaucoup, si ce 
n'était le désagrément qu'il y a d'avoir une pbysion<h 



SCÈNE XII 4:3 

mie commune aYCC ce coquin-]à. La nature pouvait 
se passer de lui donner le double de la mienne , et 
c*est un affront qu elle m'a fait \ mais ce n'est pas 
votre faute : parlons de votre maîtresse. 

LISETTE. 

Oh ! monsieur, n'y ayez point de regret ^ celui pour 
qui je vous prenais est un garçon fort aimable , fort 
amusant , plein d'esprit , et d'une très-jolie figure. 

FROITTIIT. 

J'entends bien , la copie est parfaite. 

LISETTE. 

Si parfaite que je n'en reviens point , et tu serais le 
plus grand maraud... Monsieur, je me brouille en- 
core j la ressemblance m'emporte. 

FRONTIV. 

Ce n'est rien ; je commence à m'y faire : ce n'est 
pas à moi que vous parlez. 

LI 8ETTE. 

Non , monsieur ; c'est à votre copie, et je voulais 
dire qu'il aurait grand tort de me tromper-, car je 
voudrais de tout mon cœur que ce fût lui^ je crois 
qu'il m'aimait, et je le regrette. 

FRONTIÎT. 

Vous avez raison , il en valait bien la peine, u part.) 
Que cela est flatteur ! 

LISETTE. 

Voilà qui est bien particulier : à chaque fois que 
vous parlez , il me semble l'entendre. 



474 L'ÉPREUVE, 

FEOlfTin. 

Vraiment y il n y a rien là de surprenant; dès qu'on 
se ressemble , on a le même son de voix , et volontiers 
les mêmes inclinations. Il vous aimait, dites-vous; et 
je ferais comme lui , sans Textréme distance qui nous 
sépare. 

LISETTE. 

Hélas! je me réjouissais en croyant Tavoir retrouvé. 

FRONTIN, à part U premier mot. 

Heu!.... Tant d'amour sera récompensé, ma belle 
enfant, je vous le prédis. En attendant, vous ne per- 
drez pas tout ; je m'intéresse à vous ; je vous rendrai 
service. Ne vous mariez point sans me consulter. 

LISETTE. 

Je sais garder un secret. Monsieur, dites -moi si 
c'est toi 

FEONTIir, en s'en eUent. 

Allons , vous abusez de ma bonté ; il est temps que 
je me retire. ( k part) Ouf, le rude assaut ! 

SCÈNE XIII. 

LISETTE, un moment seule; M.^ BLAISE. 

LISETTE. 

Je m'y suis pris de toutes les façons, et ce n'est pas 
lui sans doute ; mais il n'y a jamais rien eu de pareil. 
Quand ce serait lui, au reste; maître Biaise est bien 
un autre parti , s'il m'aime. 



SCÈNE XIII. 475 

M* BLAISE. 

Eh bien ! fiUelte , à quoi en sois - je avec Angéli- 
que? 

LISETTE. 

I 

Au même état où vous étiez tantôt. 

M* BLAISE, en mot. 

Eh ! mais , tant pire , ma grande fille. 

LISETTE. 

Ne me direz -vous point ce que peut signifier le 
tant pis que vous dites en riant? 

M* BLAISE. 

C'est que je ris de tout, mon poulet. 

LISETTE. 

En tout cas, j'ai un avis à vous donner; c'est 
qu^Angélique ne parait pas disposée à accepter le 
mari que M. Lucidor lui destine, et qui est ici; et 
que si , dans ces circonstances , vous continuez à la 
rechercher, apparemment vous l'obtiendrez. 

M* BLAISE, tristement. 

Croyez-vous ? Eh ! mais, tant mieux. 

LISETTE. 

Oh! VOUS m'impatientez avec vos tant mieux si 
tristes, vos tant pis si gaillards, et le tout en m'appe- 
lant ma grande fille et mon poulet ; il faut ^'il vous 
plaît, que j'en aie le cœur net. M. Biaise, pour la 
dernière fois, est-ce que vous m'aimez? 



4^6 L'ÉPREUVE, 

M* BLAISE. 

Il n'y a pas encore de réponse à ça. 

LISETTE. 

Vous vous moquez donc de moi ? 

M® BLÀISE. 

Ylk une mauvaise pensée. 

LISETTE. 

Avez -vous toujours dessein de demander Angéli- 
que en mariage ? 

M* BLAISE. 

Le micmac le requiert. 

LISETTE. 

Le micmac ! Et si on vous la refuse , en serez-vous 
fâché? 

M* BLAISE, riant. 

Oui-dà. 

LISETTE. 

En vérité, dans Fincertitude où vous me tenez de 
vos sentimens y que voulez-vous que je réponde aux 
douceurs que vous me dites? Mettez-vous à ma 
place. 

M* BLAISE. 

Boutez-vous à la mienne. 

LISETTE. 

Eh ! quelle est-elle? car si vous êtes de bonne foi , 
si effectivement vous m'aimez.... 

M** BLA ISE, riant. 

Oui, je suppose... 



SCÈNE xiir. 477 

LISETTE. 

Vous jugez bien que je n aurai pas le cœur ingrat: 

M* BLAISE, riant. 

Hë , hë, hé.... Lorgnez -moi un peu, que je voie 

si ca est Vrai. 

» 

LISETTE. 

Qu'en ferez -vous ? 

M* BLAISE. 

Hë,hë... Je le garderai. La gentille enfant! Queu 
dommage de hisser ça dans la peine ! 

LISETTE. 

Quelle obscurité ! Voilà madame Ârgaote et mon- 
sieur Lucidor -, il est apparemment question du ma- 
riage d'Angélique avec Tamant qui lui est venu. La 
mère voudra qu'elle l'épouse, et si elle obéit, comme 
elle y sera peut- être obligée , il ne sera plus néces- 
saire que vous la demandiez. Ainsi retirez-vous , je 
vous prie. 

M* BLÀISE. 

Oui ; mais je sis d'obligation aussi de revenir voir 
ce qui en est , pour me comporter à l'avenant. 

LISETTE, Hkchëe. i 

I 

Encore! Oh ! votre énigme est d'une impertinence 
qui m'indigne. 

M* BLAISE, rbnl et s'en allant. 

C'est pourtant douze mille francs qui vous fâ- 
chent. 

LISETTE, It voyanl alltr. 

Douze mille francs! Où va-t-il prendre ce qu'il 



478 L'ÉPREUVE, 

dit là! Je commence à croire qu il y a quelque molif 
à cela. 

SCÈNE XIV. 

M- ARGANTE, LUCIDOR, FRONTIN, 

LISETTE. 

M^* AEG AS TE y en entrant , à Frontin. 

En ! monsieur , ne vous rebutez point -, il n'est pas 
possible qu'Angélique ne se rende y il n'est pas pos- 
sible. (A Luette.^ Lisette , TOUS étiez présente quand 
monsienr a tu ma fille ; est-il vrai qu elle ne Tait pas 
bien reçu ? Qu'a-t-elle donc dit ? Parlez -, a-t-il lieu de 
se plaindre? 

LISETTE. 

If on, madame; je ne me suis point aperçue de 
mauvaise réception; il n'y a eu qu'un étonnement 
naturel à une jeune et honnête fille , qui se trouve , 
pour ainsi dire , mariée dans la minute : mais pour le 
peu que madame la rassure et s'en mêle , il n'y aura 
pas la moindre difficulté. 

LUCIDOH. 

Lisette a raison , je pense comme elle. 

m""* àhgaste. 
Eh ! sans doute ; elle est si jeune et si innocente ! 

frontin. 
Madame , le mariage en impromptu étonne l'inno- 
cence y mais ne l'afflige pas ; et votre fille est allée se 
trouver mal dans sa chambre. 



SCÈNE XIV. 479 



m"* a r gante. 



, Vous verrez , monsieur, vous verrez... Allez, Li- 
sette , dites-lui que je lui ordonne de venir tout à 
Theure. Amenez-la ici ^ partez. (AFromio.) Il faut avoir 
la bonté de lui pardonner ces premiers mouyemen&- 
là , monsieur , ce ne sera rien. 

(Lisette sort.) 
FROWTIK. 

Vous avez beau dire , on a eu tort de m'exposer à 
cette aventure*ci ; il est fâcheux à un galant homme , 
à qui tout Paris jette ses fdles à la tête, et qui les re- 
fuse toutes, de venir lui-même essuyer les dëdains 
d'une jeune citoyenne de village, à qui on ne demande 
précisément que sa figure en mariage. Votre fille me 
convient fort, et je rends grâces à mon ami de me 
Favoir retenue \ mais il fallait , en m'appelant , me 
tenir sa main si prête et si disposée, que je n'eusse 
qu'à tendre la mienne pour la recevoir \ point d'autre 
cérémonie. 

LUCIDOn. 

Je n'ai pas dû deviner l'obstade qui se présente. 



m"* argante. 



Eh ! messieurs , un peu de patience \ regardez-la , 
dans cette occasion^ci , comme un en&nt. 



48o L'ÉPREDVE, 

SCÈNE XV. 

LUCIDOR, FRONTIN, ANGÉLIQUE, 
LISETTE, M- ARGANTE. 

m"* ARGANTE. 

• 

Approchez , mademoiselle , approchez \ n'éles-vous 
pas bien sensible à Thonneur que vous fait monsieur 
de venir vous ëpouser, maigre votre peu de fortune 
et la médiocrité de votre état ? 

prohtik* 

Rayons ce mot d'honneur \ mon amour et ma ga- 
lanterie le désapprouvent. 

M*"* A&GÀIfTE. 

Non , monsieur ; je dis la chose comme elle est. 
Répondez , ma fille. 

▲ HGÉ LIQTT £. 

Ma mère.... 

m"*' ÀRGAIITE. 

Vite donc. 

FRONTIS. 

Point de ton d'autorité , sinon je reprends mes bottes 
et monte à cheval. (AÀog^iqae.) Vous ne m'avez pas en- 
core regardé , fiUe aimable ; vous n'avez point encore 
vu ma personne; vous la rebutez sans la connaître; 
voyez-la pour la juger. 

▲ nGÉLIQtJB. 

Monsieur. ... 

M™* argautb. 

Monsieur ! ma mère ! levez la tète. 



SCÈNE XV. 48t 

FROlfTIN. 

Silence, maman ^ YQÎlà une réponse entamée; 

tldETTE. 

Vous êtes trop heureuse j mademoiselle : il faut que 
vous soyez née coiffée; 

AIYGÉLIQÙE) viveirfent. 

En tout cas , je ne suis pas née babillarde. 

Vous n'en êtes que plus rare. Allons, mademoi^ 
selle ^ reprenez haleine^ et prononcez. 



M*' ARGANTE* 



Je dévore ma colère. 

LUCIDOli; 

Que je suis mortifié ! 

FRONTIN, i Angélique. 

Courage ! encore un effort pour achever. 

ANGÉLIQUE. 

Monsieur, je ne vous connais point. 

FROUTINé 

La connaissance est si tôt faite en mariage ^ c est 
un pays où Ton va si vite... 



m"* argantb. 



Comment? étourdie , ingrate que vous êtes ! 

FRONTIW. 

Ah ! ah ! madame Argante , vous avez le dialogue 
d'une rudesse insoutenable. 

5. 3i 



48a L'EPREUVE, 

M*** ABGàVTE. 

Je sors ^ je ne pourrais pas me retenir; mais je la 
dëshërite , si elle continue de répondre aussi mal aux 
obligations que nous vous avons » messieurs. Depuis 
que monsieur Lucidor est ici , son séjour n*a été mar- 
qué pour nous que par des bienfaits. Pour comble de 
bonheur, il procure à ma fille un mari tel qu^elle ne 
pouvait pas Fespérer, ni pour le rang ni pour le mé- 
rite.... 

LISETTE. 

Tout doux 'j appuyez légèrement sur le denùer. 

M** À&OÀirTE, tn t'ai allant. 

Et , merci de ma vie ! qu*elle Taccepte , ou je la 
renonce. 

SCÈNE XVI. 

LUCIDOR, FRONTIN, ANGËUQUE, 

LISETTE. 

LISETTE. 

En vérité , mademoiselle , on ne saurait vous ex- 
cuser. Attendez-vous qu'il vienne un prince ? 

FEOIffTIir. 

Sans vanité , voici mon apprentissage en fait de 
refus ; je ne connaissais pas cet affront-Jà. 

LUCIDOK. 

Vous savez, belle Angélique, que je vous ai d'a- 
bord consultée sur ce mariage ; je n'y ai pensé que 



SCÈNE XVL 48Î 

par zèle pour vous, et tous m'en avez paru ^atis- 
faite. 

ANGÉLIQUE. 

Oui, monsieur, votre zèle est admirable*, c'est la 
plus belle chose du monde -, j'ai tort , je suis une 
étourdie ; mais laissez - moi dire. A cette heure que 
ma mère n'y est plus , et que je suis un peu plus 
hardie, il est juste que je parle à mon tour, et je 
commence par vous , Lisette \ c'est que je vous prie 
de vous taire , entendez « vous ? Il n'y a rien ici qui 
vous regarde : quand il vous viendra un mari , vous 
en ferez ce qu'il vous plaira, sans que je vous en de- 
mande compte ; et je ne vous dirai point sottement , 
ni que vous êtes née coiffée , ni que vous êtes trop 
heureuse , ni que vous attendez un prince , ni d'au- 
tres propos aussi ridicules que vous m'avez tenus , 
sans savoir ni quoi , ni qu'est-ce. 

PAONTIN. 

Sur sa part, je devine la mienne. 

▲ KGÉLtQUE. 

La vôtre est toute prête, monsieur. Vous êtes hon« 
néte homme, n'est-ce pas ? 

FRONTIN* 

C'est en quoi je brille. 

ANGÉLIQUE* 

Vous ne voudrez pas causer du chagrin à une fille 
't'^ vous a jamais fait de mal ? Cela serait cruel et 



484 L'ÉPREUVE, 

FKOjrTIN* 

Je suis rhomme du monde le plus humain ^ Vos 
pareilles en ont mille preuves. 

Cest bien fait. Je vous dirai donc, monsieur, que 
je serais mortifiée , s'il fallait vous aimer; le cœur me 
le dit ; on sent cela. Non que vous ne soyez foFt aima- 
ble I pourvu que ce ne soit pas moi qui vous aime. Je 
ne finirai point de vous louer, quand ce sera pour 
une autre. Je vous prie de prendre en bonne part ce 
que je vous dis là ; j*y vais de tout mon cœur. Ce n'est 
pas moi qui ai été vous chercher, une fois; je ne 
songeais pas à vous ; et si je Favais pu , il ne m'en 
aurait pas plus coûté de vous crier : Ne venez pas! que 
de vous dire : Allez- vous-en. 

FRONTIN. 

Comme vous me le dites ? 

▲ NGÉLIQtJÉ. 

Oh ! sans doute , et le plus tôt sera le mieux. Mais 
que vous importe? Vous ne manquerez pas de filles. 
Quand on est riche, on en a tant qu^on veut, à ce 
qu'on dit; au lieu que naturellement je n'aime pas 
Fargent; j'aimerais mieux en donner que d'en pren- 
dre , c'est là mon humeur. 

FROlfTI». 

Elle est bien opposée à la mienne. A quelle heure 
voulez-vous que je parte ? 

ANGÉLIQUE. 

Vous êtes bien honnête; quand il vous plaira , je ne 



SeÈNE XVII. 485 

vous retiens point : il est tard à cette heure ; mais il 
fera beau demain. 

FKOUTIN^ k Lucidor. 

Mon grand àmi, voilà ce qu on appelle un congé 
bien conditionné , et je le reçois , sauf vos conseils qui 
9ie régleront là -dessus cependant. Ainsi, belle in- 
grate , je diflCère encore mes derniers adieux. 

ANGÉLIQUE. 

Quoi ! monsieur, ce n'est pas fait ? Pardi ! vous 
avez bon courage ! (Et quana u en parti.) Votre ami n*a guère 
de cœur \ il mç demande à queUe heure il partira , et 
il reste. » 

SCÈNE XVII. 

LUCIDOR, ANGÉLIQUE, LISETTE. 

Luqmo.R. 

Il n*est pas si aisé de vous quitter, Angélique; 
mais je vous débarrasserai de lui. 

LISETTE. 

Quelle perte! uahomme qui lui faisait sa fortune! 

LUCIDOR. 

Il y a des antipathies insurmontables. Si Angélique 
est dans ce ca&-là , je ne m'étonne point de son refus, 
et je ne renonce pas.au projet de l'établir avantageu- 
sement. 

▲hgélique. > 

Eh! monsieur, ne vous en mêlez pas. Il y a des 
gens qui ne font que nous porter guignon. 



486 L'ÉPREUVE, 

LTJCIDOR, 

Vous porter guignon avec les iatentions qae f ai ! 
Et qu avez-YOus à reprocher à mon amitié ? 

ANGÉLIQUE, kpvl. 

Son amitié ? Le méchant homme ! 

tUCIDOR. 

Diles-moi de qaoi tous vous plaignez, 

AHCÉLIQ17C. 

Moi , monsieur, me plaindre ! Et qui est-ce qui y 
songe ? Où sont les reproches que je vous fais? Me 
voyez - vous fichée ? Je suis très - contente de vous ; 
vous en agissez on ne peut pas mieux. Comment donc ! 
vous m^otTrez des maris tant que j*en voudrai ; vous 
m'en faites venir de Paris , sans que j'en demande -, y 
a-t-il rien de plus obligeant, de plus officieux? Il est 
vrai que je laisse là tous vos mariages ', mais aussi il 
ne faut pas croire, à cause de vos rares bontés, qu'on 
soit obligée, vite et vite, de se donner au premier 
venu que vous attirerez de je. ne sais où, et qui arri- 
vera tout botté pour m' épouser sur votre parole \ il 
ne faut pas croire cela. Je suis fort reconnaissante , 
mais je ne suis pas idiote. 

LUCIDOR. 

Quoi que vous en disiez, vos discours ont une ai- 
greur que je ne sais à quoi attribuer, et que je ne 
mérite point. 

LISETTE. 

Ah ! j'en sais bien la cause , moi \ si je voulais 
parler. 



SCÈNE XVII. 487 

ANGÉLIQUE. 

Hem ! Qo'esl -^ ce que c'est qae cette science que 
▼ous avez? Que veut • elle dive? Écoutez, Lisette, je 
suis naturellement douce et bonne ; un enfant a plus 
de malice que moi ^ mais si tous me fâchez , vous 
m'entendez bien? je vous promets de la rancune 
pour mille ans. 

LUCIDOR. 

Si vous ne vous plaignez pas de moi, reprenez donc 
ce petit présent que je vous avais fait, et que vous 
m'avez rendu sans me dire pourquoi. 

ANGÉLIQUE. 

Pourquoi ? C'est quMl n'est pas juste que je Taie. Le 
mari et les bijoux étaient pour aller ensemble^ et en 
rendant Fun , je rends Tautre. Vous voilà bien em- 
barrassé -, gardez cela pour cette charmante beauté 
dont on vous a apporté le portrait. 

LUCIDOB. 

Je lui en trouverai d'autres -, reprenez ceux-ci. 

ANGÉLIQUE. 

Oh ! qu^elle garde tout, monsieur -, je les jetterais. 

LISETTE. 

Et moi je les ramasserai. 

LUCIDOR. 

C'est-à-dire que vous ne voulez pas que je songe à 
vous marier ; et que , malgré ce que vous m'avez dit 
tantôt , il y a quelque amour secret dont vous me fai- 
tes mystère. 



488 L'ÉPREUVE, 

AjfGÉLIQUE. 

£b mais ! cela se peat bien ; oui , monsiear, voilà 
ce que c'est; j'en ai pour un homme d'ici ; et c[uand 
je n'en aurais pas , j'en prendrais tout exprès d^nain 
pour aToir un mari à ma fantaisie. 

SCÈNE XVIII. 

ANGÉLIQUE, LUCIDOR, LISETTE., 

M* BLAISE, 

V* B.LÂISE. 

Je requiers la permission d'interrompre, pour avoir 
la dëdaration de voule darnière volonté , mademoi- 
selle \ retenezrvous voûte amoureux nquviau venu? 

ANGÉLIQUE. 

Non; laissez-moi. 

M^ BLAISE. 

Me retenez-vous , moi ? 

ANGÉLIQUE. 



Non. 



X* BLAISB. 



Une fois , deux fois , me voulez-vous i^ 

ANGÉLIQUE. 

L'insupportable homme ! 

LISETTE. 

Êtes-vous sourd , maître Bl^isç ? Elle v(\us dît que 



pon. 



SCÈNE xvni. 489 



M*" BLAISE, iLitetle. 



Oai , m'amie. Ah ça ! monsieur, je vous prends à 
témoin comme quoi je Faime j comme quoi aile me 
repousse ; que, si elle ne me prend pas, c'est sa faute , 
et que ce n'est pas sur moi qu'il en faut jeter Ten- 
dosse. (iLiteti«,èpart.) Bonjour, poulet. (Pai>àtoiu.) Au 
demeurant , ça ne me surprend point : mademoiselle 
Angélique en refuse deux \ aile en refuserait trois ; 
aile en refuserait un boissiau *, il n'y en a qu'un qu'aile 
envie; tout le reste est du fretin pour elle, hormis 
monsieur Lucidor, que j'ons deviné drës le commen- 
cement. 

ANGÉLIQUE, oulrtfe. 

Monsieur Lucidor ! 

m' blaise. 

Li-même. N'ons-je pas vu que vous pleuriez quand 
il fut malade , tant vous aviez peur qu'il ne devint 
mart? 

LUCIDOR. 

Je ne croirai jamais ce que vous dites-Ià. Angéli- 
que pleurait par amitié pour moi. 

ANGÉLIQUE. 

Comment ! Ne le croyez pas ; vous ne seriez pas un 
homme de bien de le croire. M'accuser d'aimer, à 
cause que je pleure , à cause que je donne des mar- 
ques de bon cœur ! Eh mais ! je pleure tous les mala- 
des que je vois, je pleure pour tout ce qui est en dan- 
ger de mourir. Si mon oiseau mourait devant moi , je 
pleurerais. Dira-t-on que j'ai de l'amour pour lui? 



490 L'ÉPREUVE, 

LISETTE. 

Passons, passons là-dessus \ car, à vous pader fran- 
chement , je Tai cru de même» 

AU CÉLIQTTE. 

.Quoi ! TOUS aussi , Lisette ? Vous m^accablez , vous 
me déchirez. Eh! que tous ai -je fait? Quoi! un 
homme qui ne songe point à moi , qui veut me ma- 
rier à tout le monde , je Taimerais -, moi , qui ne pour- 
rais pas le soutrrir, s'il m'aimait; moi qui ai de Tin- 
cllnatlon pour un autre? Tai donc le cœur bien bas, 
bien misérable! Ah ! que FaOront qu'on me fait m*est 
sensible ! 

LUCIDOR. 

' Mais en vérité, Angélique , vous n'êtes pas raison- 
nable^ ne voyez - vous pas que ce sont nos petites 
conversations qui ont donné lieu à cette folie qu'on 
a rêvée, et qu'elle ne mérite pas votre attention ? 

ÀSGÉLIQUE. 

Hélas ! monsieur, c'est par discrétion que je ne 
vous ai pas dit ma pensée \ mais je vous aime si peu , 
que, si je ne me retenais pas, je vous haïrais, depuis 
ce mari que vous avez mandé de Paris. Oui, mon- 
sieur, je vous haïrais; je ne sais trop même si je ne 
vous hais pas -, je ne voudrais pas jurer que non ; car 
j'avais de l'amitié pour vous, et je n'en ai pins. Sont- 
ce là des dispositions pour aimer? 

LUCIDOl^. 

Je suis honteux de la douleur où je vous vois. Avez- 



SCÈNE XVIIL 491 

vous besoin de vous défendre ? Dès que vous en aimez 
un autre , tout n^est^I pas dit ? 

M* BLAI8E. 

Un autre galant ? Aile serait , morg^é ! bian en 
peine de le montrer. 

▲ KGÉLIQXJE. 

En peine? Eh bien! puisqu'on m'obstine, C*est 
justement lui qui parle, cet indigne. 

Je Tai sûupçonnë* 
Moi! 

LISETTE. 

Bon ! cela n'est pas vrai. 

AltGÂLIQVB. 

Quoi! je ne sais pas Tinclination que j'ai ! Oui , 
c'est lui i je vous dis que c'est lui ! 

M* BLAISE. 

Ah çà, mademoiselle, ne badinons point-, ça n'a ni 
rime ni raison. Par ma foi, est-ce ma personne qui 
vous a pris le cœur? 

ANGÉLIQUE. 

Oh ! je l'ai assez dit. Oui, c'est vous, malhonnête 
que vous êtes ! si vous ne m'en croyez pas , je ne 
m'en soucie guère. 

U' BLAlSE. 

Eh ! mais , jamais voûte mère n'y consentira. 



492 i;épreuve, 

ANGÉLIQUE* 

Vraiment, je le sais bien. 

'M* BLAISE. 

Et pis , vous m'avez rebuté d'abord : j^aî compté 
là-dessus, moi; je sis arrangé autrement. 

ANGÉLIQUE^ 

Eh bien ! ee sont vos affaires. 

H* BLAISE. 

On n'a pas un cœur qui Ta et qui vient comme une 
girouette \ faut être fille pour ça. On se fi,e à des refus. 

ANGÉLIQUE. 

Oh ! accommodez-vous , benêt. 

M* BLAISE. 

Sans compter que je ne sis pas riche. 

vu CI DO a. 

Ce n'est pas là ce qui embarrassera, et j'applaniraî 
tout, puisque vous avez le bonheur d'être aimé, maî- 
tre Biaise ; je donne vingt milb francs en faveur de 
ce mariage. Je vais en porter la parole à madame Âr- 
gante, et je reviens dans le moment vous en rendre 
la réponse. 

ANGÉLIQUE. 

Gomme on me .persécute! 

LUCIDOR. 

Adieu, Angélique*, j'aurai enfin la satisfaction de 
vous avoir mariée selon votre cœur, quelque chose 
qu'il m'en coûte. 



SCËNE XIX. 4g3 

ÂVOÈtliiVt. 

Je crois que cet hommé-Ul me fera mourir de dta- 
grin. 

SCÈNE XIX. 

M- BLAISE, ANGÉLIQUE, LISETTE. 

LISETTE. 

Qb monsieur Lùcidor est un grand matiettr de filles! 
A quoi vous déterminez- vous, maître Biaise ? 

X* B LAI SB) aprèf troir réTtf. 

Je dis qii'ous êtes toujours bian jolie, mais que (:es 
vingt mille francs vous font grand tort« 

LISETTE. 

Hûm ! le vilain procédé ! 

ANGÉLIQUE^ d*Dii air UaguiiMDt. 

Est-ce que vous aviez quelque dessein pour elle ? 

M* BLAISE. 

Oui, je n'en fkis pas le fin. 

ANGÉLIQUE, d« m^me. 

Sur ce pied-là , vous ne m'aimez pas. 

M* BLAISE. 

Si fait dà : ça m'avait un peu quitté ; mais je vous 
r'aime chèrement à cette heure. 

ANGÉLIQUE, de némtf. 

A cause de vingt mille francs? 



494 rÉPRÈUVE, 

X* BLÂISB. 

A cause de vous , et pour Tamour d'eut« 

ÂHGÉLIQUE. 

Vous avez donc intention de les recevoir ? 

X* BLAI8B, 

Pargué! À voûte avis? 

ANGÉLIQUE. 

' Et moi je vous déclare que, si vous les prenez, je 
ne veux point de vous. 

H* BLÂISB. 

En ved bian d'un autre ! 

▲HGÉLIQUB* 

n y aurait trop de lâcheté à vous de prendre de 
l'argent d'un homme qui a voulu me marier à un 
autre-, qui m'a offensée en particulier, en croyant que 
je l'aimais , et qu'on dit que j'aime moi-même. 

LISETTE. 

Mademoiselle a raison; j'approuve tout-à-fait ce 
qu'elle dit Êi. 

H* BLÂISE. 

Mais accoutez donc le bon sens : si je ne prends 
pas les vingt mille francs, vous me pardrez, vous ne 
m'aurez point , voûte mère ne voura point de moi. 

ANGÉLIQTTE. 

Eh bien! si elle ne veut point de vous, je vous 
laisserai. 



SCÈNE XX. 495 

M BLÀISE, 4oimtg|, 

Est-ce votre dernier mot? 

▲ ICGÉXIQUE. 

Je ne changerai jamais. 

IC* BLÂI8E. 

Ah ! me velà biau garçon ! 

SCÈNE XX. 

LUCIDOfV, M' BLAISE, ANGÉLIQUE, 

LISETTE. 

LUCIDOR. 

Voms mère consent à tout, beUe Angélique; j*en 
ai sa parole; et votre mariage avec maître Biaise est 
conclu, moyennant les vingt mille francs que je 
donne. Ainsi vous n'avez qu*à venir tous deux Ten 
remercier. 

m' blàise. 

Point du tout. Il y a un autre vartigo qui la tiant ; 
aUe a de l'aversion pour le magot de vingt mille francs, 
à cause de vous qui les délivrez : aile ne veut point de 
moi si je les prends , et je veux du magot avec eUe. 

ANGÉLIQUE, s'en allant. 

Et moi, je ne veux plus de qui que ce soit au 
monde. 

LtJCIDOR. 

Arrêtez, de grâce, chère Angélique. Laissez-nous, 
vous autres. 



496 L'ÉPREDVB, 

M* B L A I S B y prenaol LiteUe looi le liras , k LaciJor. 

Noute premier marché tiant-il toujoars ? 

LUGIDOE. 

Oui , je vous le garantis. 

V.^ BLÀiSB. 

Que le ciel vous conserve en joie ! (a. tueat.) Je vous 
fiance donc, fillette, 

SCÈNE XXI. 

LUCIDOR, ANGÉLIQUE. 

LUCIDOR. 

Vous pleurez , Angélique ? 

ANGÉLIQUE. 

C'est que ma itière sera fîchée ; et puis j*ai eu assez 
de confusion pour cela. 

LUGIDOR. 

A regard de votre mère , ne vous en inquiétez pas; 
je la calmerai. Mais me laisserez-vous la douleur de 
n'avoir pu vous rendre heureuse? 

ANGÉLIQUE. 

Oh ! voilà qui est fiini ; je ne veux rien d'un homme 
qui m'a donné le renom que je l'aimais toute seule. 

LUGIDOE* 

Je ne suis point l'auteur des idées qu'on a eues là- 
dessus. 

ANGÉLIQUE. ^ 

On ne m'a point entendue me vanter que vous m'ai- 



SCÈNE XXI. 497 

miez, quoique je Teusse pu croire aussi bien que vous, 
après toutes les amitiés et toutes les manières que ' 

vous avez eues pour moi depuis que vous êtes ici; je . . 

n'ai pourtant pas abusé de cela. Vous n en avez pas )^ 

agi de même, et je suis la dupe de ma bonne foi. 

LUGlDOa. 

Quand vous auriez pensé que je vous aimais , quand 
vous m'auriez cru pénétré de Tamour le plus tendre, I 

vous ne vous seriez pas trompée. (Angélique ici redouble aet 

pleurs.) Et pour achever de vous ouvrir mon cœur, je 
vous avoue que je vous adore, Angélique. 

ANGÉLIQUE. 

Je n'en sais rien ; mais si jamais je viens à aimer 
quelqu'un , ce ne sera pas moi qui lui chercherai des 
filles en mariage *, je le laisserai plutôt mourir garçon. 

LUCIDOR. 

Hélas! Angélique, sans la haine que vous m'avez 
déclarée, et qui m'a paru si vraie, si naturelle, j'al- 
lais me proposer moi-même. Mais qu'avez-vous donc 
encore à soupirer ? 

ANGÉLIQUE. 

Vous dites que je vous hais, n'ai-je pas raison? 
Quand il n'y aurait que ce portrait de Paris qui est 
dans votre poche. 

LUCIDOR. 

Ce portrait n'est qu'une feinte-, c'est celui d'une 
sœur que j'ai, 

ANGÉLIQUE. 

Je ne pouvais pas deviner. 

5» 32 



498 L'ÉPREUVE, 

LVCIDOR. 

Le Toici , Angélique \ et je vous le donne. 

ANi&ÉLIQtJE. 

Qu'en ferai-je , si vous n'y êtes plus ? Un portrait 
ne guérit de rien. 

LUCIDOE. 

Et si je restais , si je vous demandais voire main, à 
nous ne nous quittions de la vie ? 

AliGÉLlQUB. 

Voilà du moins ce qu'<m appelle parler cela. 

LUCIDOR. 

Vous m'aimez donc? 

Ai-je jamais fait autre chose ? 

LUCIDOR, 8« meUanl tout-* -fait k genoa x. 

Vous me traqsporiez , Angélique, 

SCÈNE XXIL 

LES PRÉCÉDENS, FRONTIN, LISETTE, 
M* BLAISE, M»«ARGANTE. 

M** ARGAHTE. 

£h bien! monsieur-, mais que vois > je? Vous êtes 
aux genoux de ma fille, je pense? 

LUCIDOR. 

Oui , madame ; et je Fépouse dès aujourd'hui , si 
vous y consentez. 



SCENE XXII. 499 

m"* ARGASiE, chttmie. 

m 

Vraiment, que de reste, monsieur; c'est bien de 
Thonneur à nous tous; et il ne manquera rien à la joie 
où je suis, si monsieur (montnot Fromin), qui est votre 
ami , demeure aussi le nôtre. 

FRONTIir. 

Je suis de si bonne composition , que ce sera moi 
qui vous verserai à boire à table, (a Uaette.) Ma reine, 
puisque vous aimez tant Frontin , et que je lui res- 
semble, j'ai envie de Tétre. 

LISETTE. 

Ah ! coquin , je t'entends bien \ mais tu Tes trop 

tard. 

m' blaisb. 

Je ne pouvons nous quitter ; it y a douze mille francs 

qui nous suivent. 

m"" argàitte. 

Que signifie donc cela? 

LUCIDOR. 

Je vous l'expliquerai tout à l'heure. Qu'on fasse 
venir les violons du village, et que la journée finisse 
par des danses * . 



■ Et que la journée Jùiisêe par des danses. Nous donnons ici le 
vaudeville qui terminait k pièce. On ne le trouve point dans les 
éditions précédentes de Marivaux. 



w»^i»»»»»>;»»»»#»»»*»*»»»tift » »»»»»»»»» »»»t i<» 






\ 



DIVERTISSEMENT. 

VAUDEVILLE. 

Maris jaloux, tendres amans , 
Dormez sur la foi des sermens, 
Qu*aaean soapçoa ne Toas ëmeave; 
Croyez Tobjet de tos amoars, 
Car on ne gagne pas toujours 
A le mettre â Tepreuve. 

AToir le cœur de son mari , 
QuHl tienne lieu d'un favori , 
Quel bonheor d^cn fournir la preuve ! 
Biaise me donne du souci ^ • 

Mais en revanche, Dieu merci , 
Je le mets a Vépreuve. 

Vous, qui courez après Thymen , 
Pour éloigner tout examen , 
Prenez toujours fille pour veuve ^ 
Si Pamonr trompe en ce momenl, 
Cest du moins agréablement : 
Quelle charmante épreuve ! 

Que Mathuraine ait de Thumeur , 
Et qu'ai me refuse son cœur. 
Qu'il vente , qu'il tonne on qu'il pleuve , 
Que le froid gèle notre vin , 
Je n'en prenons pas de chagrin , 
Je somme â toute épreovew 

Vous qui tenez dans vos filets 
Chaque jour de nouveaux objets » 



. • 



• .<* ' 

I 



DIVERTISSEMENT. 5oi 

Soit fille , soit femme , soit yeuve j 
Vous croyez prendre j et Ton Toas prend. ^ 
Gardez-TOQS d'un cœur qui se rend 
A la première épreuve. 

Ah! que Thymen paratt charmant 
Quand Tëpoux est toujours amant ! 
Mais jusqu'ici la chose est neuTe : 
Que Ton Terrait peu de maris, 
Si le sort nous avait permis 
De les prendre â Tëprenve ! 



FIN DE l'épreuve ET DU THÉÂTRE DE MAKIVÀUX. 



*-4i' 




'*^ • 



aegga^— ^s^Mgg— — B^s^gagMaTT*^— -laaaMa^— esaggsgj^BBte 



TABLE 



DES PIÈCES GONTEHUES DANS CE VOLUME. 



lal Méprise t 

LA MÈRE CONFIDENTE 65 

LES FAUSSES CONFIDENCES ^ 169 

LA JOIE IMPRÉVUE 295 

LES SINCÈRES 36i 

L'ÉPREUVE 43r 



FIN DE LA TABLE DU CINQUIÈME VOLUME. 



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» •. 



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